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György Cziffra joue Liszt

Par Jacques Bonnaure | CLASSICA | LES ENREGISTREMENTS MYTHIQUES | 28 juillet 2008
 

Dixième volet de notre série consacrée aux enregistrements légendaires.



Lorsqu’il apparut dans le paysage musical français, fin 1956, György Cziffra fit l’effet d’un météore qui brouillait tous les repères d’un monde culturel bien peigné. Les grands maîtres du piano de chez nous s’appelaient Jean Doyen, Jacques Février, Marguerite Long, Jeanne-Marie Darré : jeu élégant et perlé, rien de trop, le classicisme même. L’arrivée du pianiste hongrois fut donc diversement appréciée. À cette époque, Bernard Gavoty, du Figaro, est l’arbitre de la critique parisienne et semble hésiter sur la façon de traiter le phénomène. En décembre 1956, il note : « Depuis Horowitz [...], je ne me souviens pas d’avoir entendu un pianiste aussi prodigieux et un jeu si dénué d’artifices. » Un mois plus tard, il exécute l’interprète : « Il doit cesser de jouer bête et apprendre à jouer "vrai". »

Cziffra avait alors déjà 35 ans et sa vie avait été placée sous le double signe de la musique et des épreuves personnelles qui auraient abattu d’autres que lui. Il avait débuté comme enfant prodige (premier concert à 5 ans), vite engagé dans un cirque. Il se formera très sérieusement à l’Académie de musique de Budapest, entamera une carrière internationale. La guerre interrompra ces brillants débuts une première fois : il est fait prisonnier, n’est libéré qu’en 1946, et, pour vivre, joue dans des cabarets.

Bio Express


1921
Naît à Budapest (5 novembre)

1926
Premiers concerts
Premiers engagements (dans un cirque)

1942-1946
Est fait prisonnier de guerre

1950-1953
Est fait prisonnier politique

1956
S’exile en France
Premiers enregistrements Pathé Marconi

1966
Crée le Festival de la Chaise-Dieu

1968
Obtient la nationalité française

1974
Fonde l’Auditorium Franz Liszt de Senlis

1977
Publie son autobiographie Des canons et des fleurs (Robert Laffont)

1981
Son fils György Junior meurt accidentellement

1994
Décède à Morsang-sur-Orge d’une crise cardiaque (15 janvier)




Le régime communiste lui paraissant invivable, il tente de fuir la Hongrie... mais, rattrapé, passe trois ans en camp de travaux forcés à porter des pierres. Ce mauvais traitement lui cause de terribles douleurs articulaires. Il porte d’ailleurs un bracelet de cuir pour maintenir son poignet. À sa libération, il n’a pas touché un clavier depuis trois ans et reprend sa carrière à zéro. Un certain assouplissement du régime lui permet de recommencer une carrière. Il obtient même le prix Franz-Liszt et enregistre le contenu du présent CD. Le 22 octobre, il triomphe dans le Concerto n° 2 de Bartók à Budapest. Le lendemain, les Soviétiques interviennent, dans les conditions que l’on sait, dans les affaires hongroises. Moins d’un mois plus tard, il profite d’un concert donné à Vienne pour s’exiler et se rend tout de suite en France. Tout va alors très vite. Le 29 novembre, il débarque gare de l’Est ; le 2 décembre, il donne son premier concert au Châtelet dans une atmosphère survoltée ; le 6, il effectue ses premiers enregistrements pour Pathé. Il s’imposera ensuite comme un animateur important de la vie musicale française.

Créateur d’un concours pianistique à Versailles et du Festival de la Chaise-Dieu, restaurateur et fondateur de l’Auditorium Franz-Liszt de Senlis, dans la chapelle Saint-Frambourg, il agira avec une formidable générosité. Pour autant, la critique ne l’épargnera pas toujours, le cantonnant dans le rôle de prestidigitateur superficiel et bluffant. Il faut dire que l’époque n’est plus à la virtuosité extravertie. Une nouvelle génération – celle des Brendel, Weissenberg, Pollini, Ashkenazy – est en train d’imposer un style plus sobre. Cziffra déplaît et dérange, avec son jeu électrique, fondé sur une extraordinaire capacité de déplacement des doigts sur le clavier, le poids du bras et la rotation de l’avant-bras comptant peu dans sa technique. On l’a considéré d’abord comme un pianiste lisztien. Pourtant, sa technique n’est pas de filiation lisztienne. En revanche, son esthétique fondée sur une imagination débordante, qui lui inspire ses fameuses improvisations, et une dynamique foudroyante alliée à un son allégé, correspondent bien à l’idéal du compositeur hongrois. Pour autant, il peut briller dans d’autres répertoires. Un de ses meilleurs disques n’est-il pas consacré à de petites pièces du XVIIIe siècle : Couperin, Rameau, Lully, C. P. E Bach, Scarlatti ?

Ses dernières années furent mélancoliques. La mort de son fils dans un incendie, en 1981, l’avait beaucoup affecté. On prétendit que ce triste événement avait eu des conséquences négatives sur son jeu. Mais on prétendit aussi qu’il l’avait approfondi...




GUIDE D’ÉCOUTE

Avertissement : ces enregistrements historiques ont été restitués avec le plus grand soin, afin d’en préserver le naturel et la présence. Les bruits parasites résiduels sont inhérents aux supports et aux techniques de l’époque.



1. Grand Galop chromatique
Le Galop est une danse à deux temps très pulsée des bals du XIXe siècle. Cette pièce amusante (1837) à la virtuosité débridée, utilisant des procédés de haute voltige digitale, vaut par ses traits chromatiques.


2. Jeux d’eau de la Ville d’Este
Entre 1836 et 1849, Liszt avait composé deux recueils d’Années de pèlerinage, respectivement consacrés à la Suisse et à l’Italie. Bien plus tard, il composa un troisième recueil, encore partiellement « italien ». Les Jeux d’eau à la Villa d’Este (1877) décrivent les célèbres fontaines de la villa de Tivoli où l’œuvre fut composée. Chez Liszt le croyant, il ne s’agit pas seulement d’une évocation aquatique : la pièce se double d’un sens spirituel, comme le montre la citation de l’Évangile de Jean : « Celui qui boit de cette eau ne sera plus jamais altéré. »


Les Rhapsodies hongroises
Elles se situent au cœur du mouvement de reconquête, par la musique savante, des traditions populaires. Liszt s’est passionné pour les diverses traditions musicales hongroises auxquelles il consacra un ouvrage. Il s’agit de « montages » d’éléments mélodiques et rythmiques tziganes (plus que proprement hongrois). Quinze des dix-neuf rhapsodies furent composée entre 1846 et 1854.
3. N° 2 en ut dièse mineur
La plus célèbre. Après une introduction majestueuse, elle utilise successivement un lassan (danse lente) et une friska rapide. La fin (Prestissimo) est particulièrement étincelante.

4. N° 6 en ré bémol majeur
Le début est marqué par un chant à l’allure conquérante. Vient ensuite ex abrupto une vigoureuse csardas. La conclusion brillante sur un thème dansant suit un épisode en forme de récitatif.

5. N° 12 en ut dièse mineur
La première oppose deux thèmes lents de style pathétique. Vient ensuite un Allegro zingarese sur les thèmes de la première partie.

6. N° 15 en la majeur
Elle se fonde sur le thème de la Marche de Rakoczy, symbole du patriotisme magyar, que Berlioz utilisera aussi dans la Marche hongroise de La Damnation de Faust. En fait, le célèbre thème, que Liszt a traité avec une imagination pianistique étourdissante, n’a rien à voir avec le héros de l’indépendance : on le doit au compositeur Ferenc Erkel.


7. Valse-Impromptu en la bémol majeur
Dédiée à la comtesse Marie Kalergis (1852), c’est une page développée au caractère tour à tour enjoué (Scherzando) et chantant (Rallentando il tempo).


8. Valse oubliée
Elle fait partie des nombreuses pièces brèves composées à la fin de la vie de Liszt (entre 1881 et 1883). Cette première valse d’une série de quatre est restée la plus célèbre et la plus jouée. Elle oppose un premier thème assez sec et nerveux à un second élément plus passionné.


Concerto pour piano et orchestre n° 1 en mi bémol majeur
(Orchestre symphonique de Budapest, dir. György Lehel)
Commencé à Rome en 1839 et terminé à Weimar en 1848, il y fut créé en 1855 par le compositeur lui-même, sous la direction de Berlioz. Sa structure est assez originale puisque les quatre mouvements sont enchaînés sans interruption. Dès le début, Allegro maestoso, l’orchestre impose un vigoureux thème rythmique, vite interrompu par une brillante entrée du piano. Le second mouvement, Quasi Adagio, suit un plan A-B-A. Le motif ascendant initial en si majeur est de caractère lyrique, mais le thème de flûte qui va dominer la partie médiane reste dans le même sentiment. L’Allegretto vivace joue ensuite le rôle d’un Scherzo de symphonie. La transition mène à un Allegro marziale animato qui reformule les principaux thèmes déjà connus dans un environnement sonore toujours plus brillant.

9. Allegro Maestoso


10. Quasi adagio - Allegro Vivace - Allegro Animato


11. Allegro Marziale animato


 

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