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Karajan mis en boîtes

Par Bertrand Dermoncourt | CLASSICA | L’ÉVÉNEMENT CLASSIQUE | 5 mars 2008

L’occasion est trop belle pour le discophile avisé : EMI publie l’intégralité de ses enregistrements Karajan, tandis qu’un autre coffret réunit tous ses disques réalisés pour Decca avec l’Orchestre philharmonique de Vienne.

NOUVEAUTE     STEREO DDD



À l’occasion du centenaire de la naissance de Karajan, Deutsche Grammophon s’est concentré sur l’édition de DVD en puisant, à raison, dans les archives Unitel. EMI, pour qui le chef a autant travaillé, frappe donc un grand coup en mettant à la portée de tous l’intégralité de ses enregistrements Karajan en deux coffrets, l’un symphonique, l’autre vocal. Près de 150 CD retracent ainsi une véritable épopée de l’histoire du disque. Elle débute en 1946, au moment où le producteur Walter Legge est allé à Vienne sauver Karajan du silence, et se conclut en 1984, année de son dernier enregistrement pour la firme anglaise. Ce disque figure malheureusement parmi les plus mauvais de sa carrière : des Quatre Saisons de Vivaldi pachydermiques où Anne-Sophie Mutter s’ennuie autant que l’auditeur. Pourquoi évoquer d’emblée un tel échec ? Sans doute parce que les enregistrements de Karajan pour EMI - opéras mis à part, on y reviendra - n’ont pas bonne presse. Deutsche Grammophon, « l’autre » grand label du chef autrichien, a phagocyté son image dans le grand répertoire. EMI possède bien à son catalogue la première intégrale Beethoven, en mono, avec le Philharmonia. Mais DG, de son côté, peut se vanter d’avoir les trois intégrales - stéréo, puis numérique - avec Berlin. Et tous les « bons » concertos avec Mutter. Et les cycles Brahms, Bruckner, Tchaïkovski, Mahler, Mendelssohn et Schumann complets. Ou encore les Stravinsky, Prokofiev, Chostakovitch ou Schoenberg de référence. Cette omniprésence du label allemand sur le coeur du répertoire de Karajan explique la mauvaise réputation des disques EMI dans les répertoires où ce label est en concurrence avec DG - des disques enregistrés souvent de manière quasi simultanée à Berlin. On pense aux symphonies de Mozart, de Haydn ou de Dvorák, à Debussy, à Ravel ou à Strauss (les valses de la famille viennoise et les poèmes symphoniques de Richard). Ces a priori doivent évidemment être nuancés, mais il est vrai que les mauvais disques EMI des années 1970 restent certainement les plus caricaturaux du chef. C’est notamment les cas des Concertos de Beethoven avec Weissenberg, suffisants et creux, aux cycles Mozart et Schubert, étouffés dans la vanité, le legato et des prises de son trop plates.

Dans les années 1970, Karajan, alors au sommet de sa gloire (et peut-être de son talent), enregistrait trop et avait tendance à laisser à EMI le « second choix ». Il faut pourtant réécouter les Sibelius (les Symphonies nos 1 - la seule version du chef, 2, 4, 5 et 6, et l’ensemble des poèmes symphoniques à son répertoire) de cette période, les Strauss (Don Quichotte avec Rostropovitch, Une vie de Héros ou l’unique enregistrement de la Symphonie domestique), les Ouvertures de Wagner, ou encore les trois dernières Symphonies de Tchaïkovski. La carrure exceptionnelle de ces versions et la beauté phénoménale de l’Orchestre de Berlin - finalement aussi bien capté que chez DG, c’est-à-dire pas si bien ! - sont indiscutables. Et à redécouvrir. L’intérêt de cette intégrale EMI est également de nous donner une perspective historique plus large sur l’art de Karajan. Bien connus des mélomanes, les enregistrements de Vienne avec le Philharmonique entre 1946 et 1949, déjà réédités en 1997, sont d’une intensité et d’une charge émotionnelle incomparables. Avec le Philharmonia de Londres s’ouvre une toute autre période. De 1948 à 1960, le chef autrichien a donné son répertoire « de base » pour le microsillon, avec une vivacité et une clarté remarquables. Mais c’est avec Berlin, à partir de 1955, que l’esthétique Karajan prendra vraiment toute sa dimension. Quelques rares enregistrements encore produits par Walter Legge - avant que DG puis EMI sous la houlette de Michel Glotz ne prennent le relais - documentent les débuts du maître avec son « orchestre à vie ». On perçoit, dans ces versions peu connues mais d’une rare intensité (Quatrième de Tchaïkovski, Neuvième de Dvorák, Quatrième de Schumann, Cinquième de Schubert et diverses ouvertures, notamment de Wagner) le domptage des Berlinois par leur chef. C’est à chaque fois passionnant. À la même époque le « directeur général de la musique en Europe » règne également à Vienne.

De 1959 à 1965, il enregistre pour Decca 11 heures de musique avec l’Orchestre philharmonique. Des témoignages incomparables où brillent les couleurs de la phalange viennoise et des prises de son ultra-spectaculaires, bien différentes de ce que proposaient alors DG et EMI. À Berlin, Karajan « impose » sa vision, ici, il « propose » - la nuance s’entend. Rien à jeter dans ces « Legendary Decca Recordings » qui portent bien leur nom. Brahms (Symphonies nos 1 et 3), Haydn (nos 103 et 104), Mozart (nos 40 et 41), Beethoven (n° 7), Dvorák (n° 8), Richard Strauss (Zarathoustra, Till, Don Juan, Mort et transfiguration), Adam (Giselle), Holst (Les Planètes), Grieg (Peer Gynt) constituent le coeur de ce coffret indispensable à tout mélomane. Déjà publié en 1998, il est réédité en l’état avec une nouvelle couverture.

Le coffret « Opera & vocal » d’EMI est plus inégal que la somme orchestrale. On y retrouve bien sûr les enregistrements Legge des années 1950, aux distributions inégalables réunies autour d’Elisabeth Schwarzkopf à Vienne ou Londres (La Flûte, Les Noces, Cosi, Hänsel et Gretel, Falstaff, La Chauve-souris, Le Chevalier à la Rose, Ariane à Naxos et aussi la Messe en si, Un Requiem Allemand, les fabuleux et rarissimes Quatre derniers Lieder avec Schwarzkopf et le Philharmonia live en 1956). On ajoutera à ces versions justement de référence Les Maîtres chanteurs « live » à Bayreuth en 1951, le troisième acte de la Walkyrie la même année, la Lucia de Berlin 1955 avec Callas, sa Butterfly de la Scala et son Trouvère de 1956. Ensuite, Karajan enregistrera ses opéras pour Decca et son Ring chez DG, avant de revenir chez EMI. En quelques années, tout a changé : à la verve de l’époque Legge ont succédé des orchestres surdimensionnés et voix interchangeables. Il y a beaucoup à boire et peu à manger dans le Fidelio de Berlin, Don Carlo avec Carreras, Aïda avec Freni, Otello avec Domingo, le Trouvère avec Price, le Hollandais avec van Dam, le Tristan et le Fidelio avec Vickers ou le Lohengrin de Kollo. Restent l’unique et inimitable Pelléas de 1978, la Salomé avec Behrens et Vienne ou des raretés chorales : la Missa Solemnis de 1958 (déjà parue chez Testament) et celle de 1975 avec Janowitz, néanmoins éclipsées par les versions DG, le Requiem allemand de 1976 et les Saisons de Haydn de 1972. Bilan très contrasté, donc. Le seul inédit en CD se trouve dans le coffret orchestral et date des années Philharmonia : les Concertos de et avec Kurt Leimer. La Symphonie Prague de 1958, proposée pour la première fois par EMI, avait elle aussi été publiée par Testament. Les raretés publiées dans la série « Great conductors » ou les séries live du Festival de Salzbourg n’ont pas été reprises. Mais on y voit enfin clair dans le legs de Karajan, jadis perdu entres diverses collections jamais complètes - et dont sont tirées les remasterings de ces coffrets. Des livrets d’une centaine de pages guident dans l’écoute. On regrettera quand même l’absence d’index qui aurait permis de s’y retrouver plus facilement.

 


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