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Histoire d’un rôle

Le Hollandais

1er juillet 2008

Un damné de la mer, que ce personnage du Vaisseau fantôme de Wagner !

Par André Tubeuf / Classica

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Il n’est pas le seul à l’opéra qu’un Satan ait pris au mot ; au physique, il fait assez diable lui-même : mais sûrement le Hollandais du Vaisseau fantôme de Wagner est le premier et est resté le seul à l’opéra qui d’essence, de substance, palpablement, par l’apparence, le visage et la voix, soit d’autre monde, ou du moins d’autre part ; ayant éprouvé d’autres lois, pour un autre destin. Wagner certes l’a emprunté, trouvé chez Heine : mais les ballades sont comme les mythes, à tout le monde. L’essentiel est que ce personnage de transgresseur ait été adopté par un Wagner lui-même transgresseur, première en date des identifications passionnées qui de bout en bout de sa carrière créatrice (le Ring remarquablement excepté) le verront investir une part au moins de sa personnalité dans une créature à lui.

Qu’a-t-il fait de si interdit, ce Hollandais ? Il a défié, juré ; il a parlé comme si l’éternité était à lui. Le voilà voué à la fuite en avant, sans terme ni port, le damné de la mer ; il voudrait se fracasser sur les récifs, que le flot l’engloutisse. Rien en musique vocale n’évoque les périls de la mer comme cet air d’entrée du Hollandais, soulevé par un orchestre qui, première occurrence à l’opéra, a entendu pour de bon la mer en furie et les vents, et les transcrit. Mais la Nature hostile n’est pas son seul tourment, qui l’empêche d’aborder, sinon tous les sept ans. Pire est la morsure d’une capacité de souffrir restée pure, innocente. Ah, ce n’est pas une situation d’opéra, une mer et une errance de carton-pâte (si on ose dire) qui chantent ici. Cela se vit, avec la brûlure du vivant – et comme c’est vocal ! La découpe de la grande scène d’entrée est de Weber (ou Beethoven) et pourrait être du Verdi de Nabucco. Récitatif, aria, cabalette. Mais le poids, le format de ce personnage-ci va, porte plus loin qu’aucun chant. Beethoven situait sa Leonore dans le drame vrai de l’Histoire, femme aimante et rien que cela, et son seul génie va la faire archétypique, idéale. Ce que porte en lui le Hollandais à la fois l’incarne immensément dans le chant, et le déborde absolument : cœur et pivot d’un débat eschatologique, où salut et damnation sont en jeu. Sur ce rocher où le Hollandais prend pied et chante, il lui faut le poids d’un dieu (un Wotan à venir), un dieu crucifiable, un Prométhée donc, et à qui les hommes ne doivent rien sinon la femme seulement, une seule femme, fidèle jusqu’à la mort, pour la part de rêve qu’il a mise en elle, qui saigne chaque fois qu’elle chante sa Ballade. Là est le seul salut qu’un ange a laissé entendre possible au transgresseur que Satan a pris au mot et damné. Autre est l’abîme qu’ouvre en ce cœur scellé la reconnaissance quand il découvre, au cri qu’elle pousse, Senta. De quelle profondeur, de quel lointain, cela vient le toucher ! La longue introspection d’abord murmurante sort du silence, comme le vrai sort de l’impossible : et puis elle se déploiera, s’exaltera. Les ressources les plus totales du plus grand chant, un chant préwagnérien, sont nécessaires ici comme à l’entrée du Hollandais, autres mais égales : d’un Wotan qui ne s’est pas encore éraillé, tué à chanter Wotan.

Trop de Hollandais de théâtre ne sont que de vilains chanteurs beuglants, que seuls accréditent le blanc et le noir qu’ils se sont mis sur la figure. Notre chance, la chance d’un Wagner bien servi est que trois fois au moins un vrai Hollandais de scène et formidable à la scène (par le poids, l’endurance, la vérité : pas le make up seulement) ait été capté live, et chaque fois avec un orchestre et un chef qui suffisent à recréer pour nous le tout du théâtre. Dans l’ordre il y a eu Herbert Janssen à Covent Garden 1937 avec Fritz Reiner ; Hans Hotter à Munich 1944 avec Clemens Krauss ; George London à Bayreuth 1959 avec Sawallisch. Ils ne sauraient être plus différents : Janssen d’une intériorité lyrique ineffable, comme un Wolfram qui aurait commis le péché d’Amfortas ; Hotter à 35 ans dans sa pleine stature et voix de dieu, du fracassant à l’impalpable, miraculeux, complet ; London douloureux, meurtri jusqu’au pantelant, porté au-delà de ses vraies ressources par la vision fantastique où l’impliquait alors Wieland Wagner. Ces trois-là nous transportent plus loin, au-delà du seuil magique – transgresseurs, en cela aussi. Mais on ne se trompera pas en écoutant, venus du studio ou de la scène, Metternich, Fischer-Dieskau, Van Dam, Uhde évidemment : des voix qui disent et font voir. À combien d’autres en revanche, gratté leur maquillage terrible, il manquera à jamais une dimension, un relief, une aura. Ou simplement l’âme.

 


SELECTION CD

● Janssen/Flagstad/Reiner. 1937 live Lys

● Hotter/Ursuleac/Krauss. 1944 live Preiser

● Hotter/Varnay/Reiner. Met 1950 live Naxos

● Metternich/Kupper/Fricsay1952 DG

● Uhde/Varnay/Knappertsbusch. Bayreuth 1955 live Urania

● London/Rysanek/Sawallisch. 1959 live Melodram

● Fischer-Dieskau/Schech/Konwitschny. 1960 EMI

● London/Rysanek/Dorati. 1961 Decca

● Van Dam/Vejzovic/Karajan. 1981 live EMI

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