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Claviers et orchestres
En concertos

Par Antoine Mignon , Michel Fleury et J.B. | CLASSICA | LE COIN DES COLLECTIONNEURS | 23 juin 2008

Avalanche de Beethoven, et quelques raretés


Friedrich Gulda (1930-2000) a parfois été considéré comme un pianiste atypique, parce qu’il improvisait et jouait du jazz. Pourtant dans ces concerts Beethoven de la Radio de Cologne, en 1957, il apparaît comme un classique au meilleur sens du terme : tempos allants mais naturels, sonorité claire et allégée, lecture parfois presque trop sage. Son Concerto n° 3, dont c’est la seule version connue, sonne très moderne, assez loin des interprétations marquées par le romantisme que l’on entendait encore souvent à l’époque. Mario Rossi dirige l’Orchestre de la Radio de Cologne sans imagination particulière mais très correctement. Les Sonates n° 23 « Appassionata » et n° 28 confirment l’excellente impression que nous avait faite son intégrale des Sonates (Decca, 1950). Prise de son satisfaisante (Medici WDRMM024-2, 1957, 75’, note 8).

Karajan/Glenn Gould : cette rencontre n’allait pas de soi. Elle eut lieu pourtant, en concert à Berlin en 1957, dans le Concerto n° 3 de Beethoven. Gould s’est montré parfois excentrique avec Beethoven, qu’il n’aimait guère. Mais ici, tout jeune pianiste en partenariat avec un chef au sommet de sa carrière, il nous donne l’interprétation la plus probe, la plus classique, la plus rayonnante. Karajan et le Philharmonique de Berlin, lyriques et élégants, sans les éventuels chichis futurs, sont nettement plus convaincants que dans l’enregistrement officiel avec Weissenberg. Complément de qualité, le Concerto en ré mineur de Bach en 1955 avec Ernest McMillan et le Toronto Symphony (Urania URN22237, 1955-1957, 59’, note 8).

On considère Shura Cherkassky (1909-1995) comme un des derniers représentants d’une certaine école de piano puissamment subjective, issue de la pratique romantique. À l’oreille moderne, cela n’offre pas toujours des avantages. Son Concerto n° 5 « L’Empereur » de Beethoven déçoit. Le style est toujours délicat, élégant et parfois plein de poésie, mais cela manque de puissance et d’élan épique, comme si le style remplaçait la tension (pourtant, l’Orchestre de la BBC écossaise est correctement mené par Ronald Zollman). Le Concerto en fa de Gershwin est plus intéressant. Le style finement ciselé de Cherkassky, sa virtuosité légère, débarrassent l’œuvre de ses potentielles pesanteurs – avec l’aide de l’Orchestre de la BBC, dirigé par Vernon Handley (BBC « Legends » BBCL4231-2, 1985-1992, 74’, note 5).

Si le nom de Vlado Perlemuter reste à jamais attaché à celui de Ravel, la récente réédition des Sonates de Mozart chez Vox et à présent ses Concertos n° 9 et n° 21, inédits au disque, nous montrent cet immense pianiste dans un répertoire moins connu du public. Perlemuter développe dans les deux concertos un legato loin de tout romantisme, comme on l’entendra plus tard et encore parfois aujourd’hui, grâce notamment au remarquable travail polyphonique et à un emploi parcimonieux et efficace de la pédale. On pourra reprocher un certain manque de fantaisie dans l’approche des œuvres. On pourra bien évidemment regretter la faiblesse de l’Orchestre de l’Association des concerts de chambre de Paris (dir. Fernand Oubradous) dans le « Jeunehomme » et des cordes de l’Orchestre national de la RTF (dir. Rudolf Alberth) manquant de velouté. Les cadences, noires, polyphoniquement denses, aux basses profondes, sont quant à elles le témoignage d’une époque. Mais tous les amateurs de grand piano se délecteront d’un toucher pour lequel la notion de « beau son » est inepte et disparaît pour privilégier la musique et son sens (INA IMV076, 1955-1957, 60’, note 8).

Compositeur et chef d’orchestre, Earl Wild le dernier d’une lignée de grands pianistes-compositeurs romantiques fondée au XIXe siècle par Anton Rubinstein et Liszt. Et tel un Jack London de la musique, il s’est lancé dans l’exploration de vastes terres vierges : avant Hyperion, il a écrit la saga du concerto de piano romantique, et l’a même gravée dans le marbre si l’on se réfère au splendide album aujourd’hui réédité par Ivory. Le Concerto n° 1 de Paderewski (LSO, dir. Arthur Fiedler) est ici très différent de celui de la grande Félicia Blumenthal (Brana), qui accentuait la rhétorique brahmsienne alors que Wild tire l’œuvre du côté de Liszt. Le Concerto n° 1 de Scharwenka (Boston Symphony, dir. Erich Leinsdorf) est musicalement plus pauvre, mais encore plus brillant (et lisztien) que celui de Paderewski : on reste ici le souffle coupé devant les prodigieux numéros de trapéziste de Wild (Ivory Classics 2 CD 2 CD-77003, 1969-1970, 1 h 31’, note 8).

L’interprétation par Arthur Rubinstein du Concerto n° 2 de Brahms, avec le London Symphony et Albert Coates, surprend aujourd’hui par sa rapidité dans les mouvements vifs. Le style général paraît plus pressé et excité que dynamique, surtout dans les deux premiers mouvements. Ce n’est qu’à moitié convaincant, mais cela change de tant de versions empesées. Pour une fois, Brahms échappe à une certaine tradition germanique. Avec le même orchestre et John Barbirolli à la baguette, le Concerto n° 1 de Tchaïkovski est beaucoup moins contestable. Légèreté, absence d’emphase, voilà une archive de premier plan. (Naxos « Historical » 8111271, 1929-1932, 71’, note 8).

 


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