Sur le fil de la fiction, l’évocation par André Tubeuf des dernières années de vie et de musique d’un pianiste qui pourrait bien être Dinu Lipatti. Voici le premier chapitre de cette quatorzième valse publiée le 20 juin par Actes Sud.
Par André Tubeuf
Le narrateur ? Un pianiste, qui pourrait être Dinu Lipatti. L’époque ? Les années 1950. Des concerts, des enregistrements, la vie habituelle d’un musicien. Mais aussi la maladie, l’abnégation d’un homme qui souffre. L’espoir et la consolation que seule la musique peut offrir. De jeunes admirateurs viennent à la rencontre du musicien, une amitié se noue. Ce seront les derniers instants du pianiste – une formidable leçon de vie. Il jouera encore Bach et Chopin, les Valses, de toute son âme. Jusqu’à la dernière, la Quatorzième.
I
STRASBOURG
Je me suis dit que j’y allais comme en vacances ; que j’y avais bien droit. Madeleine aime conduire. Alice en vacances dans le Midi nous laisse son auto pour la quinzaine. D’ailleurs nous ferons étape à Soleure pour la nuit, chez les chers Dunand : j’ai promis mon concours – gracieux – à un tout petit concert dans leur salle des fêtes, une réunion de famille pour mieux dire, ou paroissiale, en fin d’après-midi. Je le leur dois bien, ils sont de ceux qui nous ont tendu la main quand nous débarquions de Roumanie, Madeleine et moi, avec cinq francs à nous deux. Je leur jouerai Bach, des chorals transcrits. Ils me demanderont Jésus que ma joie demeure, naturellement. C’est devenu (pour autant que je suis, moi, quelqu’un) ma signature. Mais d’abord c’est Bach. En pas même trois minutes, tout Bach : son ordre, sa piété, sa chaleur simple et fraternelle – Dieu qui parle, mais sans les nuées. J’aime ces publics sans sophistication ni snobisme, qui ne savent même pas qu’ils sont le public. Ils ne demandent rien, ils attendent tout. Ils sont là comme s’ils priaient, ou espéraient, de leurs seules oreilles. Ils sont comme je suis resté, je crois, Dieu merci, ils n’en ont pas fini avec la merveille. Mais je n’oserais pas, à eux, jouer tout entière la première Partita, qu’il faudrait quand même que j’aie essayée une fois en public en entier, avant de la donner à Strasbourg en festival, un festival Bach, en plus ! C’est un peu long pour eux, ils pourraient trouver ça sec, ou abstrait. Abstrait, Bach ?! Lui, si sensible, si constamment et mystérieusement incarné ! Mais ils pourraient s’impatienter, et serrés dans ce cadre je les sentirais qui n’osent pas remuer sur leurs chaises, de peur de grincer, déranger, se faire remarquer. Mieux vaut l’éviter. Personne n’écoute avec plus de ferveur, de gratitude anticipée, que ces auditoires de fortune, habituellement privés de musique. Mais ils ne savent rien des manières, des rites. Ils sont assez ouverts pour sentir quelque chose, qui va leur prendre la gorge ; mais ils ont peur de s’y trahir, en toussant, en étouffant ; alors ils se raclent la gorge. La peur de la peur. Eux aussi ont ça. Il n’y a pas que le pianiste.
Après, nous gagnerons Strasbourg par le chemin des écoliers. Grâce à l’auto on rayonnera. Je rêve de voir Marienthal, où Monteux a pu travailler tout en se reposant. Il m’a dit avoir appris là quelque chose de la couleur de l’herbe, de l’ombre sous les branchages au bord des prés, à la fin du printemps. Comme j’aimerais y passer deux, trois jours, dans cette lumière-là, pour une fois qu’il me semble avoir du temps devant moi, du temps à moi : et en moi, ce qui est encore plus rare, le goût de le savourer. Après le concert peut-être. Mais d’abord on va s’arrêter à Colmar, c’est sur le chemin. De tant de choses d’art que je ne verrai peut-être jamais, le Retable est une de celles dont j’attends, mais sans doute aussi redoute, le plus. J’en ai vu combien de reproductions ; et sur ce format carte postale, tant de détails par eux-mêmes saisissants, dont chacun fait ou plutôt vaut tableau. Sûrement, une fois devant le Retable, je ne les verrai plus si bien. Mais je recevrai le choc de la chose. La chose même, telle que son créateur l’a proportionnée et voulue. Avec son relief, son encombrement, ses zones d’ombre. Son poids de chair. C’est vrai qu’une reproduction en dit sur le Retable plus que la partition imprimée n’en dit sur ce que vont être la musique et le son, l’esprit accompli dans sa chair. La chose écrite n’est que moyen, appui pour le déchiffreur – un guide même pas. Ah je n’ai pas oublié, moi, dans ma chair vive, le choc, le cri que m’a arraché le violon de mon maître Enesco quand il m’a joué cette chaconne de Bach que j’avais apprise depuis le papier, et apprise par cœur. Je ne la savais que par les yeux. Je l’ai reçue par l’oreille. Ce cri. C’est la plainte la plus douce du monde, la lettre qui implorait d’être faite esprit, l’esprit qui implore d’être fait chair. J’entends ce cri dedans, en moi, quand je lis la musique, et c’est tout ce que j’entends d’elle d’abord : l’appel. C’est de lui que nous vivons, lui qui nous fait artistes et pas seulement artisans, et donne courage à défaut de consolation. Je sais qu’il y a quelque part au pied du Retable une rose rouge ; ailleurs de petits anges, qui écoutent, et qu’écouter illumine. Ce n’est pas des grandes choses terribles que j’attends le plus la secousse, pas du Crucifié, ni des épines restées sous sa peau depuis qu’on l’a fouetté de verges : ces détails m’ont déjà saisi, et comment, hors contexte. Mais des signes de la grâce, dans ce contexte qui les rend négligeables et sûrement les écrase : une rose, de petits visages levés d’où prend source une lumière, cette même lumière que parfois, sous mes doigts, je sens monter des touches, sans être sûr qu’il y ait quelque part au monde de visage d’enfant pour s’en illuminer. Mon Dieu ! Comment leur faire entendre, à eux, ce moment où je sens monter de mes doigts quelque chose qui pourrait suffire au salut du monde et à son illumination ? Mais rien, jamais, dans la musique qui va, ne permet de l’isoler, de l’abstraire, comme une chose qui suffit. D’arrêter, dans ce flux qui ne peut cesser d’être un flux (sauf mentalement pour celui qui joue), pour que des enfants se mettent à genoux devant.
Strasbourg est comme on me l’avait dépeint : un îlot de Moyen Age, mais dans un ciel plus bleu et plus vif que je n’attendais. De partout dans la ville on voit s’élever une flèche, sublime, nue, il lui manque son double, et je la trouve plutôt mieux sans. Ainsi quelque chose de partout ici monte plus haut, appelle à regarder plus haut. J’aime ce présage : l’élévation du regard. Cela manque tant dans les concerts, où presque tous croient qu’ils entendront mieux s’ils me mangent des yeux, quand je les invite expressément, moi, à regarder plus haut.
C’est une très belle idée, et ici précisément, de ce festival Bach pour le bicentenaire. S’il y a quelqu’un qui certes doit tout à l’Allemagne, mais qu’il n’y a pas de raison de laisser à l’Allemagne (celle d’encore aujourd’hui et d’hier : demain sera un autre jour), c’est bien lui, notre Père à tous. Strasbourg sait rassembler. Sans doute est-ce leur vocation, aux villes qui enjambent des fleuves, des fossés, des frontières. Ces villes carrefours. Quelle émotion pour moi de retrouver, sitôt débarqué, mon bien-aimé maître Enesco, quelle joie de me dire que dans trois jours il voudra bien compléter mon programme soliste un peu léger (si on peut dire léger un programme Bach, rien que Bach) en me laissant lui accompagner le chant si poignant, si pur, de la mi majeur. Comme le violon a plus de facilité à dire l’âme, à la laisser paraître et planer, dans le chant le plus simple ! Enfin, son violon à lui peut-être plus que les autres… Je devrai prendre sur moi pour ne pas me mettre à genoux au lieu de rester sagement à mon piano à faire le peu que j’aurai à faire. Menuhin aussi est ici, merveille, et il va jouer, émotion pour moi la plus grande possible, le double de Bach, en ré mineur. Avec Enesco ! Ensemble ! Comme sur le disque qui a émerveillé mon adolescence, et m’a fait fugacement regretter, mais vraiment regretter, d’avoir laissé le violon pour le piano… Je ne sais comment me multiplier, je voudrais être partout à la fois. Ai-je jamais été à pareil festin ? Dans une vieille salle des fêtes, Charles Munch répète avec l’orchestre L’Art de la fugue. Son frère Fritz, à Saint-Guillaume, la Messe en si. Dans la fosse du théâtre, c’est Klemperer qui prépare un petit groupe de musiciens à mériter qu’Enesco et Menuhin viennent se fondre à eux. Et moi, dans mon pauvre coin ! Ma seule raison de ne pas me sentir indigne en pareille compagnie, c’est que plus encore qu’eux j’ai besoin de Bach. Si ce n’est pas lui que j’avais à mon programme, je ne sentirais pas ainsi mon âme, j’ose dire mon âme, me hausser fièrement, mais humblement aussi, au-dessus de mon état physique. Je n’ai pas osé dire à Madeleine que depuis mon réveil ce matin il me préoccupe. Mes doigts de nouveau en macaroni, cet influx irrégulier, comme si de temps en temps, sans prévenir, sans raison visible qui l’annonce, mon énergie nerveuse me lâchait, ou plus exactement m’échappait, allant produire des fourmillements et des détentes brusques là où elle n’a que faire, et esquivant en diablesse la seule prise, la seule saisie que je connaisse, pauvre humain que je suis, celle de la volonté. Je ne peux qu’espérer, comme chaque fois depuis deux ans déjà, un arrangement avec le ciel, comme un gentleman’s agreement avec le bon Dieu. Qu’Il me fasse souffrir toutes les peines physiques, et les insatisfactions morales qui pour moi sont tellement pires, mais qu’Il permette que je ne les déçoive pas. Eux. Ceux qui attendent, et pour qui la musique est pain vraiment, pain de l’âme, tellement plus que pour ceux qui la jouent, qui si souvent n’y voient que leur pain quotidien. D’autant plus quand c’est Bach. Et d’autant plus quand, comme me le disent les organisateurs du festival, tellement d’étudiants ont cassé leur tirelire, se sont saignés aux quatre veines, en pleine période d’examens, pour entendre enfin L’Art de la fugue, pour vivre en Bach trois, quatre jours. Ne serait-ce que pour eux, il faut que je passe au-dessus de moi-même.
J’étais au milieu assez exactement de mon Concerto italien. D’abord ç’a été la mémoire, ou plutôt l’attention, la concentration. Il est si facile de passer d’un trait de Bach (Mozart encore plus, d’ailleurs) dans un qui vient d’ailleurs. Et il n’y a alors rien, personne pour nous rattraper. Rien que les doigts et la mémoire des muscles qui, mais seulement parce qu’on n’y pense pas, nous ramènent sur le chemin. Et juste après, cette bouffée de chaleur, de tiédeur plutôt pour achever. Un amollissement de tout l’être, qui vous vient par les doigts. Mais eux pourraient reprendre, il y a pour eux une réserve, un ressort caché, comme pour la mémoire. A partir de là, la volonté s’engourdit, et alors il n’y a plus rien à faire. On peut tenir dix, quinze minutes encore, sur la vitesse acquise ou sur une énergie déjà investie et d’avance dépensée. Mais je ne le sais que trop, contre ça il n’existe plus de ressource. Le centre moteur de soi, on le sent devenir éponge peu à peu, puis d’un coup pierre ponce, dure, poreuse, intraitable. Et éponge à nouveau. Et je blaguais autrefois mes doigts de macaroni, avec des imprécations à la De Max. Mais ils ne sont capables, eux, que de peccadilles. C’est l’âme qui est en cause, l’âme seule : elle qui fait mon identité, me fait qui je suis, et tout tendu vers ce que je dois. Ce devrait être ferme, du diamant. Et c’est un chiffon. Alors je me sens avili, veule. J’ai eu un peu de sueur qui perlait sur les yeux, et aux tempes. Madeleine ne s’y est pas trompée, j’ai senti son regard descendre de mes épaules aux bras puis aux poignets, et jusqu’aux phalanges, comme s’il était possible de repérer où exactement ça va fléchir, puis se dérober. Elle doit se dire que si elle devine où et pourquoi, à force de soin, d’intensité dans le regard, elle pourrait l’arrêter. J’ai pu aller au bout. Les trois ou quatre amis du comité assis dans la salle allaient applaudir, se lever, dire comme cela se fait d’habitude : “Jamais nous n’aurions cru qu’on puisse, etc.” Mais le premier j’ai bondi, j’ai coupé net, j’étais soudain (le fait de me lever si vite, sans doute) tout pâle, bistre, suant et suant froid ; vidé de ma substance et de ma tension. J’ai failli tomber à terre. Pautrier, qui est grand dermatologue, mais d’abord médecin, m’a rattrapé, fait asseoir. J’ai dit : “Pardon, mais pour ce soir je ne peux plus. Je ne sais pas si après-demain je pourrai.” Ils ont laissé dire, parfaitement incrédules. Ce qu’ils venaient d’entendre les avait tellement emballés. Aucune trace des sautes de tension et d’énergie que mes si fréquentes annulations récentes pouvaient leur faire craindre. Quand j’ai suggéré que peut-être il serait prudent de chercher à me remplacer, ils l’ont pris en riant. “D’abord, a dit Pautrier, on ne remplace pas un Dinu Lipatti.” Après un silence il a ajouté : “En outre je ne vois venir aucune raison médicale de le faire. Vous allez rentrer vous reposer, dormir bien. Vous avez dû prendre un peu froid. Nous sommes une ville de vieilles, très vieilles pierres, et c’est une humidité de racines et de forêts qui s’y terre. Dès qu’il n’y a plus sur elles le soleil pour les chauffer, cela ressort, et vous saisit aux reins.” Je n’ai pas voulu lui dire que j’avais senti cela cet après-midi en effet, contre la cathédrale, sur le côté de la rue qui est passé à l’ombre. Et la même chose déjà, très fugacement, hier devant le Retable, dans cette grande salle un peu lugubre. Rien qu’un frisson, que j’ai pu sur l’instant croire dû au doigt de l’ange de l’Annonciation, un doigt terrible.
Je me suis laissé faire comme un enfant. La docilité aide. Elle rend perméable, immensément, à l’aide apportée, la sollicitude témoignée. Une fois seul avec Madeleine à l’hôtel, je n’ai plus pu me contenir et j’ai fondu en larmes. Je voulais lui dire : “C’est revenu, je ne pourrai pas…”, mais pas un son ne sortait, tant j’étais secoué de hoquets impuissants, comme de petits spasmes. Elle m’a dit : “Je sais, tu n’as pas besoin de me dire. J’ai tout de suite vu.” Etait-ce trop demander, de croire à une euphorie d’une semaine déjà comme à une rémission, apportée par le nouveau traitement entrepris, la confiance des autres, l’été qui s’annonce, l’espérance aussi, qui espère encore malgré et contre tout ? C’est elle, dans notre énergie et notre vouloir vivre, la part théologale, celle qui tient à Dieu et à Lui seul, sans qu’aucun motif humain puisse nous la reprendre. Je me suis couché, j’ai bu chaud, je me sentais douillettement bordé, je me suis endormi très vite et très paisiblement. Maman, quand j’étais enfant, précisait : “Comme un ange. Comme l’ange que tu es.”
Mais l’ange a eu un vilain réveil, deux heures à peine plus tard. Trempé, en nage, brûlant. 39 au thermomètre, après avoir pourtant transpiré tout ce que je savais. Les autres jours je peux me trouver à 38,2, 38,4. Les soirs où je me sens très bien à 37,8. Mais 39 ! Madeleine a réveillé Pautrier au téléphone, je l’entendais dans l’autre pièce de notre petite suite lui parler longuement. Sûrement elle lui racontait la routine de mes traitements, de mes rechutes, et lui a parlé aussi du médicament miracle, dont depuis peu nous attendons tout, la cortisone. Ensuite elle m’a changé, tout, mon pyjama, la literie, j’ai grelotté une minute dans un fauteuil en robe de chambre avec un plaid. Elle m’a donné une tisane, quelque décoction roumaine ou helvète d’herbes auxquelles elle croit, avec un cachet, et m’a dit : “Tu dormiras” comme si elle me donnait un ordre. Et j’ai dormi. Bien. Plusieurs heures. Au réveil j’étais sec, tiède (à ce que je me suis trouvé) mais en chiffon. Sans influx nulle part. Sans doigts. Pire, sans âme.
Alerté par Madeleine, le professeur Pautrier a réussi à joindre à Genève tôt le matin Dubois-Ferrier qui lui a donné sur moi et mes comportements tous les éclaircissements possibles. Il lui a fait entendre qu’en l’absence de médicament spécifique pour me remettre d’aplomb il n’y avait pas une chance sur cent que je m’y mette tout seul. Evidemment on peut toujours réserver cette chance unique, au moins jusqu’à la dernière heure, plutôt que d’annoncer trop à l’avance mon désistement. Pour sa part cependant il préférerait, et ne le cache pas, que je rentre auprès de lui au plus vite. Il attend de la cortisone d’Amérique à tout moment et sait, même sans elle, comment me prendre. Il a très nettement précisé qu’il valait mieux “que je n’attrape pas quelque chose par-dessus ça” et Madeleine, au moins elle, n’a pas besoin de plus que ce demi-mot.
Rentrer, mais comment ? En auto, avec Madeleine, je ne pourrais simplement pas. Tout ce que j’ai trouvé merveilleux à l’aller, dépaysant, l’inconfort pour les jambes, les courants d’air, aujourd’hui je ne le supporterais pas. Et d’une traite, en plus, comme ce serait obligatoire. J’en sortirais réduit à l’état de momie, hagard – à la mort. Le train est plus confortable et on s’y abrite mieux : mais il y a trois changements, à Bâle, à Bienne ou Berne, à Lausanne enfin, avec des temps d’attente. Risqué. A-Dieu-va. Il ne m’appartient plus de décider. J’obéis, je me plie, je m’efface. C’est ce qui me convient le mieux. Je cherche pourtant, sans m’en faire une idée bien claire, comment ne pas les laisser dans le pétrin. Il aurait normalement suffi de téléphoner à Nikita, il serait venu de Genève me remplacer, il a toute la musique prête dans sa tête, et presque toute prête dans les doigts – et je le lui dois bien pour tout ce qu’il a fait pour moi en vrai frère. Mais je sais que ce samedi justement il n’est pas libre. Clarinette ? Je n’ose pas, elle est plus mal en point que moi et, elle, c’est tout le temps. La merveille avec elle, c’est qu’alors je ne me sentirais plus du tout en dette vis-à-vis de Strasbourg : ils auraient tellement mieux qu’avec moi ! Son Concerto italien, à elle ! Et elle viendrait sûrement, elle a tant besoin de concerts, d’argent, de reconnaissance ! Mais comment la bousculer en si peu de temps ? On finirait de la casser. Là aussi à-Dieu-va. Ma politesse pour le public serait de lui apporter une Haskil à ma place, sur un plateau. Ma politesse au bon Dieu doit être de Le laisser faire quand je sens dans mes fibres, mes pauvres fibres, combien Il me l’ordonne.
Charrey Munch à l’instant est passé me voir en allant à sa répétition. Nous nous voyions si souvent, nous faisions si volontiers de la musique ensemble, avant la guerre, à Paris, quand il était encore beaucoup plus le violoniste de ses débuts que le chef mondial d’aujourd’hui. Il voulait juste me dire : “Dinu, laisse-nous faire, Menuhin et moi. Nous avons le bras long en Amérique, lui surtout. Nous nous débrouillerons pour te faire venir, et très vite, de la cortisone, beaucoup plus que ne t’en trouverait ton docteur, et surtout sans les formalités qui font tout traîner. Tu n’as qu’une chose à faire, toi. Annule et rentre. C’est toi, toi seul qui comptes.” Il n’avait pas pensé aux modalités du voyage. Lui qui franchit l’Atlantique d’un saut de puce tous les mois ou presque devait se dire qu’on va à Genève en patins à roulettes. Quand je lui ai eu exposé mes difficultés, d’un geste il m’a arrêté : “Leave it to me. D’ici deux heures, tu auras des nouvelles.”
Toutes ces deux heures, j’ai pu apprécier l’hospitalité des Strasbourgeois, leur sollicitude. J’ai vu arriver des fleurs avec des petits mots d’inconnus, des huiles locales sans doute, se mettant à ma disposition. Aussi des confitures familiales, des biscuits maison, un kouglof. D’une Roumaine exilée qui veut rester anonyme une têtière au crochet, que sais-je encore. A l’heure dite, téléphonage de Charrey. “Tout est arrangé. J’ai mobilisé pour toi les gros bras du comité qui me sont un peu obligés. Un d’eux, banquier, a été haut-commissaire au secteur français de Berlin à la fin de la guerre. Il a décroché son téléphone, bousculé le préfet, pris contact avec les forces d’occupation, obtenu qu’un petit avion de notre aéroclub te prenne en charge, mais toi seulement, et te transporte à Genève. La condition est de ne survoler ni le pays de Bade ni la Suisse, de contourner par le Jura et de fournir le pilote, en règle, et prêt. Or nous avons cela, un assistant dans l’équipe même du festival. Et lui bien sûr est enthousiaste. Rassure-toi, pas à l’idée de t’avoir sous la main deux heures pour t’assommer de questions. A l’idée de piloter, tiens ! Et probablement un peu, de rapporter des cigarettes et du chocolat de Suisse. On aura toutes les autorisations dans une heure, tu peux décoller à 3 h 15 et tu prendras ta tisane dans ton lit, ausculté par ton docteur. Madeleine ramènera l’auto, seule. Ne crains pas le voyage pour elle, il fait et fera sec et elle n’a qu’à s’arrêter en route si elle est lasse. Mais je la connais, elle ira d’une traite. Si elle pouvait arriver avant toi, elle essaierait. Ne me remercie pas. C’est moi, c’est nous tous, qui te remercions, d’exister. Tâche de continuer, vieux frère.”
Madeleine est rentrée au milieu de la nuit, sans incident Dieu merci. Je me faisais plus de mauvais sang à la savoir roulant seule qu’elle pour moi, confortable dans mon avion où je n’ai eu qu’à fermer les yeux pour avoir la paix. Mon obligeant pilote n’a pas entrepris de m’interviewer sur Bach, mais il prétendait m’expliquer la géographie de ce qu’on survolait, en sorte que mes deux heures de vol ne soient pas entièrement perdues. Et dans quel baragouin ! Mon Dieu, j’ai rencontré peu de gens aimables et prévenants comme ces Alsaciens, et plus francophiles s’il se peut que nous autres Roumains. Mais notre français est meilleur.
Dubois-Ferrière était à l’aérodrome, content de m’avoir à sa disposition. Calme, repos. Il n’y a pas dans l’immédiat de mieux à espérer, mollesse dans les membres, les doigts pires encore. Et cette fébrilité sans nerfs, que je déteste. Il attend la cortisone en début de semaine, et de quoi me traiter vraiment cette fois. Il parle d’un mois avec, si les choses se passent en bonne continuité, un progrès peut-être irréversible. Dieu l’entende. Je suis, moi, remis entre leurs mains à eux deux, et le mieux est que j’y apporte cette foi d’enfant que j’ai gardée, toute confiante. Dans l’âge adulte c’est la plus belle forme d’espérance. Ma part à moi, je la fais aussi bien que je peux, obéissant, travaillant mes doigts et ma phrase, fût-ce dans ma tête seulement. Le temps qu’il faudra.

