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Du sang, de la peine et des larmes

Par Bertrand Dermoncourt et Stéphane Friédérich | CLASSICA | L’ÉVÉNEMENT CLASSIQUE | 31 mars 2008

À la tête de l’Orchestre symphonique de Londres, le chef russe Valery Gergiev réalise une interprétation idéale de la Symphonie n° 6 de Gustav Mahler, à la fois analytique et synthétique, qui traduit la modernité exploratrice de la partition.

Orchestre symphonique de Londres, Valery Gergiev

LSO Live LSO00661 (Harmonia Mundi). 2007. 77'. Note 10.

NOUVEAUTE     MULTICANAL SACD

Résultat impressionnant. Les ingénieurs de Classic Sound tirent désormais le meilleur parti possible de l'acoustique mate du Barbican de Londres.

Notice

La note de Classica :


La gigantesque Symphonie « Tragique », autrefois considérée comme injouable, est devenue un pilier du répertoire : plus de 20 nouvelles versions différentes sont parues ces dix dernières années, environ 70 depuis le pionnier Charles Adler en 1952. Combien d’entre elles ont été vraiment marquantes ?

L’écoute comparée parue dans notre n° 75 (septembre 2005), distinguait les enregistrements de Tennstedt (EMI, 1983, avec le LPO), Bernstein (DG, 1988, avec Vienne) et Haitink (Philips, 1989, avec Berlin), suivis de peu par ceux de Sinopoli (DG, 1989) et Solti (Decca, 1970).

À cette discographie d’une exceptionnelle qualité, il va désormais falloir ajouter une nouvelle référence, peut-être la plus exaltante de toutes. Pour leur premier disque sous le label LSO Live, l’orchestre londonien et son chef principal ont réussi un vrai coup de maître. Cette gravure, bien supérieure à la plupart des parutions du label - et infiniment préférable à médiocre version de la Sixième avec Jansons parue en 2002 - confirme la position du LSO au sommet des grandes phalanges internationales, où il est uniquement rejoint par le Concertgebouw d’Amsterdam et par le Philharmonique de Vienne.

Réussir une Sixième , c’est d’abord répondre au défi physique considérable imposé par la partition, d’une grande difficulté d’exécution. L’engagement des musiciens et leurs qualités instrumentales sont tout simplement exceptionnels : ils prennent ainsi, d’entrée de jeu, l’avantage sur la concurrence. La matière sonore est sidérante, des basses jusqu’aux cuivres, et la concentration prodigieuse, Gergiev faisant chanter tous les pupitres. Dès les premières mesures, rien ne semble pouvoir arrêter l’élan vital insufflé par le chef, avec une intensité qui ne se démentira pas une seconde.

Kondrachine, qui avait lui aussi choisi une option vif-argent aux tempos rapides, emmenait le Philharmonique de Leningrad dans ses derniers retranchements, parfois jusqu’à la rupture. Plus prudent, Gergiev a d’ailleurs choisi de placer l’Andante en deuxième position et non en troisième, afin de garder suffisamment d’énergie pour le Scherzo et le Finale. Sage précaution puisqu’il s’agit de la captation d’un concert, que l’on pourra toujours modifier par la programmation du disque si l’on considère que cet ordre ne correspond pas à l’esprit de l’oeuvre (Mahler lui-même y renonça en dernier lieu).

On dénonce parfois l’inconsistance de Gergiev. On prête à ses interprétations un aspect décousu, un goût déplacé pour l’effet facile. Il s’avère pourtant ici d’une rigueur formelle sans faille. L’écriture de Mahler fourmille d’indications de nuances que l’on retrouve intactes, avec une précision chirurgicale, ce qui n’empêche pas le chef d’utiliser le rubato dans le lied de l’Andante. Les paysages ainsi décrits sont d’une délicatesse et d’une grandeur bouleversantes. Le Scherzo, véritable danse des morts, rebondit constamment sur des sarcasmes d’une sauvagerie brutale, avec ce déluge de trivialité et de grandeur que seuls Tennstedt et Solti avaient su transcrire de manière aussi dévastatrice. Le rideau se déchire enfin dans le Finale et, hormis Tennstedt, nul n’est allé aussi loin dans l’assaut répété des vagues sonores. Une fois encore, on reste sidéré par la performance du LSO (un seul concert, une prise et quelques raccords !), qui suit à la perfection les moindres indications de cette mêlée sauvage (quels chorals de cuivres, quelle percussion !).

Cette interprétation parvient à concilier le charme sarcastique typiquement viennois de cette musique avec un souffle éminemment romantique et tout aussi mahlérien, qui fait parfois penser à Chostakovitch. Avec Gergiev, que l’on n’attendait pas à un tel niveau dans ce répertoire, la Sixième prend ici tout son sens : la détermination du premier mouvement s’achève, dans le Finale, par une défaite dont rien ne vient adoucir l’amertume. Tout espoir y a été systématiquement anéanti et l’on sent les musiciens brisés par ces révoltes inutiles. Gergiev réussit une interprétation idéale, reprenant ainsi à son compte les propos de Winston Churchill : « Je n’ai rien d’autre à offrir que du sang, de la peine, des larmes et de la sueur ». Après un tel choc, on ne peut qu’espérer une suite au même niveau.

 


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