Renaissance, Moyen Âge, premier baroque, et même le Livre des Morts de l’Égypte antique : les musiciens explorent sans cesse de nouveaux répertoires pour le disque.
Par Sophie Roughol
Plus connu comme virtuose du luth, et bien servi en ce sens au disque, Kapsberger (1580-1651) est aussi l’auteur d’œuvres vocales dont ce Sixième Livre de villanelles, intitulé « Li Fiori », sur des poèmes de lui-même ou de Francesco Buti, membre comme le compositeur du cercle des Barberini, et futur librettiste de L’Orfeo de Rossi, de l’Ercole amante de Cavalli, puis de Lully. Allégories florales, mythologiques ou sur les « fruits artificiels », amours et peines, mises en musique pour une à quatre voix, les villanelles ici choisies sont pour une ou deux voix de ténors, celles de Tore Tom Denys et Erik Leidal : les timbres sont chaleureux et bien assortis, le travail de caractérisation de ces miniatures parfaitement conduit, avec un accompagnement éloquent et très travaillé, notamment de la part de Christopher Dicke aux théorbes, luth et colascione. On regrettera d’autant la non-traduction des textes (pas de salut hors italien et allemand) alors que leur compréhension est ici fondamentale. Un disque qui complètera le récital jadis donné par Guillemette Laurens chez Teldec, avec Luca Pianca et Enrico Onofri (ORF SACD 465, 2005, 61’, note 8).
La version signée par le Purcell Quartet de la Mensa Sonora de Biber (1644-1704), recueil de musiques de danses fonctionnelles, ne dépare pas à côté de celle de Reinhard Goebel, mais on ne retrouvera que brièvement la folie éloquente du Biber des Sonates du Rosaire, dans la Sonate en la majeur qui ponctue, sous l’archet en verve de Catherine Mackintosh, le milieu du recueil. On notera que, de façon qu’ils reconnaissent anachronique, les membres du Purcell Quartet substituent à la formation utilisée par Biber, un violon et deux altos, en usage pour le répertoire de danse en Europe centrale au XVIIe siècle, celle du quatuor postérieur avec deux violons et un alto (Chandos CHAN 0748, 2007, 59’, note 7).
En un coffret de 3 disques consacré à Sigismondo D’India, Brilliant réédite en puisant dans le catalogue Tactus tout d’abord un – court, 45 minutes – enregistrement consacré par Viola et Rochetti aux duos profanes tirés des Musiche de 1609 mais surtout du Second Livre de 1615 ; puis une « antiquité » de Gabriel Garrido, l’enregistrement en 1990 des Madrigaux, Arias et Danses ; enfin le récital à voix seule de Maurizia Barazzoni et son alter ego habituel Sandro Volta au luth, consacré au Cinquième Livre de 1623 (dont le long Lamento de Didone, 1998). Une occasion fameuse pour découvrir si ce n’est déjà fait les fulgurances de D’India, maître du madrigal et de l’aria a voce sola contemporain de Monteverdi, et très proche de Gesualdo. Quand on sait que le jeune ensemble Elyma de Garrido comprend en 1990 rien moins que Maria-Cristina Kiehr, Claudio Cavina, Josep Cabré, Daniele Carnovich, on se précipite vers un enregistrement trop oublié, abouti, sensible, qui préfigure les splendeurs à venir de l’ensemble. D’autant que les deux autres éléments du coffret sont à l’avenant, malgré quelques réserves sur la réverbération et la voix engorgée de Barazzoni (Brilliant 3 CD 93369, 1990, 3 h 21’, note 8).
Luthiste, Andrea Falconieri (c.1585-1656) mène une carrière itinérante de Naples à l’Espagne via Rome, revenant en 1639 à Naples où il dirige la Chapelle royale, et publie son recueil unique de danses instrumentales (1650). On retrouve sur un CD intitulé « Dolci sospiri » des œuvres vocales extraites des recueils de villanelles de 1616 et du Cinquième Livre de 1619, pour une ou deux voix et basse continue, ainsi que certaines des pièces instrumentales du recueil de 1650. Une musique emblématique de la production élégante, teintée de sensualité, des cours du XVIIe siècle. Réalisation soignée, raffinée, de La Primavera, tant instrumentale que vocale, qui permet de découvrir deux timbres séduisants ceux de la soprano Anabela Marcos et de la basse Mitchell Sandler (Etcetera KTC1337, 2006, 59’, note 7).
Après des disques consacrés à Pierre de La Rue, Salomone Rossi et Claude le Jeune, le Corvina Consort dirigé par Zoltan Kamanovits propose l’intégrale de Palestrina, daté de 1594, soit peu avant sa mort : trente pièces, auxquelles l’ensemble ajoute deux Litanies à la Vierge inédites, l’un extraite des archives de la Chapelle pontificale, l’autre de celles de Saint-Pierre, présentées en premier enregistrement, sans autre précision. L’interprétation est fidèle, et ce n’est pas un reproche, à la formule du far di meno du compositeur, à sa volonté de simplicité et de compréhension immédiate. Reste que l’écoute in extenso réclame de la constance, le discours étant linéaire, à peine troublé par quelque rares transpositions de mots en figures musicales, loin des madrigalismes postérieurs : ordre, calme, peu de volupté, « poésie de l’exactitude » comme le disait Joseph Samson. Il aurait mieux valu, à notre sens, extraire du recueil un florilège significatif, comme le magnifique « E quella certa speme e quelle fede » (Hungaroton HCD32497, 2007, 68’, note 7).
Contrairement à ce que le titre « Roma triumphans » peut laisser croire, Christopher Jackson et le plus que trentenaire Studio de musique ancienne de Montréal ne révèlent pas la musique de l’antiquité romaine, mais se livrent à un panorama de la production polychorale de la Ville éternelle à l’ère baroque, encore fortement ancrée dans la polyphonie de la Renaissance mais tentée par les flamboyances vénitiennes, instruments exceptés. Le récital fait le grand écart de Marenzio et Victoria à Giorgi en passant par Palestrina, Ugolini et Benevoli. Belle conviction un peu brouillonne, programme sans grande nouveauté (Atma SACD 22507, 2007, 61’, note 6).
Enregistré au cours de trois concerts différents de 1988, dirigés respectivement par Jan Boeke, Philippe Herreweghe et Peter Phillips, l’excellent Nederlands Chamber Choir a eu l’idée de regrouper en deux volumes les moments consacrés à l’œuvre chorale de Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621) : pour ce second volume, des extraits des Psaumes de David de 1604, 1614 et 1621 et des Cantiones Sacrae de 1619, plus linéaires. Le compositeur emblème d’Amsterdam est plus connu dans ses flamboyances au clavier, et sa musique chorale reste sans dramatisme ni ruptures, tout simplement lumineuse et d’une grande unité de ton, fidèle aux préceptes polyphoniques de la Renaissance. Bonnes interprétations et bons reports, si ce n’est une erreur d’identification de la plage 1 (Etcetera KTC1319, 2007, 62’, note 8).
Compositeur catholique contemporain de Taverner, mais encore confidentiel, Nicholas Ludford (c. 1485-1557) réalisa sa carrière à Westminster jusqu’à la dissolution de la chapelle en 1548 par Henri VIII. Cet enregistrement bienvenu (Missa Benedicta et antiennes votives) révèle une écriture ambitieuse, truffant le déroulement de la polyphonie à 6 voix, ténors et basses dédoublés, aux harmonies sophistiquées, de sections en effectifs réduits à l’écriture moins linéaire, et un beau travail sur les effectifs et les registres. Interprétation fervente du Choir of New College d’Oxford (dir. Edward Higginbottom), héritier direct de la chapelle royale anglaise (K 617 206, 2007, 63’, note 7).
Entre l’édit d’expulsion des Juifs d’Angleterre de 1290 et leur réintégration de 1655, de nombreux musiciens marranes exercent leur art, notamment à la cour d’Henry VIII qui décide en 1540 de recruter des instrumentistes vénitiens. Les Lupo, spécialisés dans les cordes, et les Bassano, du côté des vents, vite admis au rang de citoyens anglais, établissent ainsi de véritables lignées de musiciens d’adoption, tandis que Leonora Duarte à Anvers est admise dans le cercle des émigrés anglais. Fretwork leur consacre un programme, encadré de deux œuvres de Salomone Rossi, leur égal vénitien, et introduit d’une œuvre contemporaine de Orlando Gough en forme d’hommage qui donne son titre au disque « Birds on Fire ». Angle de vue intéressant sur un répertoire déjà bien connu et servi au disque. (Harmonia Mundi HMU907478, 2008, 74’, note 6).
Après Pérotin, Ockeghem et Brumel, Dufay a les honneurs du quatrième volume de la série « Hilliard Live » chez Coro : Messe « Se la face ay pale », et motets, c’est un concert de 1998 à Londres pour la BBC. En fait de live, rien ne différencie profondément dans son esthétique polie ce disque de ceux édités chez ECM, si ce n’est quelques failles passagères dans les intonations ou les lignes de chant. On retrouve sinon l’esthétique habituelle des Hilliard, phonogénie élégante et raffinée, qui gomme les aspérités comme autant d’incongruités, maniérismes divers, intériorité et spiritualité sacrifiées sur l’autel du beau. A la première plage on est séduit, à la troisième on s’ennuie (Coro 16055, 1998, 67’, note 5).
Une suite d’hypothèses – invérifiables par les non-spécialistes – est le prétexte d’un enregistrement consacré par Corina Marti et Michal Gondko à la musique instrumentale allemande pour clavier et cordes pincées du XVe siècle, sous le titre « Von edler Art » : si la notation en tablature pour clavier, et singulièrement pour orgue, avérée dès le début du XIVe, avaient été utilisée par d’autres instrumentistes (ou les mêmes sur d’autres instruments), précédent ainsi la notation de tablatures de luth de la fin du XVe ? Et si cela avait été le cas notamment des musiques de la sphère privée, exécutée notamment au luth et à la guiterne, ou au claviciterium, ensemble ou séparément ? Une tentative pour combler un des chaînons manquants du Moyen Âge, agréable d’écoute, mais qui vaut surtout par la longue notice organologique de Michal Gondko (Ramée RAM0802, 2007, 67’, note 6).
Le répertoire est abordé plus que rarement, et c’est ce qui fait le prix de cet enregistrement : les Chansons de toile rythmaient les travaux quotidiens des femmes du Nord de la France dans les temps médiévaux, et les rares sources sont des manuscrits et romans du XIIIe siècle. Narrant sur un mode lyrique simple les mésaventures amoureuses des « bele » Isabiauz, Doette ou Aigletine, exécutées en dialogues relancés de femme à femme durant les séances de travail, ces chansons à refrain et couplets ne doivent pas être confondues avec les gestes de troubadours, beaucoup plus sophistiquées. Katia Caré et son ensemble féminin Ligeriana en donnent une lecture radieuse, associant aux voix un accompagnement instrumental discret, vièles, psaltérion, flûtes (Calliope CAL9387, 2007, 73’, note 7).
Conçu comme un hommage au luthiste Adolfo Broegg, disparu en 2006, le disque « Maggio valente » de l’ensemble Micrologus souffre d’un accompagnement éditorial esthétique mais indigent, avec une notice très succincte et non traduite en français. Le programme (excellente prise live) est un panorama de la musique des cours italiennes, en provenance de Flandres ou de France, sur une période historique XVe et début XVIe siècles, comme un condensé du travail de Micrologus depuis 1984. Le tout enregistré lors d’un concert de septembre 2005 à Vienne. On retrouve avec bonheur la richesse de timbres, la précision et la fougue de l’ensemble dominé par le superius incomparable de Patrizia Bovi, sans que cette édition n’apporte un jalon indispensable à une discographie exceptionnelle (ORF SACD 460, 2007, 65’, note 8).
Etrange objet éditorial que cette « Contemplation » de Marcel Pérès, inspirée par le Livre des Morts des anciens Égyptiens, et composée en 1978. Longuement mûri puisque enregistré en 2007 seulement sur l’orgue de Saint-François de Lausanne, le projet se veut un « itinéraire intérieur révélé par le scintillement des sons » et, à travers l’instrument du souffle, associe « géométrie des sons » (et notation musicale à base de figures géométriques) et « géométrie de la lumière », pour ciseler l’obscur… Méditation musicale sans surprises ni audaces, non pas statique mais longue, très longue « icône sonore » fruit de l’intériorisation très personnelle d’un texte. Impératif : se mettre dans les mêmes dispositions mystiques, faire le noir et le silence autour de soi (Zig-Zag Territoires ZZT080601, 2007, 71’, note 5).
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