Félix Mendelssohn : Heureux voyage et mer agitée
Son séjour écossais, bien que mouvementé, n’a pas douché l’ardeur ni tari le talent du musicien prodige et compositeur inclassable, comme le rappelle Jérôme Bastianelli dans sa passionnante biographie.
Sur l’île de Staffa, au nord-ouest de l’Écosse, la mer a façonné une vaste caverne entre des roches de basalte sculptées verticalement comme les longs tuyaux d’un orgue. Sa voûte en arche et ses dimensions imposantes (plus de vingt mètres de haut et soixante de long) lui donnent l’allure d’une cathédrale de pierre où les vagues s’engouffrent en produisant un écho terrifiant.
Selon la légende, elle doit son nom de grotte de Fingal à un guerrier celte, le père du barde aveugle Ossian, que le XVIIIe siècle avait redécouvert grâce à la publication d’un arrangement de vieilles ballades écossaises. Ces poèmes avaient d’ailleurs connu rapidement une grande popularité : Goethe les avait cités dans son Werther et Walter Scott s’en était notablement inspiré. En 1829, à l’époque où Mendelssohn arriva à Staffa, la grotte bénéficiait donc d’une aura romantique qui renforçait l’impact de ses caractéristiques spectaculaires.
C’était le premier voyage du compositeur en Grande-Bretagne (il y en aurait neuf autres : faut-il s’en étonner de la part d’un musicien qui servit si bien Shakespeare ?). Mendelssohn avait répondu à l’invitation de son ami Karl Klingemann : à 31 ans, le diplomate et ancien locataire de la Leipzigerstrasse 3 venait d’être nommé en Angleterre. Félix était arrivé à Londres au printemps de ses 20 ans ; à son enthousiasme pour la ville avait répondu un incroyable engouement du public local. « Londres est le plus grandiose et le plus monstrueux engrenage de la Terre », écrivit-il à ses parents en découvrant la cité, avant d’ajouter : « Je me porte comme un charme, mon nouveau style de vie me convient à merveille. »
Sa première symphonie plut tellement aux Anglais qu’il la dédia à la Philharmonic Society. Il l’avait dirigée avec une baguette : comme cet usage était encore très inhabituel, l’objet avait été décoré d’une couronne, l’artisan auquel Félix s’était adressé l’ayant pris pour un homme politique et non un chef d’orchestre. Les Londoniens applaudirent également en lui le pianiste qui assura, de mémoire, la création anglaise du Concerto l’Empereur de Beethoven et joua son Double Concerto en mi majeur aux côtés de son ami Ignaz Moscheles. Mendelssohn organiste, enfin, connut un succès comparable : ayant fait la connaissance de Thomas Attwood, ancien élève de Mozart et titulaire de l’orgue de Saint-Paul, il put accéder à l’instrument de la grandiose cathédrale et impressionner les Anglais par ses interprétations d’oeuvres de Bach et par ses improvisations.
Entre deux concerts, le musicien avait pris le temps de visiter les musées et les bibliothèques : il dévora des yeux les manuscrits de Haendel, admira les tableaux de Van Eyck et du Titien mais jugea que l’art de Turner n’était que « gribouillage hideux ». Félix, également excellent en dessin, réalisait des paysages précis et réalistes, aux antipodes de l’art audacieux du peintre britannique ; néanmoins, sans se connaître, les deux hommes devaient partager une sensibilité identique puisqu’à trois ans d’écart ils furent tous deux inspirés par la grotte de Fingal (Turner la peignit en 1832).
À la fin de l’idyllique saison musicale londonienne, Mendelssohn et son ami diplomate étaient partis pour l’Écosse. Ils avaient apprécié Édimbourg et les Lochs ; dans les ruines de la chapelle où Marie Stuart avait été couronnée, Mendelssohn avait noté les premières mesures de sa future Symphonie « Écossaise » ; à Abbotsford ils avaient rendu visite à Walter Scott dans son manoir, mais ils furent déçus par la futilité de la discussion. Puis, au début du mois d’août, ils avaient atteint la côte nord-ouest. Mendelssohn avait multiplié les croquis pour garder une trace des paysages ombrageux qu’il parcourait. Mais il peignait aussi en musique : le jour où il découvrit l’archipel des Hébrides, il envoya à sa famille une vingtaine de mesures, le début de sa célèbre ouverture, « afin de montrer à quel point ces îles [l’avaient] affecté ».
Cette virée jusqu’à Staffa ne fut pas, toutefois, des plus agréables. Le bateau à vapeur sur lequel les voyageurs avaient embarqué affrontait une violente tempête, et Mendelssohn, comme la plupart des passagers, souffrit d’un terrible mal de mer. Il devait songer avec nostalgie aux deux poèmes de Goethe, Mer calme et heureux voyage, qu’il avait mis en musique l’année précédente, à une époque où il n’avait encore jamais navigué. L’écrivain y raconte l’angoisse qui règne à bord d’un voilier encalminé, puis le lever du vent et la joie d’arriver à bon port.
Contrairement à Beethoven, auquel les mêmes poèmes avaient inspiré, en 1814, une partition avec choeurs, l’ouverture de Mendelssohn se passait des vers de Goethe, les seuls instruments se voyant confier le soin de suggérer l’attente devant l’impassibilité de l’océan.
Mais en mer d’Écosse, la situation que vivait le compositeur en ce mois d’août 1829 était tout autre ! Malgré le mauvais temps, les passagers furent débarqués à Staffa afin d’approcher la grotte mythique. « Nous fûmes déposés dans des canots et grimpâmes, au bord de la mer sifflante, sur les tronçons de piliers de la célèbre grotte de Fingal. Jamais un tourbillon plus vert de vagues n’a fait rage dans une caverne plus étrange : ses nombreuses colonnes de pierre lui donnent l’apparence d’un orgue monstrueux, noir, résonnant, et gisant là, totalement inutile, avec le vaste océan gris dedans et devant », note Klingemann.
Mendelssohn, lui, n’écrit rien, ou peu : il garde ses impressions pour sa future partition. Le compositeur des Romances sans paroles sait que la musique peut exprimer aussi bien que les mots. Il lui faudra tout de même plusieurs années de labeur et de retouches pour parvenir à une version aboutie de cette ouverture imaginée en mer d’Écosse. Ainsi, en 1832, alors qu’il est à Paris, il écrit à Fanny : « Je ne puis donner Les Hébrides ici car je ne les considère pas comme terminées. Tout le développement sent davantage le contrepoint que les mouettes et la morue salée, alors que ce devrait être le contraire... »
Ses efforts ne seront pas vains : grâce à une orchestration d’une grande acuité, Mendelssohn parvient là encore à un chef-d’œuvre. Même Wagner y entendit « l’une des plus admirables œuvres musicales qui soient » et déclara que son auteur « était un paysagiste hors pair ». Musique inspirée par une expérience vécue, cette ouverture n’en est pas pour autant une œuvre descriptive qui suit un programme précis. Elle peint des émotions et des impressions davantage qu’un paysage. Bien qu’elle ne contienne pas d’imitations directes, il est toutefois assez aisé d’y entendre les vagues, le vent, la houle, la tempête et les accalmies passagères...
À l’inverse d’un Berlioz, qui à la même époque (1830) faisait précéder sa Symphonie fantastique d’un programme écrit, Mendelssohn considérait que la musique pouvait le plus souvent se passer de commentaires. En 1842, il répondit ainsi à Marc-André Souchay, un cousin de sa femme qui lui proposait de donner des titres à certaines de ses Romances sans paroles : « La musique est plus définie que la parole, et vouloir l’expliquer par des mots, c’est l’obscurcir. Il est des gens qui accusent la musique d’être trop ambiguë, alors que tout le monde comprend le langage parlé. Pour moi, c’est tout le contraire. Ce qu’exprime la musique que j’aime me paraît plutôt trop précis que trop imprécis pour pouvoir y appliquer des paroles. Si vous me demandez à quoi je pensais quand je composais, je vous réponds : au seul lied, tel qu’il est. Et si j’ai eu dans l’esprit certains termes définis pour l’une ou l’autre de ces pages, je me garderai de les dévoiler. La musique seule peut éveiller les mêmes idées et les mêmes sentiments chez l’un et chez l’autre. »
Le travail sur la Symphonie « Écossaise » fut encore plus long que pour Les Hébrides : l’œuvre fut créée en 1842 seulement, alors que Mendelssohn ne devait pas retourner dans cette région après sa mémorable équipée de 1829. Là encore, pas de descriptions pittoresques, même si l’on peut chercher à associer la ballade mélancolique du début aux ruines de la chapelle d’Édimbourg, les danses entraînantes du Scherzo aux musiques folkloriques entendues dans les auberges (durant son voyage, Mendelssohn voulut essayer de jouer de la cornemuse) et l’épopée du finale aux romanesques estampes historiques chères à Walter Scott.
Preuve que les contresens sont toujours possibles, ou que les folklores européens ont une même identité profonde : à la publication de cette Symphonie « Écossaise », Schumann la confondit avec la Symphonie « Italienne », elle aussi en la - il croyait y déceler « ces vieilles mélodies chantées dans la belle Italie ». À sa création londonienne en 1842, l’œuvre fut chaleureusement accueillie par le public britannique, et ce succès contribua, quelques jours plus tard, à la réception de Mendelssohn, au palais de Buckingham, par la toute jeune reine Victoria à laquelle la symphonie est dédiée.
Ce texte est extrait du nouveau livre de la collection coéditée par Classica-Répertoire et Actes Sud. Classique ou romantique ? Miniaturiste ou bâtisseur de fresques ? Magicien ou prophète ? Mendelssohn est bien tout cela à la fois et sa musique présente une grande diversité. En quatre chapitres thématiques, Jérôme Bastianelli en a traduit les aspects essentiels. Et sait faire partager la joie inaltérable que nous procure cette œuvre ardente et soignée.