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Vincent Cassel, l’instinct de jeu

Par Propos recueillis par Anne-Laure Quilleriet | L'EXPRESS STYLES | CINÉMA ET DVD | 10 octobre 2008
 

Il réalise LA performance de l’année avec une interprétation magistrale de Mesrine dans le très attendu diptyque de Jean-François Richet, L’Instinct de mort/L’Ennemi public n° 1 (en salles les 22 octobre et 19 novembre). Son goût pour la métamorphose et sa présence magnétique font de cet acteur de 41 ans un modèle du genre. Pour L’Express Styles, il revient sur son rôle, et s’est prêté à une séance photo dans le quartier de Belleville, à Paris.


Après un premier projet abandonné, le personnage de Jacques Mesrine vous suit depuis plusieurs années...
— Les choses auraient pu se faire plus vite, mais la première esquisse de cette aventure était plus à sa gloire et je ne m’y reconnaissais pas. J’étais intrigué par les paradoxes du personnage et je ne voyais pas l’intérêt d’en faire un Robin des bois anarchiste. Je n’ai jamais eu la fascination du gangster, mais ça m’intéresse de comprendre pourquoi des gens en ont fait une icône. Comme ça ne marchait pas, je me suis retiré du projet, mais j’avais l’intime conviction que je me retrouverais à nouveau dessus. Quand Thomas Langmann a relancé l’affaire avec Jean-François Richet et le scénariste Abdel Raouf Dafri, j’avais eu le temps de lire les livres, de rencontrer des gens qui l’avaient côtoyé, de peser le pour et le contre. Le moment venu, les choses s’enchaînaient avec évidence. C’était un travail très organique. On s’adaptait à la situation et, pour être honnête, ce sont ces instants-là qui sont les plus intéressants dans ce métier.

Vous avez commencé le tournage par la fin pour gérer la transformation physique du personnage...


— On a tous en tête l’image de Mesrine à la fin de sa vie, gros avec des lunettes et des rouflaquettes. Il a toujours été question que je prenne du poids et je ne vous cache pas que, dans la carrière d’un acteur, la vraie transformation physique est un peu le fantasme absolu. Comme c’est très mauvais pour la santé et plus hasardeux après 40 ans, on ne peut pas multiplier ces expériences. J’ai une nature de mince et je savais que, avec le rythme du tournage, j’allais forcément maigrir. C’est pour ça qu’on a commencé par la fin. Pour maintenir le poids, on m’apportait plusieurs fois par jour des bières à la grenadine et des milk-shakes abominables à 1 300 calories que je ne pourrais plus absorber de ma vie...

Vingt-deux kilos en plus, ça change quoi ?
— Ça file un coup de vieux. Moi qui ai une nature de jeune homme, comme avait mon père, je bougeais moins vite, j’étais plus posé. C’était bizarre de me voir comme ça dans la glace, d’autant que j’avais les cheveux colorés et le teint cireux... J’avais vraiment une tête de Gaulois, à la Lacombe Lucien ! C’était idéal pour le personnage, parce que l’attitude était là et je pouvais me concentrer sur autre chose. Dans les silences, il y a cette respiration qui donne un côté en bout de course.

Chez vous, la préparation d’un rôle passe d’abord par le physique ?
— Je ne suis pas un acteur naturaliste, tout ce que je fais est très fabriqué. Il y a cette espèce de travail artisanal, qui fait que la chose prend corps à un moment donné. Je viens de lire un article sur Michel Bouquet, un acteur incroyable qui a le respect absolu du verbe et pour qui tout part de là. Les mots, pour moi, viennent après, mais, finalement, je pense que c’est juste une manière différente de se concentrer. Que ce soit par le geste, le costume ou le texte, il n’y a pas d’échelle de valeur. Je me souviens d’avoir interprété un précepteur introverti dans L’Elève, d’Olivier Schatzky, et, en termes d’implication physique, cette immobilité m’a coûté aussi cher que de braquer une banque dans Mesrine ! Quand je jouais au théâtre, plus jeune, même si c’était un peu maladroit, c’était déjà axé sur la libération de cette énergie. Et c’est peut-être aussi par atavisme, parce que j’ai grandi avec un père qui dansait au-dessus de ma tête toute la nuit. Ma fille [ndlr, Deva, qu’il a eue avec Monica Bellucci] est aussi comme ça, ça doit être génétique !

De nombreuses scènes ont été tournées entre Pigalle et Belleville, où vous habitez. Vous avez un lien affectif avec ce quartier ?
— J’ai grandi à Montmartre et j’ai fréquenté à peu près toutes les écoles du coin. Après, je suis parti en pension pendant des années et, quand je suis revenu, je me suis installé dans le XXe. C’est vraiment mon coin. Il y a un côté exotique, des odeurs, des goûts qui m’évoquent le Brésil et encore des personnages sortis d’un film de Carné... C’est comme de voir un mec en boubou qui chante Ménilmontant de Charles Trenet. Le Nord-Est parisien est l’endroit le plus mélangé au monde et, étant convaincu que le salut de notre société passe par là, je suis fier d’y habiter.

Vous avez toujours le projet de vous installer au Brésil ?
— Si aujourd’hui — et, Dieu merci, je ne le suis pas ! — j’avais été célibataire et sans enfant, j’y serais déjà depuis quelques années. Même s’il y a plein de choses qui déconnent dans ce pays, il y a quelque chose de solaire chez les gens, une envie de vivre le moment, une disponibilité et une sensualité qu’on trouve peu ailleurs. La base même du Brésil est le mélange, d’où cette faculté de s’arranger et de faire glisser les choses qui s’appelle la « ginga ». Et se mettre en colère au Brésil ne sert à rien.

Vous venez d’ailleurs de tourner un film au Brésil, en portugais, A deriva, d’Heitor Dhalia ?
— C’est un très joli film d’auteur que je veux défendre, sur le passage de l’enfance à l’âge adulte et la découverte de la sexualité. Sur fond de plage, j’y joue un écrivain marié dont le couple se désagrège sous le regard de sa fille aînée, un rôle plutôt inhabituel pour moi.

Après Mesrine et une longue série de gangsters, vous passez à un autre registre ?
— Je ne sais pas, je ne vais pas me refaire non plus ! Je crois que j’ai la capacité à incarner ce genre de personnages et, quand je vois les premières réactions devant le film, je me demande s’il faut vraiment que je m’arrête ! Ce qui m’intéresse, c’est de trouver des univers forts. J’ai en projet le prochain Christophe Gans, un film d’époque d’après le livre de Leo Perutz Le Cavalier suédois. Pour l’heure, j’attends que le Mesrine passe à travers les yeux du public, pour voir ce dont j’ai envie après.

Il y a quinze ans, vous vous éloigniez volontairement du registre cinématographique de votre père, Jean-Pierre Cassel. Et aujourd’hui ? — Ce sont des a priori que j’ai perdus. Quand je regarde Le Charme discret de la bourgeoisie ou L’Armée des ombres, je les aurais bien faits ! C’était plus une crise d’adolescence qu’un constat réel sur sa carrière, qui est magnifique. Il fallait que je me construise et, pour ça, j’avais besoin de me distancier.

Comment réagissez-vous par rapport à la pipolisation de la société. Peut-on rester hors jeu ?
— En tant qu’acteur, je veux attirer l’attention sur un film et les émotions, mais c’est très difficile de ne pas rentrer dans le jeu. C’est devenu une espèce de crème indigeste qui enrobe tout et qui s’élimine vite. La rubrique people s’agrandit de jour en jour et s’infiltre dans tous les champs, même celui de la politique. On est dans un reality-show permanent. Je trouve ça pathétique et extrêmement creux. Le plus dangereux, c’est qu’on nous donne ça à manger pour occulter les problèmes de fond qui ne sont pas attrayants, ou résumés à une phrase choc.

Il y a aussi une systématisation des acteurs dans les campagnes de pub à laquelle vous semblez échapper...
— Je suis vierge de ça et cela me convient. Si j’en fais une un jour, il faut que je m’y retrouve un peu, même si c’est uniquement dans un but commercial. Ce n’est pas seulement une question d’image, il y a aussi une forme d’intégrité. Jusqu’à présent, j’ai le sentiment de ne pas avoir fait n’importe quoi et de m’être tenu derrière une ligne éditoriale dans la manière dont je me mets au service des réalisateurs.

 




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