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Le coin des collectionneurs

Orchestres et claviers : trois monstres sacrés

9 août 2008

Un inédit de Celibidache et des archives de Furtwängler et Reiner : indispensables.

Par François Dru / Classica

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Sergiu Celibidache affirmait que « pour l’homme normal, le temps c’est ce qui vient après le début. Le temps de Bruckner, c’est ce qui vient après la fin ». Un témoignage radiophonique inédit capté en concert, lors d’une tournée japonaise de 1986, au pupitre du Philharmonique de Munich, conforte le haut rang de ce vénérable fils de Chronos. Mais hors du temps, déroulée au ralenti, cette gravure d’un chef qui prêchait une autre voie trouvera autant d’adorateurs que de détracteurs, mais cette version de la Symphonie n° 5 d’Anton Bruckner (Tokyo, le 22 octobre) devrait convertir quelques réfractaires. Les premiers pizzicatos happent l’auditeur pour un voyage initiatique qui se déploiera sur 90 minutes (15 de plus que pour Jochum avec Amsterdam chez Philips ou avec la Radio bavaroise chez DG !). Le Bruckner de Celibidache dépasse l’entendement du commun des mortels mélomanes : ce monde sonore maîtrisé par la baguette du Créateur possède un caractère surnaturel. Dans cette étrange et moderne symphonie cyclique, au matériau minimaliste mais faisant une respectueuse révérence à Bach, Celibidache, sur son orgue orchestral, semble ériger patiemment une gigantesque cathédrale avec images pieuses et effrayantes gargouilles. Sa manière d’étirer la pâte sonore du splendide orchestre bavarois, de contrôler les phrasés à la moindre inflexion et d’enchaîner les épisodes de la narration sans sensation de coupures nous rappelle qu’il fut l’un des plus grands brucknériens du XXe siècle. Une sainte relique japonaise à garder précieusement près des autres gravures du maestro à Munich (1993, EMI) ou Stuttgart (1981, DG) (Altus 2 CD ALT138/9,1986, 1 h 29’, note 9).

Naxos inaugure dans sa série « Grands Chefs », le premier volume d’incunables de Wilhelm Furtwängler : ses premiers enregistrements réalisés à Berlin avec le Philharmonique de 1929 à 1937. Ces gravures de l’ère de la cire furent reproduites, par le passé, par EMI ou DG mais trouvent enfin dans cette restauration un report sonore comparable aux formidables éditions privées de la Société Furtwängler. On a glosé sur la vision trop romantique et l’emphase accordées à la musique de Bach par le grand Kappelmeister mais le Concerto Brandebourgeois n° 3 de 1930 à la grande force motrice, sans continuo et doté d’une robuste section de cordes, affiche une conviction intemporelle, une réelle foi en la partition et son texte. L’« Aria » de la Suite en ré est une merveilleuse leçon de musique : ton majestueux, profondeur spirituelle et grande délicatesse expressive (avec vibrato) pour cinq minutes d’éternité. Dans Mozart (Ouvertures des Noces, de L’Enlèvement et Petite Musique de nuit), Furtwängler présente un savant dosage entre construction et vitalité. La virtuosité des traits des ouvertures nous rappelle que les Berliner étaient déjà une formidable machine à jouer. Le raffinement des lignes, qui ne force jamais, nous laisse imaginer le travail d’une baguette capable d’obtenir un stupéfiant ambitus de nuances – chose à l’époque de la cire. Les extraits du Rosamunde de Franz Schubert nous éclairent sur la géniale aptitude de metteur en scène de ce chef qui savait faire vivre avec passion chaque mesure. Des enregistrements indispensables, certes d’un autre temps mais qui, par leur probité, ne cesseront de surprendre (Naxos 8111136, 1929-1937, 60’, note 9).

On a peine à le croire, tant les « Living Stereo » de la RCA semblent avoir été enregistrés la semaine dernière, mais la plupart des mythiques gravures de Fritz Reiner à Chicago sont tombées dans le domaine public. RCA/BMG peut aujourd’hui pester et remiser ses disques à l’unité car les petits malins transalpins d’Andromeda se sont emparés de l’affaire et publient un coffret digest au titre passe-partout de « Chicago les années d’or 1954-1957 ». Les puissantes lectures de ce chef, terreur des orchestres, qui semblait avoir un viseur au bout de la baguette, impressionnent toujours. Nous savons que le perfectionniste Reiner n’accordait que peu de temps aux sessions d’enregistrements, généralement bouclées en une prise après une imposante série de concerts. Pour un peu, ses Symphonies de Beethoven (n° 3 et n° 7) feraient passer Boulez pour un fantaisiste et Karajan pour un petit bras. Le Beethoven de Reiner se compose de figures rythmiques découpées au scalpel – vision assez proche des lectures d’un Toscanini. Sa Symphonie « du Nouveau Monde » n’a rien à voir avec la peinture naïve d’un tableau folklorique mais réserve d’émouvants moments : à l’exemple du mouvement lent où Reiner ose une expression nostalgique empreinte de délicatesse. Les Tableaux d’une exposition de 1957 demeurent une gravure de référence. L’Orchestre de Chicago déploie dans ces miniatures une grande virtuosité et un sidérant jeu d’ensemble. La rencontre dans le Concerto n° 1 de Tchaïkovski entre ces deux monstres sacrés que furent Reiner et Emil Guilels reste légendaire (avec solo de violoncelle par un certain Janos Starker ! Et quelle superbe prise de son pour 1955 !). En complément, les Valses de Vienne présentées nous convainquent que le chef hongrois, né à l’époque impériale, malgré son impitoyable rudesse, possédait élégance et raffinement. Un coffret idéal pour ceux qui souhaiteraient découvrir l’art de Reiner (Andromeda 3 CD ANDRCD5100, 1954-1957, 3 h 36’, note 9).

 


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