LE CONCERTO EN SOL de RAVEL
Avec le dernier enregistrement de Yundi Li (ci-contre), une mise au point discographique s’impose.
Les grandes références historiques sont inchangées depuis des lustres : il s’agit des versions de Samson François (EMI) et d’Arturo Benedetti Michelangeli (EMI également). Le pianiste italien donne une grande leçon de piano ravélien : un toucher liquide, des cadences effarantes de contrôle, une netteté des attaques sans équivalent. Cette retenue est certainement fidèle à la lettre et à l’esprit de Maurice Ravel. Reste que l’accompagnement de Gracis, souvent décrié pour sa mièvrerie, frise parfois le contresens. On n’en dira pas autant de celui d’André Cluytens : il suit son pianiste dans chacune de ses intentions, attentif, mystérieux et précis pourtant. Tour à tour poète et diabolique, élégiaque et sulfureux, Samson François nous offre une véritable vision, et nous entraîne avec lui sans que la tension se relâche une seule seconde. La dernière remastérisation de cet enregistrement (pour la série « Great Recordings of the Century ») est une merveille de présence, et laisse entendre une prise de son remarquable pour l’époque (1959), sans trucages, sans jeu de potentiomètre, et dans un équilibre parfait entre l’orchestre et le clavier.
Rappelons que le Concerto pour la main gauche en complément est tout aussi admirable, mieux : mythique. D’autres versions sont méritantes comme celles de Pierre Sancan (Accord), d’Anne Queffélec (Erato), de Jean-Philippe Collard (EMI), de François-René Duchâble (Erato puis EMI), de Hüseyin Sermet (Naïve) ou de Martha Argerich (DG, à deux reprises) mais elles ont été éclipsées par la leçon du couple Zimerman/Boulez (DG) qui a signé, en 1994, l’inattaquable référence moderne des deux concertos de Ravel. Le pianiste polonais y déploie une virtuosité sidérante, magnifiée par une prise de son extraordinaire, aérienne et précise à la fois, ce qui est rare. L’orchestre (de Cleveland) et Pierre Boulez font preuve d’un art des transitions, d’une subtilité de touche dans le dosage des timbres, des dynamiques et dans le rendu de la ligne simplement renversants. Les coups de griffe fusent, la tendresse et la mélancolie se fondant avec grâce dans cet univers en cinémascope. Krystian Zimerman ou Samson François ? Les deux, assurément.