Des Quatre Saisons changeantes
Amandine Beyer régénère Vivaldi
La violoniste force le respect : sa relecture de ce chef-d’œuvre archi-enregistré est rafraîchissante.
Secrets de fabrication…
Encore un nouvel enregistrement des Quatre Saisons ?
Une fois que l’interprète « redécouvre » l’œuvre pour lui-même, il peut tout à coup en montrer des aspects renouvelés à un nouveau public. L’interprète, comme le public, n’est pas immuable ; chaque génération cherche de nouvelles formes d’expression à transmettre ou à recevoir. J’ai grandi dans un milieu musical baroque assez différent de celui d’aujourd’hui, nourri par le langage redécouvert par mes prédécesseurs.
Pour avoir souvent joué Les Quatre Saisons en concert, je pense en être à un point où j’ai une idée très claire de ce que je veux faire. En utilisant le manuscrit de Manchester, parallèlement à la version imprimée de Michel Le Cène, on a parfois des surprises, comme cette harmonie inattendue dans le dernier mouvement de « L’Été » ou, encore ailleurs, des altérations différentes… L’interprétation en concert pimente la situation, car on est alors libre de choisir sur le moment ce qui nous plaît le plus !
Comment interpréter cette partition éminemment descriptive ?
C’est cet aspect descriptif qui ouvre le plus de portes à l’interprétation. L’aspect théâtral et narratif de cette musique pousse à s’affranchir des normes, des préjugés de forme, de tempo, et à travailler librement.
Pour chaque moment, il faut trouver des solutions techniques et musicales qui soient aussi convaincantes dramatiquement. Par exemple, pour le deuxième mouvement du « Printemps », l’imitation du chien qui aboie a toujours constitué pour moi une question ardue. Quand notre altiste, Marta Páramo, s’est mise à chercher un son vraiment « bizarre » avec des doigtés absolument impossibles, j’ai aussitôt adoré le résultat. Ajouter une petite instabilité rythmique complète la scène si évocatrice d’un sommeil légèrement troublé par les aboiements du chien, sur fond de bruissements de feuilles – rendu, de façon très convaincante, à mon sens, par les violons en rythme pointé détaché. Par ailleurs, nous nous sommes efforcés de trouver une qualité « cantabile » toutes les fois où la poétique du texte le suggérait. Car les bruits ne sont pas seulement des effets anecdotiques, mais entrent dans une conception plus vaste du monde musical de Vivaldi : il souhaite rendre sensible le monde sonore dans son ensemble, et, ici, la nature plus particulièrement. Cela inclut, bien sûr, la voix humaine, le chant dans toute son innocence et sa douceur. Dans Les Quatre Saisons, l’Homme et la Nature sont unis dans un rythme universel, s’amusent, se répondent et vivent intensément chaque moment.
Les détracteurs de Vivaldi disent qu’il a toujours écrit le même concerto…
L’expression lapidaire de Stravinsky, toujours sarcastique, a marqué les esprits. Mais de la part du public ou des musiciens, je n’ai jamais entendu un tel jugement. Les concerts où l’on joue l’œuvre de Vivaldi sont plutôt très appréciés, et je ne connais pas d’interprète fâché de devoir jouer l’un de ses concertos. Bien sûr, dans un catalogue si ample, il y a des œuvres plus ou moins intenses, mais en tout cas très variées, par les couleurs des instruments employés, les motifs thématiques
ou les affects déployés. Je crois que notre disque donne un bon exemple de cette diversité ! Il suffit d’écouter le RV 578a – une partition de jeunesse redécouverte par Olivier Fourés – et le RV 390, sombre et lyrique : on ne peut pas dire que c’est le même concerto !
☛ Critique des Quatre Saisons et autres concertos : Gli Incogniti, Amandine Beyer (violon et dir.). Zig-Zag Territoires « Coll. Sablé » ZZT080803 (Harmonia Mundi)