Isabelle Faust joue Martinu
Exprimer la créativité et le langage sans cesse en éveil du compositeur tchèque Bohuslav Martinu, homme à la personnalité forte, n’est pas si simple. C’est pourtant ce que réussissent la violoniste Isabelle Faust et ses partenaires, qui ont su assimiler et restituer cette musique dans toute sa lumière crue.
La musique de Bohuslav Martinu a régulièrement souffert d’un manque de clarté de la part de ses interprètes. Complexe sur le plan harmonique, cette musique dissimule sa densité expressive dans un enchevêtrement de rythmes croisés, entrelacés. Elle ne supporte pas non plus les prises de son imprécises qui accentuent l’impression d’un flou sonore inextinguible, reproduisant à l’infini le même modèle harmonique.
Ce disque est donc aussi inattendu qu’inespéré car il donne une perception à la fois intègre des œuvres, mais aussi profondément originale. Certes, les références discographiques tchèques gardent une saveur toute particulière. La fraîcheur et les sonorités typiques des instruments à vent en font tout le prix. Toutefois, les lectures « praguoises » réclament une connaissance du répertoire ou au minimum une préparation à l’écoute de cette écriture. Elles séduisent souvent dans la restitution des couleurs, mais rares sont celles qui apportent un éclairage novateur à ce répertoire.
Ici, il en va bien différemment. Dès les premières mesures du Concerto pour violon, on ne sait s’il s’agit du lever de rideau d’un opéra ou d’une pièce symphonique ! La netteté des attaques des bois, de la percussion, la concentration du violon nous font découvrir tout ce que cette musique porte en elle d’énergie terrienne et d’histoire tchèque.
La violoniste Isabelle Faust puise son inspiration dans les concertos postromantiques de Johannes Brahms, Edward Elgar (premier et deuxième mouvements) et Antonin Dvorak (Finale). Le frémissement de son archet dans la cadence du premier mouvement démontre à quel point elle a parfaitement compris le message d’espoir qui émane de cette musique. Martinu était en effet très sensible aux événements de l’année 1943, à l’espoir naissant d’une victoire possible des Alliés, lorsqu’il composa cette partition dédiée à Mischa Elman.
Isabelle Faust donne ainsi une épaisseur inédite à cette œuvre qu’elle situe entre musique de chambre et musique concertante : la narration est devenue naturelle, intimiste et spectaculaire à la fois. Ce lyrisme que l’on retrouve dans les pièces symphoniques majeures de Bohuslav Martinu comme les Fresques de Piero della Francesca et la Symphonie n° 6 « Fantaisies symphoniques » nous est révélé en pleine lumière dans le Deuxième Concerto pour violon.
De son côté, le chef d’orchestre Jiri Belohlavek n’offre pas seulement un écrin à l’archet d’Isabelle Faust ; il suscite un dialogue entre chaque pupitre que même Vaclav Neumann n’avait pu réaliser avec Josef Suk. Les couleurs dansantes du Finale sont également sans équivalent. Ces sonorités âpres, ce condensé de rhapsodies, de concertos slaves enchantent par leur humour, leurs déhanchements rythmiques, une absence d’orgueil.
L’impression est tout aussi forte avec la Toccata e due canzoni, le piano « obligé » se joignant aux cordes. Le pianiste Cédric Tiberghien et le chef sont immédiatement dans le vrai, nous dévoilant tous les paramètres de l’écriture de Bohuslav Martinu : rudesse, sensualité, précision, sens du mystère et du mouvement. Aucune dureté, mais quelle énergie avec cet orchestre qui fait preuve de tant d’éclat et d’enthousiasme ! Là encore, aucune autre version n’a si bien mis en scène ce sentiment de suspens né à partir d’un rythme obsessionnel, où deux chansons anodines contrastent avec l’austérité de la forme. Ce mélange détonnant crée une sorte de malaise, reflétant les doutes d’un musicien confronté à des problèmes personnels mais aussi l’exaltation consécutive à la paix retrouvée.
Cette pièce passionnée est ainsi placée sous le signe du brouillage. Écoutez le début « bartókien » de la Première Canzone, la chaleur du piano et l’entrée des cordes dont on se demande d’où elles surgissent pour fusionner si parfaitement avec le clavier. Il y a dans cette tempête sonore pourtant parfaitement ordonnée une dimension baroque, une légèreté et une gaieté qui fraient jusqu’à des éléments du jazz puisés dans le souvenir des années 1930. Jiri Belohlavek et Cédric Tiberghien traduisent avec un charme naïf et cruel cet « ensoleillement nostalgique ».
Jamais, Toccata e due canzoni n’a révélé autant de tensions, comme une œuvre de musique de chambre qui aurait atteint une puissance symphonique. Tant d’interprètes figent et assèchent cette pièce qu’elle nous apparaît pour la première fois jouée avec la liberté requise.
Enfin, la Sérénade, originellement pour deux violons et un alto, est ici augmentée de pupitres de cordes. En 1932, Bohuslav Martinu composa quatre sérénades pour diverses nomenclatures. Leur forme et le goût de l’expérimentation s’inspirent aussi bien du souvenir de Mozart à Prague que des expérimentations de timbres du Paris des années 1930. La virtuosité, la fraîcheur et la justesse des cordes du Philharmonia de Prague enchantent ces pages qui ne souffrent pas la moindre approximation. Un disque de référence, idéal pour une première écoute de la musique de Martinu.