Du sang, de la peine et des larmes
À la tête de l’Orchestre symphonique de Londres, le chef russe Valery Gergiev réalise une interprétation idéale de la Symphonie n° 6 de Gustav Mahler, à la fois analytique et synthétique, qui traduit la modernité exploratrice de la partition.
Orchestre symphonique de Londres, Valery Gergiev
LSO Live LSO00661 (Harmonia Mundi). 2007. 77'. Note 10.
NOUVEAUTE MULTICANAL SACD 
Résultat impressionnant. Les ingénieurs de Classic Sound tirent désormais le meilleur parti possible de l'acoustique mate du Barbican de Londres.
Notice 

La gigantesque Symphonie « Tragique », autrefois
considérée comme injouable, est devenue un pilier du répertoire : plus de 20
nouvelles versions différentes sont parues ces dix dernières années, environ 70
depuis le pionnier Charles Adler en 1952. Combien d’entre elles ont été
vraiment marquantes ?
L’écoute comparée parue dans notre n° 75 (septembre
2005), distinguait les enregistrements de Tennstedt (EMI, 1983, avec le LPO),
Bernstein (DG, 1988, avec Vienne) et Haitink (Philips, 1989, avec Berlin),
suivis de peu par ceux de Sinopoli (DG, 1989) et Solti (Decca, 1970).
À cette
discographie d’une exceptionnelle qualité, il va désormais falloir ajouter une
nouvelle référence, peut-être la plus exaltante de toutes. Pour leur premier
disque sous le label LSO Live, l’orchestre londonien et son chef principal ont
réussi un vrai coup de maître. Cette gravure, bien supérieure à la plupart des
parutions du label - et infiniment préférable à médiocre version de la Sixième
avec Jansons parue en 2002 - confirme la position du LSO au sommet des grandes
phalanges internationales, où il est uniquement rejoint par le Concertgebouw
d’Amsterdam et par le Philharmonique de Vienne.
Réussir une Sixième , c’est
d’abord répondre au défi physique considérable imposé par la partition, d’une
grande difficulté d’exécution. L’engagement des musiciens et leurs qualités
instrumentales sont tout simplement exceptionnels : ils prennent ainsi,
d’entrée de jeu, l’avantage sur la concurrence. La matière sonore est
sidérante, des basses jusqu’aux cuivres, et la concentration prodigieuse,
Gergiev faisant chanter tous les pupitres. Dès les premières mesures, rien ne
semble pouvoir arrêter l’élan vital insufflé par le chef, avec une intensité
qui ne se démentira pas une seconde.
Kondrachine, qui avait lui aussi choisi
une option vif-argent aux tempos rapides, emmenait le Philharmonique de
Leningrad dans ses derniers retranchements, parfois jusqu’à la rupture. Plus
prudent, Gergiev a d’ailleurs choisi de placer l’Andante en deuxième position
et non en troisième, afin de garder suffisamment d’énergie pour le Scherzo et
le Finale. Sage précaution puisqu’il s’agit de la captation d’un concert, que
l’on pourra toujours modifier par la programmation du disque si l’on considère
que cet ordre ne correspond pas à l’esprit de l’oeuvre (Mahler lui-même y
renonça en dernier lieu).
On dénonce parfois l’inconsistance de Gergiev. On
prête à ses interprétations un aspect décousu, un goût déplacé pour l’effet
facile. Il s’avère pourtant ici d’une rigueur formelle sans faille. L’écriture
de Mahler fourmille d’indications de nuances que l’on retrouve intactes, avec
une précision chirurgicale, ce qui n’empêche pas le chef d’utiliser le rubato
dans le lied de l’Andante. Les paysages ainsi décrits sont d’une délicatesse et
d’une grandeur bouleversantes. Le Scherzo, véritable danse des morts, rebondit
constamment sur des sarcasmes d’une sauvagerie brutale, avec ce déluge de
trivialité et de grandeur que seuls Tennstedt et Solti avaient su transcrire de
manière aussi dévastatrice. Le rideau se déchire enfin dans le Finale et,
hormis Tennstedt, nul n’est allé aussi loin dans l’assaut répété des vagues
sonores. Une fois encore, on reste sidéré par la performance du LSO (un seul
concert, une prise et quelques raccords !), qui suit à la perfection les
moindres indications de cette mêlée sauvage (quels chorals de cuivres, quelle
percussion !).
Cette interprétation parvient à concilier le charme sarcastique
typiquement viennois de cette musique avec un souffle éminemment romantique et
tout aussi mahlérien, qui fait parfois penser à Chostakovitch. Avec Gergiev,
que l’on n’attendait pas à un tel niveau dans ce répertoire, la Sixième prend
ici tout son sens : la détermination du premier mouvement s’achève, dans le
Finale, par une défaite dont rien ne vient adoucir l’amertume. Tout espoir y a
été systématiquement anéanti et l’on sent les musiciens brisés par ces révoltes
inutiles. Gergiev réussit une interprétation idéale, reprenant ainsi à son
compte les propos de Winston Churchill : « Je n’ai rien d’autre à offrir que du
sang, de la peine, des larmes et de la sueur ». Après un tel choc, on ne peut
qu’espérer une suite au même niveau.