Peu d’artistes atteignent comme John Surman à ce point où se confondent l’expression personnelle, héritée bien sûr de l’enfance, et l’universalité apparemment paradoxale d’un langage musical qui lui est propre et qui nous émeut.
Par Jean-Pierre Jackson
Disque singulier que
celui-ci. Il n’a
probablement aucun
équivalent au sein de
la musique actuelle et n’en a certainement
aucun dans le passé.
Mais la singularité, parfaitement
compatible avec la médiocrité,
n’étant pas une valeur par elle même,
il convient d’affirmer
immédiatement son irréductible
beauté.
Sans doute est-il souhaitable
de ne pas aborder cet
album par sa première plage qui
curieusement se trouve être la
moins passionnante. Mais dès
Stained Glass s’élève le chant
renversant de John Surman qui,
plage après plage, au saxophone
soprano, au saxophone baryton
ou à la clarinette basse
renouvelle constamment le
miracle de sonorités fabuleuses
évocatrices de mondes anciens
et d’appels depuis l’au-delà du
temps. Ritournelles, ardentes mélopées,
intenses nappes sonores,
tous les phrasés se révèlent des
invocations, tout ce que peut produire
le souffle sur une anche relève de
l’incantation : vous qui entrez ici, abandonnez
ce que vous croyez savoir, ce que vous savez,
pour entendre le souffle même du monde
originel. Musique qui commande le silence
intérieur et pourrait sembler familière au berger
berbère, au joueur de naï, au Grec des
amphithéâtres du temps de Périclès.
C’est dire que la référence, s’il en faut une à cette
musique qui n’en a nul besoin, n’est point
John Coltrane ou Charlie Parker, ni même des
folklores figés par la tradition de longs siècles
de rites et de fêtes : c’est ici Dionysos, Pan et
Apollon qui par-delà les siècles revivent à nos
oreilles. Le paradoxe, c’est qu’il n’est plus
grande liberté, plus fraîche modernité que
cette musique qui puise aux sources mêmes
de l’homme et de la civilisation, avant l’école,
le solfège, les agents et les queues de pie.
Écoutez Dark Reeds ou Waly Waly : peut-on
réduire à ce point l’effrayante distance entre
ce que l’on veut exprimer et ce que l’on
exprime ? Bref, peut-on à ce point cesser
d’avoir peur ? Comment peut-on laisser
sourdre aussi naturellement le mystère
intérieur commun par l’étrange biais d’un
gros machin métallique et d’un bout de
roseau ? Il y a des musiciens brillants (il en
faut). Il y a des musiciens talentueux (il en faut
aussi). John Surman, lui, est ailleurs, installé
depuis quelques années déjà, après un
parcours tranquillement têtu où le vieil
homme a succombé, en ce royaume dont
Beethoven disait qu’il était « plus haut que
toute sagesse », celui de la musique dans ce
qu’elle possède de plus rare et de plus
secret : l’universel.
Le site officiel de John Surman

