Wilfried Ramoli : « Trait d’union » et point final !
Wilfried Romoli est l’un de ceux qui a le mieux exprimé la diversité de la danse, du romantisme à l’abstrait. A 45 ans, le danseur faisait ses adieux le 6 mai à l’Opéra Bastille dans un ballet d’Angelin Preljocaj.
Assis, face à la salle, dans
la chaise qui vient de lui
servir d’accessoire pour
un ultime pas de deux, le
danseur se fige, fixe le public
pendant que l’éclairage
s’affaiblit, le réduit à une ombre,
l’efface. Rideau. Un silence
bouleversé a précédé
l’explosion : vingt minutes
d’ovation de l’Opéra Bastille,
spectateurs debout, ont salué
l’étoile Wilfried Romoli, 45 ans,
qui faisait, le 6 mai, ses adieux à
la scène (dans Un Trait d’union
d’Angelin Preljocaj, duo avec
Laurent Hilaire). À quoi songeait
l’interprète dans un tel
moment ? À ces trente-cinq
ans d’efforts, d’obstinations ? À
la peur avant chaque lever de
rideau ? Aux moments d’extase
sur scène qui justifient tout ?
Wilfried Romoli est l’un de ceux
qui a le mieux exprimé la
diversité de la danse, du
romantisme à l’abstrait, et la
capacité du ballet de l’Opéra de
Paris de la maîtriser. En mai, la
compagnie en faisait d’ailleurs
une double démonstration.
À Bastille, elle présentait
la très formelle Artifact Suite
de William Forsythe (sur
la Chaconne en ré mineur
de Bach) : figures classiques
exagérées, déconstruites,
lignes cassées, équilibres
bouleversés et séquences
répétitives… Tout cela
composait un kaléidoscope
magnifique et hypnotique
(extraordinaire performance de
Delphine Moussin et de Karl
Paquette).
À Garnier, on dansait
La Maison de Bernarda du
suédois Mats Ek, mise en scène
de la tyrannie maternelle
et de la frustration sexuelle :
là, les mouvements traduisent
directement les sentiments,
voire l’inconscient, des
personnages – dos courbés
pour dire la soumission,
bouches ouvertes en forme de
cris silencieux. Et là aussi, les
interprètes étaient inspirés
(Alice Renavand en servante
ensoleillée, Agnès Letestu en
aînée soumise, Caroline Bance
resplendissante de sensualité).
Quand la mère (Kader Belarbi)
décolle le tapis de scène
sous lequel elle cache le corps
de sa fille suicidée, on touche à
la vraie substance de la danse :
son extraordinaire force
dramatique.
Et c’est bien ce
qu’ont exprimé les spectateurs
en saluant avec tant de chaleur
le départ de Wilfried Romoli :
la danse, disaient les
applaudissements, est d’abord
un échange, une résonance
entre l’artiste et son public.
C’est aussi une tentative,
sublime mais vaine,
pour déjouer l’éphémère.