Un marché du disque physique agonisant, des magasins liquidés et dont les responsables ne savent plus que faire, sinon racketter leurs fournisseurs en échange de toujours plus d’inefficacité…
Après la bataille, ses pseudo-amis font maintenant les poches au torturé, et veulent lui piquer ses clopes. Rien ne sera donc épargné à ce pauvre CD – du moins, tant que ce qui n’est plus possible dans les magasins est encore possible dans les magazines !
Des vocations tardives se font jour dans le disque.
Des journaux, des journalistes, les mêmes parfois qui pointaient l’inadaptation des professionnels du disque aux temps nouveaux, les mêmes qui ne savent plus à leur tour quoi écrire pour retenir un peu de leurs lecteurs, rescapés des plans sociaux de la presse, ces amis du disque vendent maintenant des disques, des disques dont ils n’auraient pas le plus souvent, à programme égal, daigné dire un mot, si des éditeurs patentés les avaient publiés, à l’époque où les éditeurs pouvaient encore faire leur métier.
Le phénomène du « plus produit » (bien connu depuis longtemps dans les pays du sud réputés rustres du point de vue du disque classique, peu de points de vente, marché limité) a finalement échoué en France, avec les magazines et les quotidiens.
Le Figaro a ouvert le bal en vendant bien trop cher des bandes du Royal Philharmonic Orchestra élimées par l’usage, et déjà vendues ailleurs à tous les prix. Ce catalogue, créé par Tring à l’époque, avait été conçu par un industriel avec comme projet d’enregistrer à la chaîne et en multipistes tous les grands classiques, y compris Les Quatre Saisons par cet orchestre qui fut un jour celui de Barbirolli. Les captations étaient faites en studio de variétés, en une seule journée, avec parfois le concours de grands noms venus cachetonner – ce qui occasionna plusieurs réussites remarquables non retenues par le Figaro pour l’essentiel. L’ingénieur du son a eu du boulot à l’editing dans certains cas. N’empêche : ce que plus aucun acheteur sensé n’aurait acheté à ce prix dans un magasin, le Figaro a quand même réussi à le fourguer à ses lecteurs.
Puis, le grand quotidien du soir a lancé une édition Mozart en 2006. Elle n’a pas brillé, si j’ose dire.
Dans ces « plus produits » la valeur perçue est essentielle. On n’y est jamais chiche sur les cartonnages, car les tirages importants en permettent l’abus, peu importe ce qu’on y imprime.
Ce fut aussi une mode chez les « vrais » éditeurs, les derniers temps du CD, que la surenchère de carton et de belles images. Cela voulait matérialiser la valeur d’un enregistrement, valeur en soi peu repérable par le néophyte à tout prix recherché pour élargir le marché ; repérable pourtant simplement, par le goût et l’audace de trouver beau ce dont personne ne vous a dit que c’est beau et bon.
Mais ce qui a toujours différencié un bon disque d’un mauvais, fichtre, c’est ce qui est gravé dedans. Et le courage du goût d’oser avoir un avis, sans repère de marque ou de cartonnage. Les éditeurs, et les journaux aujourd’hui, auront fait ce que les constructeurs de voitures français ont poursuivi, en donnant au bruit de fermeture de leurs berlines, la valeur perçue très rassurante de leurs concurrents allemands. Sans faire des BMW pour autant.
Revenons à nos moutons. Après Mozart, le quotidien du soir a récidivé, d’abord avec une série d’opéras, fort joliment présentée et pas mal réalisée par les actionnaires espagnols puissants du Monde, Prisa. Ils sont conseillés pour ce faire par, le saviez-vous, le créateur du label Glossa qui mieux, fait tout le boulot en sous-main. Au moins l’argent sale est-il proprement recyclé !
« Elle est belle la DG, hein ? »
Le nom du Monde fut dernièrement associé à la gloire passée de la Deutsche Gramophone, rééditée, arrangée en tranches hebdomadaires. Perdriel, propriétaire du Nouvel Obs a, de même, acquis la licence de la marque Lip dont il fait reproduire à bas prix en Chine les prestigieux modèles. Il utilise ces montres comme prime à l’abonnement avec forte valeur perçue, pour ses magazines.
Il fallait au Monde un Directeur pour la Deutsche Gramophone. Ce fut, si je comprends bien, Lompech. On l’imagine comblé, Alain, après toutes ces années passées à donner la leçon : pouvoir la faire lui-même ! Pour des lecteurs qui n’avaient pas tous vécu la vraie histoire de DG, l’ivresse qui enflamma les amateurs et le métier lors de la mise sur le marché de la première intégrale jaune de Karajan, quel festin rétrospectif !
En vérité, un festin par cuisine d’assemblage, comme on l’appelle, dans les cuisines de chez Sodhexo. Peu importe : comme pour Lip c’est la marque qui compte. « Elle est belle ma DG, hein ? ». On imagine les réunions marketing et les expectations dans les étages du quotidien. Deux grandes marques prestigieuses, celle de l’information, et celle du disque, réunies pour une collection définitive… Il eut peut-être fallu mieux relire, quand même, les publicités de l’autopromotion, et ne pas en confier la rédaction à un ouvrier du Livre. N’empêche : vivement l’intégrale Chantal Goya, présentée par Francis Marmande.
Dernier couteau du métier, avec seulement Gérard Courchelle comme compétiteur pour être le héros des attachées de presse déchaînées, un chef de rubrique à Télérama s’y colle à son tour. Faire des disques, ça change de faire valoir. Lui aussi devient directeur de sa petite maison de disques intégrée. Qu’allait-il bien imaginer, qu’on n’eut pas imaginé plus tôt ? Du culturel, du rare, du caviar. Ce serait l’équivalent des “Cahiers du Cinéma”, mais pour du disque. De l’élitisme pour tous ! Pari gagné.
Il s’empara d’archives du domaine public, fournies par l’INA en l’occurrence. Archives vraiment impossibles – mais ce n’est pas de la faute de l’INA, qui archive, c’est son métier. Il présenta, donc, des versions alternatives contestables d’œuvres captées en direct, enregistrées ailleurs par les mêmes interprètes pour de vraies maisons de disques pour faire de vrais disques.
Il faut savoir choisir disais-je. C’est un métier, celui de l’éditeur. C’est un intéressant sujet pour le futur proche de la musique disponible, et même dès à présent : voyez le cas Raymond. Ou celui du respecté producteur d’Alpha, publiant un disque de Patrick Sheyder ! Les meilleurs, de surcroît, peuvent se tromper et persister.
Après m’être fadé les 11 CD du coffret de Raymond, l’écoute du volume Tchaïkovski de Télérama m’a laissé pantois. Ou étions-nous donc rendus, du jugement et du choix ? On n’ose pas imaginer la tête de l’acheteur de Télérama, séduit par l’affiche Tchaïkovski – Cziffra - Giulini – quand il aura écouté l’enregistrement pourri d’une interprétation rien moins qu’inoubliable, assuré par deux génies qui s’étaient rencontrés la veille à la répétition. Non pas que cela ne puisse pas faire des étincelles, deux génies qui se rencontrent la veille d’un concert, surtout en ces années-là, surtout à ce niveau. Non pas que n’importe quelle note de Cziffra soit plus belle que le dernier disque bidouillé de *** dont Merigaud fait par ailleurs l’éloge bien sûr.
Mais là, dans Télérama, sur l’affiche de mon kiosquiste, lire le nom Louis Perlemuter dans le Concerto de Tchaïkovski ! Franchement, j’ai d’abord cru qu’il s’agissait de Vlado Perlemuter, et que le typo de Télérama (qui aurait pu être le même que celui du Monde, Lompech ayant peut-être conseillé le directeur des disques chez Télérama) avait commis une erreur. Mais non, c’était bien Louis. Louis Perlemuter ! Après Raymond Trouard, mon été musical débutait exotique, surprenant, rafraîchissant.
Le directeur aura pensé que Cziffra ce serait bien quand même, ça rappellerait le Grand Echiquier aux acheteurs de Télérama. Cherchant davantage de Tchaïkovski, il aura décidé de coupler absolument avec un Concerto pour violon, et prit pour une bonne idée la version de concert interprétée en soliste par Louis Perlemuter, alors de retour de mobilisation. Louis Perlemuter fut le Premier violon solo du National. On est à l’immédiat après-guerre. Le respect eut été de ne pas rééditer cette bande. Selon une sympathique tradition un peu disparue, on confiait alors chaque saison un grand concerto au premier violon de l’orchestre. Le regretté Manuel Rosenthal avait donné en l’occurence « le » Tchaïkovski à Louis Perlemuter qui n’y arrive pas en dépit d’un tempo très arrangeant. Résultat : un CD à entarter, et le journaliste avec, devenu tardivement un éditeur de disques si inconséquent. Il faudra lui faire découvrir Camilla Wicks.
Déjà journaliste ? Devenez de surcroît éditeur de disques !
Jusqu’au plan social et même au-delà, le risque est toujours plus limité que dans votre métier de base : vous pourrez jouer gentiment à Walter Legge. Comme disait l’autre jour la cafetière chinoise, à l’angle de la rue du Chemin Vert : « La patissière d’à côté vend des masses de sandwiches et moi, j’vais vendre du pain, maintenant ! ».
Le mode de commercialisation « plus produit » présente des “plus” avantages, en regard du métier ancien. En plus de l’argent vite gagné, que les éditeurs vrais ne peuvent plus gagner en faisant leur métier dans les magasins, les mauvaises actions y sont vite oubliées. Une semaine, cela passe vite. Pas de critique à craindre, non plus, pour ces maisons de disques de Barbie. Juste des déceptions passagères, pour ceux du moins des lecteurs qui n’ont pas oublié d’écouter.
Je m’aperçois que Libération ne nous a pas encore proposé de disques classiques. J’essaie d’imaginer depuis quelques jours ce que Eric Dahan pourrait imaginer.
Non, ne comptez pas sur moi pour dire encore des bêtises sur Eric Dahan, il ne m’a pas encore pardonné mes blagues d’il y a quatre ans et d’ailleurs, il n’a encore rien fait de condamnable en matière discographique.
Billets de ce blog en relation avec cet article
- Aucun billet en relation avec cet article.
Commentaires
2. Le Jeudi 2 octobre 2008 13:06, par Christian Lorandin
Cher Yves Riesel, Si je le pouvais je viendrais vous rapidement vous embrasser ! Non seulement je partage les idées de votre brillant papier sur les hasardeuses rééditions d'archives, sans véritables projets, sans structure, pilotées au coup par coup, et sur les profits rapides que l'on peut en faire dans la presse, mais surtout, surtout je lis :"Non pas que n’importe quelle note de Cziffra soit plus belle que le dernier disque etc..." A tout le moins, une note de Cziffra vaut bien 11 disques de Raymond... Oui, Cziffra est un génie et merci de l'avoir écrit. Oui, il a été l'un des pianistes les plus incompris, volontairement, par jalousie ou parce qu'il n'aimait pas le régime communiste, ou involontairement car il révélait la musique au-delà du supportable, ce que n'avaient jamais fait Perlemuter, Trouard et tous les pianistes qui étaient à l'affiche dans les sixties. J'ai été un temps Président de la Société Internationale des Amis de Cziffra et ai participé directement à la diffusion auprès d'Arte d'un film désormais légendaire et qui vient d'être édité en CD, tourné à la BBC en 1963 où l'on voit, entre autre, Cziffra se chauffer avant une séance d'enregistrement. Parmi les vidéos que l'on peut voir sur Internet, ce film fait un carton... C'est une récompense, de même que votre papier. Bien cordialement Christian Lorandin La Lettre du Musicien, Piano, ResMusica
Poster un commentaire :













1. Le Jeudi 25 septembre 2008 5:00, par Greersewak
thank you, man