"Roméos et Juliettes", le hip-hop vous va si bien !
Le ballet de Sébastien Lefrançois, qui clôturait le festival Suresnes Cités Danse, a su endiabler la tragédie de Shakespeare.
Et soudain, Juliette décolle, s’envole de son balcon, et plane, portée par des ombres complices, entraînant son Roméo dans un duo aérien et sensuel... Cette métaphore de l’extase amoureuse fut l’une des plus jolies trouvailles de Roméos et Juliettes, ballet de Sébastien Lefrançois qui clôturait, début février, le festival Suresnes Cités Danse. Avouons-le, on attendait cette version hip-hop de la tragédie shakespearienne avec scepticisme, redoutant un West Side Story bricolé avec jeans baggy, casquettes à l’envers et multiples tours sur la tête pour épater la galerie. Surprise : ce fut une création intelligente, respectueuse de la narration et dotée d’une vraie force dramatique. Contrairement à nombre de chorégraphes qui cumulent maladroitement les fonctions d’auteur et de metteur en scène, Sébastien Lefrançois avait renoué avec la tradition romantique en s’associant une équipe de créateurs (le compositeur Laurent Couson, la dramaturge Magali Léris, le scénographe Giulio Lichtner), convergence de talents qui donnait au ballet une indéniable cohérence : sur une musique originale mêlant classique (interprétée par l’Orchestre symphonique de Budapest), sons électroniques et jazz, dans un décor mouvant et instable à l’image de l’histoire (un ingénieux dispositif de pan-neaux amovibles se métamorphosant en église, château, jardin), les danseurs virevoltaient avec tendresse et insouciance, comme dans cette scène du bal menée sur un rythme endiablé. Loin de l’affaiblir, la gestuelle hip-hop revigorait le drame : il y avait, dans ces mouvements syncopés, cette souplesse de caoutchouc et ces équilibres improbables, un mélange de burlesque et de tragique, de grave et de dérisoire, qui composait des personnages crédibles et attachants. Roméo (Giovanni Léocadie) et Juliette (Marie-Priska Caillet) campaient deux amants enfantins, débordant de vitalité et de passion, et Lady Capulet, interprétée par Céline Lefèvre, danseuse formée au classique, était sexy et perverse à souhait. En réussissant à traduire l’ambiguïté et la fragilité de la condition humaine, Sébastien Lefrançois a prouvé ce soir-là que le hip-hop était sorti de son berceau des banlieues et pouvait, lui aussi, toucher à l’universel.