Cinquante ans après la mort du compositeur Ralph Vaughan Williams, son œuvre magnifique porte comme nulle autre les aspirations et les tribulations du peuple anglais.
Sa musique dégage un sentiment de sécurité et de détermination
Au terme d’une existence glorieuse et bien remplie, Ralph Vaughan Williams était devenu une véritable institution, le symbole même de la musique britannique, et, au-delà, de certaines des composantes les plus précieuses de l’âme anglaise. Certainement aussi, la profonde résonance de son message jusqu’aux couches sociales les plus modestes est à relier à un statut social du compositeur très différent outre-Manche de la conception éminemment élitiste de la musique dans notre pays.
Bio express
1872
Naît à Down Ampnay
1907
Etudie avec Ravel
1910
Crée
Fantaisie sur un thème de Thomas Tallis
1958
Décède à Londres
Au disque
– Un coffret d’œuvres orchestrales regroupant les
Symphonies, On Wenlock Edge, The Lark ascending dirigées par
Bernard Haitink (
EMI 7 CD 5860262)
– et un coffret de pièces diverses – dont
Serenade to Music, les
Sea Songs, les
Concertos pour violon & hautbois – dirigées par
Richard Hickox (
EMI 2 CD 5739862)
« Le compositeur dans la cité » : ainsi pourrait s’intituler la vie de ce « grand honnête homme » de la musique anglaise. Son aîné Elgar, artisan de la renaissance musicale britannique, avait été le chantre de l’Empire britannique à son apogée. Vaughan Williams fut l’incarnation d’une forme élevée d’humanisme en rapport avec un certain « progressisme britannique », un idéalisme fondé par Ruskin et William Morris aux beaux jours du préraphaélisme et des sociétés fabiennes, qui trouva son aboutissement dans le
Welfare State cher à Clement Attlee et Harold Wilson. Aux antipodes de la tour d’ivoire affectionnée par l’avant-garde française, l’auteur de la
Sinfonia antartica ne concevait pas le métier de compositeur sans une profonde synergie avec les préoccupations de ses compatriotes. Il accomplit avec conscience ses devoirs d’officier en 1914, s’éleva avec détermination contre la montée des dictatures et les menaces de guerre dans les années 1930
(Job, Symphonie n° 4), ralluma chez ses compatriotes une radieuse lueur d’espoir et de foi au plus fort de la tourmente (
Symphonie n° 5 de 1943), multiplia les mises en garde devant le tour sinistre pris par l’après-guerre, avec sa barbarie, sa guerre froide menaçante et les risques de catastrophe nucléaire (
Symphonies n° 6 et
9)... Il fut bien en ce sens la « conscience musicale du peuple anglais ».
À l’instar de sa physionomie, sa musique dégage un sentiment de solidité, de sécurité et de détermination : il est un chêne aux majestueuses ramures telles qu’on les voit s’épanouir au cœur des forêts anglaises. De fait, son œuvre protéiforme et immense épanouit ses branches dans de multiples directions et puise sa sève généreuse au plus profond de la terre anglaise. Les fondateurs du renouveau musical anglais avaient étayé la jeune musique britannique sur des bases délibérément germaniques : Vaughan Williams fut avec Holst l’artisan de la seconde étape de ce développement, à l’heure où il importait de se libérer du « joug » allemand encore prévalent. Pour ressourcer la musique anglaise, nos jeunes musiciens se tournèrent vers les trésors du
folksong. En décembre 1903, entendre un paysan de l’Essex chanter
Bushes and Briars fut le déclic qui libéra tout ce à quoi notre musicien avait aspiré jusqu’ici sans le savoir. Dans les
Norfolk Rhapsodies (1906) ou la
London Symphony (1913), l’auteur cite littéralement d’authentiques mélodies populaires ; par la suite c’est un folklore stylisé qui surgit dans la
Pastoral Symphony, la
Cinquième ou même la
Sinfonia antartica. Le profil mélodique du
folksong aussi bien que l’harmonie modale imprègnent sa pensée et contribuent à un style savant original, d’une saveur anglaise inimitable. L’influence de la musique ancienne est complémentaire : la proposition d’un éditeur de mettre à jour un
Livre de cantiques fut ici le catalyseur (1904). Orlando Gibbons ou Purcell n’eurent bientôt plus de mystère pour notre musicien, et c’est d’ailleurs la monumentale
Fantaisie sur un thème de Thomas Tallis (pour quatuor à cordes et double orchestre à cordes) qui le plaça au premier rang de la scène musicale (1910). Toute trace de chromatisme germanique était évincée au profit d’un diatonisme fondé sur la modalité et le plain-chant : révolution, certes, mais éminemment conservatrice et « nationale » au meilleur sens du terme, en quoi l’auteur incarne le stéréotype du progressiste conservateur, genre spécifiquement anglais inauguré en politique par Disraeli cinquante ans plus tôt. Cette modalité d’essence à la fois populaire et religieuse est un véhicule idéal pour le message délivré par la musique.
Le chêne splendide oriente en effet ses ramures dans deux axes essentiels : le pastoralisme et le mysticisme. La nature est pour les Anglais un motif privilégié, et cela en peinture (Constable, Turner) comme en littérature (Wordsworth). La nature telle qu’elle se reflète dans
The Lark Ascending (1914) ou la
Pastoral Symphony (1921)est davantage l’inspiratrice d’une méditation passionnée et quasi religieuse que l’occasion de pittoresque ou d’impressionnisme. S’impose un certain mysticisme, non dénué d’extase et d’oppression, qui sera mis en parallèle avec les livres de Richard Jefferies (1848-1887)
(The Story of My Heart, The Open Air), archétype de cette littérature de la nature propre aux anglais. Ce mysticisme très différent du panthéisme de Debussy prend une orientation strictement religieuse dans les grandes œuvres chorales : l’athéisme de l’auteur ne l’empêche pas de donner à la tradition chorale et religieuse britannique certains de ses plus haut sommets
(Sancta Civitas, Dona Nobis Pacem). La dimension mystique converge avec le sentiment de la nature et avec le rôle social du musicien (un « mage » au sens de Hugo ou même des prophètes juifs de l’
Ancien Testament) dans les pages suprêmes de notre compositeur :
Symphonie n° 5, Sinfonia antartica, Serenade to music, ou l’opéra
The Pilgrim’s Progress. Dans ces pages maîtresses s’impose la vision paradisiaque d’une Cité céleste dont le musicien est le prophète : il « voit » pour le bien de la nation, et cette « vision d’Albion », baignée de charité, de civisme et d’idéal communautaire désintéressé, est dans la tradition de la « Nation élue » chère au cœur des victoriens. On comprend dès lors que son nom soit le premier à venir aux lèvres de tout Anglais lorsqu’il s’agit de la musique de son pays. Loin cependant de toute béatitude lénifiante, son œuvre n’ignore pas les forces du mal contre lesquelles elle mettait inlassablement en garde. En quoi elle nous aide à conserver l’espoir et à garder le cap dans une période assombrie par le matérialisme et le discrédit des valeurs morales et spirituelles. Telle est, bien au-delà des frontières d’Albion, la portée universelle et inappréciable de son message...
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