Avant ses deux derniers disques consacrés à Bach, cet ensemble américain atypique a exploré avec bonheur quelques grandes pages du répertoire.
Par Eric Taver
Le Quatuor Emerson est finalement assez mal connu en France. On a souvent remarqué qu’il est un des seuls ensembles du genre à avoir des premier et second violons interchangeables, et que le violoncelliste joue, depuis 2002, sur un petit podium.
Au-delà de ce qui pourrait passer pour des excentricités, il faut constater un résultat : le son des Emerson se reconnaît immédiatement, par son homogénéité, sa rondeur, sa richesse en harmoniques – et les
« excentricités » mentionnées y sont sûrement pour quelque chose. Mais cette sonorité est aussi le fruit d’une collaboration exemplaire
avec la Deutsche Grammophon, pour laquelle ils enregistrent en exclusivité depuis vingt ans. (Depuis leur fondation, en 1976, ils n’avaient auparavant enregistré qu’une poignée de disques, chez New
World notamment, tous consacrés à des compositeurs américains
du XXe siècle.)
Dès 1988, lorsque les discophiles européens les découvrent sur un CD du label jaune regroupant le Quatuor n° 11 de Beethoven et « La Jeune Fille et la Mort » de Schubert, leur mélange de rigueur technique, très « moderne », et de souplesse sonore, plutôt « romantique », étonne et impressionne : ce premier CD sera noté 9 par Répertoire (n° 5 !). Ils auront depuis enregistré pratiquement tout le grand répertoire pour quatuor. Il y a quelques ratages (leur Debussy/Ravel), mais on retiendra de leur discographie une capacité à donner un sens, un poids à des ensembles d’œuvres plutôt qu’à des pages isolées, comme si leur caractéristique sonore première, l’homogénéité, conférait une cohérence à des recueils comme les six Quatuors de Bartók, les trois derniers de Schubert réunis au Quintette en ut, les six Quatuors de Mozart dédiés à Haydn ou l’intégrale de ceux de Mendelssohn. Mais ces rois du coffret ont peut-être le plus surpris avec leur intégrale Chostakovitch parue en 2000 : ils y osaient la beauté dans cette musique qu’on a plutôt l’habitude d’écorcher vive et renouvelaient notre vision d’un compositeur qui, de contemporain, devenait ainsi un classique. Rien que pour cela, les Emerson font désormais partie de la grande histoire de la musique enregistrée.

