Même les plus belles contrées ont des coins moins séduisants...
Par Nicolas d’Estienne d’Orves
Jean-François Zygel dégueule de talents. Cet homme-orchestre sécrète les idées comme d’autres respirent. Homme de radio, de télévision, de scène, ce brillant pédagogue sensibiliserait au classique un quarteron de
CRS. Car il y a une Zygel’s touch : savant mélange d’ironie
et d’académisme, de rigueur et de slapstick.
Pour émoustillante qu’elle était sur le papier, sa « Nuit de l’improvisation », donnée au Châtelet le 17 mai dernier, a toutefois laissé une impression mitigée. Au crédit des louangeurs, il était très amusant de découvrir des instruments aussi improbables que l’armonica de verre, le cristal Baschet ou l’extravagant orgue de cinéma de Jean-Philippe Le Trévou. Encore plus étonnant : le duo de Johnny Rasse et Jean Boucault, dont la spécialité est le chant d’oiseau. Ayant pour seuls instruments leurs lèvres, dents et mains, ils vous entraînaient d’un sifflement sous les futaies d’Île-de-France, dans la
sylve primitive ou sur des roches à guano ; et quelle poésie ! Enfin, il est plaisant d’entendre des instruments traditionnels (bombarde et biniou) joués free style, comme ceux de l’ensemble breton Vallégant noz unit.
Voilà pour les bons points, passons aux couacs.
Première erreur : le placement libre. Si l’intention est généreusement démocratique (15 euros la place pour tous), quelle mauvaise idée que d’attendre la dernière minute pour ouvrir la salle ! Entassés et suants devant les portes, les spectateurs se piétinaient ainsi qu’un matin de soldes. Méfiant, agressif, chacun voyait en son voisin un ennemi potentiel. La démocratie virait à l’anarchie. C’est certes là un point de détail, mais lorsque la soirée dure plus de quatre heures, ça compte.
Plus complexe et ambiguë était l’attitude même de Zygel.
Malgré une sincérité et un enthousiasme bien réels, son omniprésence encombrait parfois. Zigzaguant entre ses interprètes, on eût dit un seigneur venu saluer ses serfs. Et son côté démiurge confinait parfois à un narcissisme bonhomme et assumé, qui n’était pas sans agacer.
Enfin, il manquait à la soirée cette folie douce qu’on attend de l’idée même d’improvisation. Tout cela paraissait rôdé, balisé, comme une autoroute. La spontanéité semblait figée dans un corset, quand les chairs ne demandaient qu’à se répandre. Bref : une soirée originale
et cocasse mais frustrante et longuette. Gageons que le 29 mai 2009, pour la seconde édition de la « Nuit de l’improvisation », le roi Zygel lâchera la bride à ses féaux.
Nicolas d’Estienne d’Orves est écrivain, journaliste
au Figaro Magazine et chroniqueur à France Musique.
