Pourtant, que la montagne de d’Indy est belle !
27 juin 2008
Chandos publie le premier volume réussi d’une intégrale dédiée à la musique magnifique de Vincent d’Indy, compositeur mal aimé, sans doute à cause de ses préjugés inacceptables. Ce musicien a chanté les paysages qui l’ont ému avec une ferveur passionnée quasi religieuse inhérente à sa personnalité.
Par Michel Fleury / Classica
La plupart des œuvres symphoniques de d’Indy avaient disparu du catalogue. Grâce à nos amis britanniques, voici de retour Jour d’été à la montagne, que l’on peut à bon droit considérer, avec La Mer
de Debussy, comme l’un des sommets de l’impressionnisme musical français.
Impressionniste, d’Indy ? rétorquera-t-on, invoquant l’éthique sévère du fondateur de la Schola Cantorum telle qu’elle s’exprime dans son Traité de composition… Cette rigidité théorique se conjugue à des prises de position inacceptables (comme son antisémitisme choquant à l’encontre notamment de Meyerbeer) pour expliquer des préjugés aussi injustes que tenaces à l’encontre de sa musique (son cas n’est pas sur ce plan si éloigné de celui de Schmitt). C’est dommage, car chez lui le créateur est très différent du doctrinaire.
Vincent d’Indy était en effet un romantique pour qui les élans du cœur ou les émois des sens primaient sur la raison un peu sèche si malencontreusement prévalant dans le Traité. Comme Debussy, il était animé d’une foi panthéiste intense, mais ses fresques de la nature ont cultivé une forme d’impressionnisme dérivée de Wagner qui présentent plus d’une analogie avec Delius : chez d’Indy comme chez Delius, il est plus question du sentiment de l’homme confronté aux beautés naturelles, que de céder la parole aux éléments
comme le compositeur de La Mer en avait reçu le don.
Certainement aussi, il a conféré à l’héritage wagnérien une expression
symphonique d’autant plus séduisante qu’elle reste fidèle à un idéal de
clarté, d’équilibre et de concision. D’Indy est éloquent, et use avec un art
consommé de la rhétorique, mais il le fait avec une élégance, une noblesse et une retenue à l’opposé de la démesure grandiloquente de Bruckner ou de Mahler. Le courant symboliste français fut à certains égards plus wagnérien que l’art germanique lui-même, et les rares essais de Wagner en matière orchestrale (Siegfried Idyll, Prélude et Mort d’Ysolde, Vendredi Saint) suggèrent qu’une symphonie sortie de la plume du maître de Bayreuth se serait davantage rapprochée
des courbes fin-de siècle à la fois généreuses et raffinées de l’admirable
Symphonie n° 2 de d’Indy, que des colosses brucknériens ou mahlériens.
Enfin, il ne recule pas devant les audaces pour peu qu’elles contribuent à l’expression : contrairement à un préjugé solide, son langage est aussi avancé que celui de Debussy. Il a d’ailleurs largement usé des innovations debussystes, et le chromatisme poussé à l’extrême de sa Sonate pour piano semble tendre la main … à Berg ! Il était d’ailleurs tenu pour un novateur audacieux par ses contemporains. L’admirable Jour d’été est là pour nous le rappeler. La montagne en question est le Vivarais natal, cher à l’auteur. « Aurore », « Jour (Après-midi sous les pins) », « Soir » sont les trois mouvements d’une symphonie pastorale conciliant une rigueur architecturale beethovénienne à un langage avancé si l’on se réfère à la date de composition. L’intégration du piano en tant que couleur additionnelle de l’orchestre, la virtuosité des cuivres et des bois (cf. l’idée très wagnérienne saluant le lever du soleil), la richesse d’une harmonie cinématographique avant l’heure anticipent sur Respighi. Jour d’été est l’exacte contrepartie « montagnarde » de La Mer, et la science consommée de l’écriture, la maîtrise de l’architecture ne portent nul ombrage à la fantaisie, au lyrisme et à la poésie intensément virgilienne.
La Forêt enchantée est le fait d’un jeune compositeur jetant sa
gourme avec un panache wagnérien déjà convaincant. Souvenirs est la page la plus émouvante : d’Indy venait de perdre sa première femme, et ce vaste poème musical constitue à la fois un hommage à l’aimée, et une évocation de la nature où les deux époux avaient communié dans un amour partagé. La poignante nostalgie
autant que le chromatisme rapprochent cette page de certaines évocations montagnardes de Delius (A Village Romeo & Juliet). Pierre Dervaux, à la tête de l’orchestre des Pays de la Loire, donnait
de ces pages une traduction poétique, très lisse et noyant les contours dans la richesse du coloris. Rumon Gamba a plus de nerf : si le minutage d’ensemble est légèrement plus faible, c’est que les contrastes sont plus marqués entre sections vives et rapides. Les contours sont plus accentués, la couleur plus vive, les détails plus perceptibles (excellente
netteté du piano dans ses « appels d’oiseau nocturne » lorsque tombe le crépuscule) : il nous livre un d’Indy plus « vigoureux » et presque « fauve », si l’on se réfère à la teneur quasi-bartókienne qu’il donne aux échos de l’orage au milieu de « l’après-midi sous les pins ». Ces contrastes accentués accusent l’impact émotionnel de Souvenirs par rapport à la vision plus monochrome de l’excellent Théodore Guschlbauer à la tête des forces strasbourgeoises (Auvidis).
Un coup d’essai qui est aussi un coup de maître : nous attendons
avec impatience le volume 2.
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