L’éditeur de disques classiques, jazz ou plus généralement l’éditeur de disques culturels a toujours couché, contraint et forcé, dans le même lit que la variété la plus commerciale. Quand le marché fut superbe et la conjoncture profitable à tous, les puissants de ce métier laissaient vivre les producteurs les plus spécialisés sans trop faire pression sur les rayons minoritaires des magasins : les “petits” pouvaient s’y ébattre à leur guise.
Dans le domaine du classique, après les dépenses de production inconsidérées des majors à l’avènement du CD, basées sur de vieilles pratiques artistiques et contractuelles poursuivies alors même que les attentes des amateurs avaient changé (entre autres l’apparition du goût pour la musique baroque, pour la musique ancienne ou pour les répertoires inexplorés), on a pu croire les majors retirées pour toujours de la production classique.
Elles y sont pourtant revenues, et pour deux raisons. Avec l’effondrement des ventes du CD, chaque centime compte. Avec l’arrivée du numérique, les majors possèdent un avantage concurrentiel absolument considérable, qui n’est autre que la richesse de leurs fonds de catalogue. Vous avez bien sûr, comme tout le monde, entendu parler de la longue traîne. S’il est un domaine où elle joue à plein, c’est bien le classique. La poursuite d’une production classique chez les majors, lourdement marketée et dominante dans ce qui reste des magasins, est une nécessité pour faire vivre les fonds de catalogue numériques.
Dans ce contexte, les petits indépendants créatifs qui ont magnifiquement illustré les années 80 et 90, se prennent aujourd’hui un sacré retour de bâton. Ils ont très peu de fonds de catalogue à exploiter sur Internet, et ne connaissent pas encore le mode d’emploi de la nouvelle production numérique, qui permettra peut-être un jour un retour sur investissement de leurs productions à échéance raisonnable. Si leurs disques les plus récents faillissent en physique et ne rapportent rien en numérique, ils ont peu de ressources pour lancer d’autres investissements sur d’autres productions. C’est dans ce contexte déjà peu reluisant que survient le débat sur l’allongement des droits.
L’avis qu’on peut avoir en ce domaine ne saurait être que mélangé. Sur le fond, il est absurde en effet que le producteur de Mickey puisse exploiter sa production 95 ans alors que le producteur de Georges Brassens, ou de Maria Callas, en soit exproprié en quelque sorte après 50 ans, alors même que l’auteur de la composition enregistrée, lui, est protégé 70 ans après sa mort, les années de guerre comptant double.
C’est-à-dire que Camille Saint-Saëns, né en… 1835… mort en 1921… vient tout juste, enfin, de tomber dans le domaine public - quand le producteur d’un disque consacré à Saint-Saëns dans lequel il aurait investi de l’argent en 1958, voit son travail lui échapper dès à présent, disponible sans frais pour réédition par un confrère qui reproduirait son 33 tours de l’époque.
Pourtant, on peut voir deux métiers coexister, dans le disque.
Il y a un disque “de création” - pour le mieux ou pour le pire, pour Bartoli ou pour les chanteurs les plus ringards - qui est bien un métier de création, de production de nouveaux enregistrements.
Et il y a un disque de patrimoine qui, sans être aussi “créatif” au sens où il ne révèle pas de nouveaux artistes, perpétue un travail culturel devenu totalement irremplaçable et pour lequel, je le crains, nous ne pouvons pas compter sur les majors. Si une loi venait purement et simplement à reporter le domaine public à 95 ans, notre culture musicale se trouverait gravement compromise.
L’histoire du disque est un vaste cimetière de marques, de labels, de producteurs plus en déconfiture les uns que les autres. À part disparaître, un autre destin peut éventuellement attendre un label indépendant : se faire avaler par une major. Tout le point est de savoir ce que ces majors font de leurs fonds de catalogue.
Le point de vue historique sur l’héritage phonographique s’est beaucoup développé au cours des 40 dernières années. Longtemps, l’amour des “gravures illustres” a été cantonné à la maniaquerie de petits vieux, au premier rang desquels on citait le bon Armand Panigel. Dans les années 70, à la suite des Gravures Illustres EMI, une collection comme « Références », avec ses beaux textes signés André Tubeuf, a révélé à de nouvelles générations de mélomanes et de discophiles ce qu’était l’histoire de leur passion. Aujourd’hui, la promesse d’Internet est de faire revivre, de rendre constamment disponible un siècle de musique enregistrée.
Encore faut-il que les ayants droit ne dorment pas devant leur coffre-fort sans rien faire de leurs trésors, et empêchent les gens intéressés d’y accéder. Aujourd’hui même, des milliers d’heures de musique possédées par les majors sont simplement indisponibles. Voulez-vous écouter aujourd’hui les symphonies de Martucci ? Ou le « Christopher Colombus » de Alberto Franchetti ? Peut-être aurez-vous la chance d’en trouver une version d’occasion sur Price Minister. Ne comptez pas trop sur Universal pour le rendre disponible en numérique avant longtemps. Ils ne savent probablement même pas qu’ils en sont les possesseurs, au hasard du rachat de deux catalogues indépendants.
Voilà pourquoi, si la loi porte à 95 ans les droits du producteur, il va falloir se battre pour maintenir un accès privilégié et tarifairement encadré, à l’ancien domaine public (51/95 ans) pour ceux des producteurs qui entendent se spécialiser dans le patrimoine culturel. Ils n’y font pas souvent fortune, mais ils y effectuent un travail vraiment indispensable, bien plus indispensable au regard de la culture que les chanteurs à la con, dont on accepterait bien volontiers qu’ils soient protégés pour toujours ! Une solution équilibrée serait la fixation d’une royauté réglementaire à verser au détenteur des droits d’origine, sous réserve qu’il les ait déclarés. Mais cela ne lèvera pas l’hypothèque qui pèse sur tant de trésors que nous aimerions tellement écouter mais dont on ne sait même plus à qui ils appartiennent
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