Il parait que Apple est devenu le premier vendeur de musique dans le monde…
Vous vous souvenez peut-être de ce qu’on entendait dire, lorsqu’il s’agissait de trouver des raisons au déclin de l’exposition des disques dans les magasins : ” les gros éditeurs de disques, en privilégiant les grandes surfaces alimentaires ou spécialisées au détriment des petits disquaires ont fait le lit de la Fnac et des hypers, et ont détruit le réseau de la diversité “.
Face à une décrépitude, on peut déplorer, ou réagir. Les consrvateurs déplorent et s’accrochent à ce qui disparait pour ne pas envisager ce qui bouleverse leurs habitudes. Peu de monde a saisi la première vague de la musique sur Internet en 2000 pour y vendre sérieusement des disques directement ou par l’intermédiair des sites, par exemple en améliorant les bases de données, ou en ayant une attitude volontariste sur le marketing direct. Car il fallait privilégier les magasins et ne pas leur faire de concurrence…
Pourtant, apprendre à vendre des disques sur Internet était à l’évidence la meilleure manière de savoir vendre de la musique numérique légale huit ans plus tard : qualité des bases, des métadonnées, connaissance des clients auraient beaucoup aidé. On avait le temps de s’y préparer. On n’a pas fait grand chose.
Que vont dire maintenant les déplorateurs face à cette information déjà vraie (ou bientôt vraie, peu importe) selon laquelle iTunes est devenu le premier vendeur de musique dans le monde ? Eux qui ne cessent de se prosterner depuis trois ans devant le merveilleux iTunes au point de négliger, ou de laisser négliger en leur nom les autres plateformes légales par souci du (relatif) cash rapide, parce que aux US le marché a deux années d’avance ?
Après avoir fourni à l’industrie la première solution propre à commercialiser de la musique en ligne légalement, Apple et son logiciel iTunes, et les appareils qui vont avec, visent à dominer le marché de la distribution de musique.
Les producteurs de répertoires culturels, qui étaient traditionnellement coincés dans les magasins entre la puissance de feu des majors et celle de la grande distribution, seront désormais pris en tenaille entre les mêmes majors qui se refont une santé à jolie vitesse, et ces gens charmants et américains de chez iTunes. Si vous avez aimé la Fnac à 55% de parts de marché sur le classique ou le jazz, par exemple, vous allez aussi A-DO-RER iTunes à 80% en France, au train où vont les choses.
C’était prévisible, dis-je, mais qui l’a vu venir ? Qui n’a pas été faire la queue, par instinct grégaire chez iTunes pour signer sans discuter des contrats non discutables ?
Au cours d’une récente journée organisée par le Bureau Export et à laquelle participaient des plateformes et des labels français indépendants prestigieux, j’ai été l’un des rares à faire le mauvais garçon, pour ne pas changer, à contester et dénoncer la dangerosité de la superposition aux USA des grands agrégateurs numériques et des plateformes internationales ; ces plateformes internationales qui, à l’évidence, veulent centraliser et standardiser, et interdiront l’émergence d’un savoir-faire en matière de développements locaux. Avec, si mes renseignements sont exacts, deux personnes seulement employées en France, vous imaginez quel est le prix et l’intérêt que iTunes porte à la culture musicale française et aux goûts spécifiques de ce marché ?
La production sans force de distribution n’est rien, face à un marché aussi rude. La production ne peut pas s’exprimer sans force de distribution et en l’occurence de force de distribution intermédiaire (vendre la musique des producteurs aux sites de vente en ligne) et force de distribution finale (les sites eux-mêmes). C’est la combinaison d’une chaine professionnalisée qui donne de la force à une industrie culturelle comme à toute autre industrie. Si les petits producteurs, comme des gueux, font la queue chez iTunes, ils n’auront à terme rien que leurs yeux pour pleurer. Ou peut-être devront-ils passer passer par des mastodontes, voire des majors, pour se faire entendre et ne pas rester noyés dans l’informe masse numérique. Quel progès, Internet !
Croire ou faire croire qu’Internet permettrait aux producteurs et aux artistes de s’adresser en direct à leur public n’était pas sérieux. Des forteresses se sont bel et bien créées au cours des trois dernières années. Plus rien n’est “cool” dans le domaine de la musique numérique. Pour se faire entendre, une production a donc besoin d’une vraie dynamique de distribution, et chez les indépendants on ne réalise pas souvent encore cet enjeu de taille.
Et pendant ce temps, la recomposition du paysage s’effectue à toute vitesse. Je ne suis pas loin de penser que certains ont déjà passé leur tour pour la première distribution des premiers dividendes de la musique en ligne… Les plus gros joueurs sont déjà en place.
Pour ne pas se laisser écraser dans des temps révolutionnaires, il faut savoir avancer avec conviction et clairvoyance, avec le sens de son intérêt, qui n’est pas, pour les répertoires spécialisés, à confondre avec l’intérêt du mainstream. Faire entendre et découvrir les répertoires de qualité sera dans les prochaines années un combat pas moins difficile que de faire triompher ses disques face à ceux des puissants dans les grandes surfaces il y a 15 ans.
” Mieux vaut penser le changement que changer de pansement ! ” - disait déjà Francis Blanche !
Des trésors trop bien protégés ?
L’éditeur de disques classiques, jazz ou plus généralement l’éditeur de disques culturels a toujours couché, contraint et forcé, dans le même lit que la variété la plus commerciale. Quand le marché fut superbe et la conjoncture profitable à tous, les puissants de ce métier laissaient vivre les producteurs les plus spécialisés sans trop faire pression sur les rayons minoritaires des magasins : les “petits” pouvaient s’y ébattre à leur guise.
Dans le domaine du classique, après les dépenses de production inconsidérées des majors à l’avènement du CD, basées sur de vieilles pratiques artistiques et contractuelles poursuivies alors même que les attentes des amateurs avaient changé (entre autres l’apparition du goût pour la musique baroque, pour la musique ancienne ou pour les répertoires inexplorés), on a pu croire les majors retirées pour toujours de la production classique.
Elles y sont pourtant revenues, et pour deux raisons. Avec l’effondrement des ventes du CD, chaque centime compte. Avec l’arrivée du numérique, les majors possèdent un avantage concurrentiel absolument considérable, qui n’est autre que la richesse de leurs fonds de catalogue. Vous avez bien sûr, comme tout le monde, entendu parler de la longue traîne. S’il est un domaine où elle joue à plein, c’est bien le classique. La poursuite d’une production classique chez les majors, lourdement marketée et dominante dans ce qui reste des magasins, est une nécessité pour faire vivre les fonds de catalogue numériques.
Dans ce contexte, les petits indépendants créatifs qui ont magnifiquement illustré les années 80 et 90, se prennent aujourd’hui un sacré retour de bâton. Ils ont très peu de fonds de catalogue à exploiter sur Internet, et ne connaissent pas encore le mode d’emploi de la nouvelle production numérique, qui permettra peut-être un jour un retour sur investissement de leurs productions à échéance raisonnable. Si leurs disques les plus récents faillissent en physique et ne rapportent rien en numérique, ils ont peu de ressources pour lancer d’autres investissements sur d’autres productions. C’est dans ce contexte déjà peu reluisant que survient le débat sur l’allongement des droits.
L’avis qu’on peut avoir en ce domaine ne saurait être que mélangé. Sur le fond, il est absurde en effet que le producteur de Mickey puisse exploiter sa production 95 ans alors que le producteur de Georges Brassens, ou de Maria Callas, en soit exproprié en quelque sorte après 50 ans, alors même que l’auteur de la composition enregistrée, lui, est protégé 70 ans après sa mort, les années de guerre comptant double.
C’est-à-dire que Camille Saint-Saëns, né en… 1835… mort en 1921… vient tout juste, enfin, de tomber dans le domaine public - quand le producteur d’un disque consacré à Saint-Saëns dans lequel il aurait investi de l’argent en 1958, voit son travail lui échapper dès à présent, disponible sans frais pour réédition par un confrère qui reproduirait son 33 tours de l’époque.
Pourtant, on peut voir deux métiers coexister, dans le disque.
Il y a un disque “de création” - pour le mieux ou pour le pire, pour Bartoli ou pour les chanteurs les plus ringards - qui est bien un métier de création, de production de nouveaux enregistrements.
Et il y a un disque de patrimoine qui, sans être aussi “créatif” au sens où il ne révèle pas de nouveaux artistes, perpétue un travail culturel devenu totalement irremplaçable et pour lequel, je le crains, nous ne pouvons pas compter sur les majors. Si une loi venait purement et simplement à reporter le domaine public à 95 ans, notre culture musicale se trouverait gravement compromise.
L’histoire du disque est un vaste cimetière de marques, de labels, de producteurs plus en déconfiture les uns que les autres. À part disparaître, un autre destin peut éventuellement attendre un label indépendant : se faire avaler par une major. Tout le point est de savoir ce que ces majors font de leurs fonds de catalogue.
Le point de vue historique sur l’héritage phonographique s’est beaucoup développé au cours des 40 dernières années. Longtemps, l’amour des “gravures illustres” a été cantonné à la maniaquerie de petits vieux, au premier rang desquels on citait le bon Armand Panigel. Dans les années 70, à la suite des Gravures Illustres EMI, une collection comme « Références », avec ses beaux textes signés André Tubeuf, a révélé à de nouvelles générations de mélomanes et de discophiles ce qu’était l’histoire de leur passion. Aujourd’hui, la promesse d’Internet est de faire revivre, de rendre constamment disponible un siècle de musique enregistrée.
Encore faut-il que les ayants droit ne dorment pas devant leur coffre-fort sans rien faire de leurs trésors, et empêchent les gens intéressés d’y accéder. Aujourd’hui même, des milliers d’heures de musique possédées par les majors sont simplement indisponibles. Voulez-vous écouter aujourd’hui les symphonies de Martucci ? Ou le « Christopher Colombus » de Alberto Franchetti ? Peut-être aurez-vous la chance d’en trouver une version d’occasion sur Price Minister. Ne comptez pas trop sur Universal pour le rendre disponible en numérique avant longtemps. Ils ne savent probablement même pas qu’ils en sont les possesseurs, au hasard du rachat de deux catalogues indépendants.
Voilà pourquoi, si la loi porte à 95 ans les droits du producteur, il va falloir se battre pour maintenir un accès privilégié et tarifairement encadré, à l’ancien domaine public (51/95 ans) pour ceux des producteurs qui entendent se spécialiser dans le patrimoine culturel. Ils n’y font pas souvent fortune, mais ils y effectuent un travail vraiment indispensable, bien plus indispensable au regard de la culture que les chanteurs à la con, dont on accepterait bien volontiers qu’ils soient protégés pour toujours ! Une solution équilibrée serait la fixation d’une royauté réglementaire à verser au détenteur des droits d’origine, sous réserve qu’il les ait déclarés. Mais cela ne lèvera pas l’hypothèque qui pèse sur tant de trésors que nous aimerions tellement écouter mais dont on ne sait même plus à qui ils appartiennent