Survivre à Jacques Drillon
Dans un récent numéro du Nouvel Observateur, Jacques Drillon annonçait la mort de la musique classique. Ma tâche est définie, ma mission fixée !
Yves Riesel, né en 1958. Tombé très tôt dans la marmite, il n’a jamais compris pourquoi la musique classique suscitait tant de conservatisme et pourquoi les filles et les fils y ressemblaient tant à leurs mères et pères. Il est le directeur de Abeille Musique, et le créateur du site Qobuz.com
Faire les poches à un ami mourant
Un marché du disque physique agonisant, des magasins liquidés et dont les responsables ne savent plus que faire, sinon racketter leurs fournisseurs en échange de toujours plus d’inefficacité…
Après la bataille, ses pseudo-amis font maintenant les poches au torturé, et veulent lui piquer ses clopes. Rien ne sera donc épargné à ce pauvre CD – du moins, tant que ce qui n’est plus possible dans les magasins est encore possible dans les magazines !
Des vocations tardives se font jour dans le disque.
Des journaux, des journalistes, les mêmes parfois qui pointaient l’inadaptation des professionnels du disque aux temps nouveaux, les mêmes qui ne savent plus à leur tour quoi écrire pour retenir un peu de leurs lecteurs, rescapés des plans sociaux de la presse, ces amis du disque vendent maintenant des disques, des disques dont ils n’auraient pas le plus souvent, à programme égal, daigné dire un mot, si des éditeurs patentés les avaient publiés, à l’époque où les éditeurs pouvaient encore faire leur métier.
Le phénomène du « plus produit » (bien connu depuis longtemps dans les pays du sud réputés rustres du point de vue du disque classique, peu de points de vente, marché limité) a finalement échoué en France, avec les magazines et les quotidiens.
Le Figaro a ouvert le bal en vendant bien trop cher des bandes du Royal Philharmonic Orchestra élimées par l’usage, et déjà vendues ailleurs à tous les prix. Ce catalogue, créé par Tring à l’époque, avait été conçu par un industriel avec comme projet d’enregistrer à la chaîne et en multipistes tous les grands classiques, y compris Les Quatre Saisons par cet orchestre qui fut un jour celui de Barbirolli. Les captations étaient faites en studio de variétés, en une seule journée, avec parfois le concours de grands noms venus cachetonner – ce qui occasionna plusieurs réussites remarquables non retenues par le Figaro pour l’essentiel. L’ingénieur du son a eu du boulot à l’editing dans certains cas. N’empêche : ce que plus aucun acheteur sensé n’aurait acheté à ce prix dans un magasin, le Figaro a quand même réussi à le fourguer à ses lecteurs.
Puis, le grand quotidien du soir a lancé une édition Mozart en 2006. Elle n’a pas brillé, si j’ose dire.
Dans ces « plus produits » la valeur perçue est essentielle. On n’y est jamais chiche sur les cartonnages, car les tirages importants en permettent l’abus, peu importe ce qu’on y imprime.
Ce fut aussi une mode chez les « vrais » éditeurs, les derniers temps du CD, que la surenchère de carton et de belles images. Cela voulait matérialiser la valeur d’un enregistrement, valeur en soi peu repérable par le néophyte à tout prix recherché pour élargir le marché ; repérable pourtant simplement, par le goût et l’audace de trouver beau ce dont personne ne vous a dit que c’est beau et bon.
Mais ce qui a toujours différencié un bon disque d’un mauvais, fichtre, c’est ce qui est gravé dedans. Et le courage du goût d’oser avoir un avis, sans repère de marque ou de cartonnage. Les éditeurs, et les journaux aujourd’hui, auront fait ce que les constructeurs de voitures français ont poursuivi, en donnant au bruit de fermeture de leurs berlines, la valeur perçue très rassurante de leurs concurrents allemands. Sans faire des BMW pour autant.
Revenons à nos moutons. Après Mozart, le quotidien du soir a récidivé, d’abord avec une série d’opéras, fort joliment présentée et pas mal réalisée par les actionnaires espagnols puissants du Monde, Prisa. Ils sont conseillés pour ce faire par, le saviez-vous, le créateur du label Glossa qui mieux, fait tout le boulot en sous-main. Au moins l’argent sale est-il proprement recyclé !
« Elle est belle la DG, hein ? »
Le nom du Monde fut dernièrement associé à la gloire passée de la Deutsche Gramophone, rééditée, arrangée en tranches hebdomadaires. Perdriel, propriétaire du Nouvel Obs a, de même, acquis la licence de la marque Lip dont il fait reproduire à bas prix en Chine les prestigieux modèles. Il utilise ces montres comme prime à l’abonnement avec forte valeur perçue, pour ses magazines.
Il fallait au Monde un Directeur pour la Deutsche Gramophone. Ce fut, si je comprends bien, Lompech. On l’imagine comblé, Alain, après toutes ces années passées à donner la leçon : pouvoir la faire lui-même ! Pour des lecteurs qui n’avaient pas tous vécu la vraie histoire de DG, l’ivresse qui enflamma les amateurs et le métier lors de la mise sur le marché de la première intégrale jaune de Karajan, quel festin rétrospectif !
En vérité, un festin par cuisine d’assemblage, comme on l’appelle, dans les cuisines de chez Sodhexo. Peu importe : comme pour Lip c’est la marque qui compte. « Elle est belle ma DG, hein ? ». On imagine les réunions marketing et les expectations dans les étages du quotidien. Deux grandes marques prestigieuses, celle de l’information, et celle du disque, réunies pour une collection définitive… Il eut peut-être fallu mieux relire, quand même, les publicités de l’autopromotion, et ne pas en confier la rédaction à un ouvrier du Livre. N’empêche : vivement l’intégrale Chantal Goya, présentée par Francis Marmande.
Dernier couteau du métier, avec seulement Gérard Courchelle comme compétiteur pour être le héros des attachées de presse déchaînées, un chef de rubrique à Télérama s’y colle à son tour. Faire des disques, ça change de faire valoir. Lui aussi devient directeur de sa petite maison de disques intégrée. Qu’allait-il bien imaginer, qu’on n’eut pas imaginé plus tôt ? Du culturel, du rare, du caviar. Ce serait l’équivalent des “Cahiers du Cinéma”, mais pour du disque. De l’élitisme pour tous ! Pari gagné.
Il s’empara d’archives du domaine public, fournies par l’INA en l’occurrence. Archives vraiment impossibles – mais ce n’est pas de la faute de l’INA, qui archive, c’est son métier. Il présenta, donc, des versions alternatives contestables d’œuvres captées en direct, enregistrées ailleurs par les mêmes interprètes pour de vraies maisons de disques pour faire de vrais disques.
Il faut savoir choisir disais-je. C’est un métier, celui de l’éditeur. C’est un intéressant sujet pour le futur proche de la musique disponible, et même dès à présent : voyez le cas Raymond. Ou celui du respecté producteur d’Alpha, publiant un disque de Patrick Sheyder ! Les meilleurs, de surcroît, peuvent se tromper et persister.
Après m’être fadé les 11 CD du coffret de Raymond, l’écoute du volume Tchaïkovski de Télérama m’a laissé pantois. Ou étions-nous donc rendus, du jugement et du choix ? On n’ose pas imaginer la tête de l’acheteur de Télérama, séduit par l’affiche Tchaïkovski – Cziffra - Giulini – quand il aura écouté l’enregistrement pourri d’une interprétation rien moins qu’inoubliable, assuré par deux génies qui s’étaient rencontrés la veille à la répétition. Non pas que cela ne puisse pas faire des étincelles, deux génies qui se rencontrent la veille d’un concert, surtout en ces années-là, surtout à ce niveau. Non pas que n’importe quelle note de Cziffra soit plus belle que le dernier disque bidouillé de *** dont Merigaud fait par ailleurs l’éloge bien sûr.
Mais là, dans Télérama, sur l’affiche de mon kiosquiste, lire le nom Louis Perlemuter dans le Concerto de Tchaïkovski ! Franchement, j’ai d’abord cru qu’il s’agissait de Vlado Perlemuter, et que le typo de Télérama (qui aurait pu être le même que celui du Monde, Lompech ayant peut-être conseillé le directeur des disques chez Télérama) avait commis une erreur. Mais non, c’était bien Louis. Louis Perlemuter ! Après Raymond Trouard, mon été musical débutait exotique, surprenant, rafraîchissant.
Le directeur aura pensé que Cziffra ce serait bien quand même, ça rappellerait le Grand Echiquier aux acheteurs de Télérama. Cherchant davantage de Tchaïkovski, il aura décidé de coupler absolument avec un Concerto pour violon, et prit pour une bonne idée la version de concert interprétée en soliste par Louis Perlemuter, alors de retour de mobilisation. Louis Perlemuter fut le Premier violon solo du National. On est à l’immédiat après-guerre. Le respect eut été de ne pas rééditer cette bande. Selon une sympathique tradition un peu disparue, on confiait alors chaque saison un grand concerto au premier violon de l’orchestre. Le regretté Manuel Rosenthal avait donné en l’occurence « le » Tchaïkovski à Louis Perlemuter qui n’y arrive pas en dépit d’un tempo très arrangeant. Résultat : un CD à entarter, et le journaliste avec, devenu tardivement un éditeur de disques si inconséquent. Il faudra lui faire découvrir Camilla Wicks.
Déjà journaliste ? Devenez de surcroît éditeur de disques !
Jusqu’au plan social et même au-delà, le risque est toujours plus limité que dans votre métier de base : vous pourrez jouer gentiment à Walter Legge. Comme disait l’autre jour la cafetière chinoise, à l’angle de la rue du Chemin Vert : « La patissière d’à côté vend des masses de sandwiches et moi, j’vais vendre du pain, maintenant ! ».
Le mode de commercialisation « plus produit » présente des “plus” avantages, en regard du métier ancien. En plus de l’argent vite gagné, que les éditeurs vrais ne peuvent plus gagner en faisant leur métier dans les magasins, les mauvaises actions y sont vite oubliées. Une semaine, cela passe vite. Pas de critique à craindre, non plus, pour ces maisons de disques de Barbie. Juste des déceptions passagères, pour ceux du moins des lecteurs qui n’ont pas oublié d’écouter.
Je m’aperçois que Libération ne nous a pas encore proposé de disques classiques. J’essaie d’imaginer depuis quelques jours ce que Eric Dahan pourrait imaginer.
Non, ne comptez pas sur moi pour dire encore des bêtises sur Eric Dahan, il ne m’a pas encore pardonné mes blagues d’il y a quatre ans et d’ailleurs, il n’a encore rien fait de condamnable en matière discographique.
Incroyable : ils ont réédité Raymond Trouard !
Sony BMG vient de faire paraître l’un des coffrets les plus étonnants de ces vingt dernières années, en décidant de rendre un hommage improbable en 8 CD au pianiste Raymond Trouard, un nom qui ne dira rien à la plupart de mes lecteurs.
Quand Le Monde de la Musique a annoncé le mois dernier un article sur ce pianiste, j’ai été interloqué par une telle audace de la part de ce magazine qui nous a habitués à un conformisme sans faille et à parler surtout de Nicholas Angelich, avant de comprendre que d’audace il n’y avait point mais que l’occasion en était la parution de cette somme discographique chez une major, même si, dans les deux pages publiées, l’on ne disait rien de bien intéressant sur le pianiste lui-même en reproduisant quelques souvenirs trop bouillis du viel homme, aujourd’hui âgé de 92 ans. Quand Arbiter a publié les restes préhistoriques des enregistrements de Ignaz Tiegermann, on ne se souvient pas que Le Monde de la Musique ait consacré deux pages à l’artiste.
Et on s’interroge sur le nom du fou-furieux qui a bien pu, chez Sony BMG, prendre la décision de publier la boîte, à moins qu’il ne s’agisse d’une tentative radicale de la direction française de la Major de justifier la liquidation pure et simple de son département classique par la création d’une preuve incontestable qu’en voulant faire “quelque chose d’intéressant” en classique on ne pouvait que perdre de l’argent et se prendre des retours !
” Qui se souvient de Raymond Trouard ?” clame avec une certaine provocation la publicité du coffret, un peu à la manière de Eric Besson se demandant l’année dernière qui connaissait Madame Royal… Ah oui, je vous le demande, qui ? Ses nombreux élèves au Conservatoire, sans doute, et dont on doit probablement à l’amitié de l’un d’entre eux ces rééditions. On m’a parlé d’un professeur intègre, estimable et charmant, quand j’en avais questionné certains sur ce Raymond Trouard… auquel je dois, quant à moi, l’une des grandes énigmes fondatrices de ma vie de mélomane.
Les Valses de Chopin par Raymond Trouard, que l’on retrouve dans le coffret BMG, furent le deuxième disque que j’achetai avec mes sous à 11 ans, et c’était un cadeau à ma Maman pour la Fête des mères – le premier achat ayant été les concertos de Chopin et Liszt par Heidsieck, Dervaux et Colonne, qui ne m’avaient pas déçu, eux. Curieux choix que ce doublon pour les Valses, car nous les avions déjà dans la discothèque familiale par Dinu Lipatti. Mais je devenais discophile, donc collectionneur.
J’avais été choqué par les interprétations de Trouard dont j’admirais les capacités techniques solides mais dont je ne m’expliquais pas l’intérêt qu’il pouvait y avoir à jouer du piano sans y mettre le moindre phrasé.
Et, avec l’imagination qu’on se fait à cet âge-là, et la prétention acquise (déjà…) par la lecture des livres de Bernard Gavoty et ma “dévoration” mensuelle de Diapason qui n’en avait à l’époque que pour les monstres techniques qu’étaient Reine Gianoli ou André Krust et disait du mal de Glenn Gould, je me prenais à l’idée d’expliquer à ce Raymond, pour son bien, peut-être sous la forme d’une lettre que j’aurais alors adressée chez l’éditeur CBS, ce que c’est que le phrasé, et combien il est dommage d’être si près du but, de savoir jouer du piano si proprement pour en jouer si mal, par l’ignorance de ce qu’est le rubato ! Raymond me désespérait et me fascinait en même temps.
Ce disque des Valses de Chopin était aussi une calamité picturale, mais je crois, en fait, que c’est pour cela que je l’avais choisi : on y voyait, sur le clavier en ivoire d’un piano Pleyel en acajou laqué (toujours plus beau, faut dire, que les ignominies décoratives de la soi-disant maison Pleyel de Arnaud Marion aujourd’hui…) une rose rouge posée. Je découvre aujourd’hui dans le coffret CBS que cette pochette était en quelque sorte déjà le remake (était-ce une idée de pochette de Raymond lui-même, et dont il avait voulu faire suivre les rééditions de son disque ?) de la pochette originale qui, dans une tendance graphique davantage encore “années 50″, laissait voir la tragique et impressionnante moulure noire de la main de Chopin, posée sur le clavier d’un Pleyel noir lui-aussi, avec à droite du clavier un bouquet de…violettes. Ce qui rajoutait à la gaieté de la composition de la pochette d’origine. Il est vrai que les disques de Raymond Trouard furent la plupart enregistrés sur piano Pleyel, la marque préférée de Frédéric. Cela leur fait un point commun, au moins.
On l’aura compris, Raymond Trouard aura été aussi un élément majeur de ma formation musicale, et cela en quelque sorte a contrario ; sans que j’eusse l’honneur jamais de faire partie de sa classe au Conservatoire.
Je me suis ensuite repassé en boucle, au point de l’abîmer définitivement, le début de la Quatrième Ballade de Chopin par Samson François – la version japonaise, vous savez, qui est parue juste après sa mort dans un beau coffret blanc, et dont ce balancement initial est l’une des plus belles choses de Samson François jamais captée par un micro –, pour lui-montrer, à Raymond, au cours de ma masterclass imaginaire, la manière dont il faut chalouper dans Chopin ! Mais il ne m’écoutait pas et n’y arrivait pas.
J’ai conscience d’être un peu atroce ici, et j’ai voulu tempérer mon injustice – qui trouve sa source dans un traumatisme intime de jeunesse – en écoutant soigneusement le coffret.
Les Valses de Chopin sont horribles et délicieuses, totalement conformes à mon souvenir – quand, bien souvent réécoutés en CD, les vieux vinyles n’y ressemblent plus du tout. Mais elles sont très spéciales pour moi, vous savez maintenant pourquoi.
Le reste du Chopin est compétent mais moins raté parce que rien n’est plus difficile que les Valses de Chopin, c’est vrai. De même que les sonates de Beethoven sont OK, dont la roideur a un côté titi du Faubourg Saint-Antoine. Ce n’est pas le même métal que Backhaus, ne rêvez pas.
Il y a un Chabrier sans la moindre trace d’humour, j’allais écrire d’amour, mais aussi une treizième sonate de Haydn qui serait presque excellente : c’est beaucoup, beaucoup mieux que Michèle Boegner, si vous me suivez. D’ailleurs, au fait, puisque vous avez décidé de perdre de l’argent, Sony Bmg, pitié, rééditez les enregistrements de Wanda Landowska au piano avec ses Haydn géniaux !
Le concerto de Grieg témoigne, si j’en crois le copyright, d’une infidélité à CBS pour Pathé. Le bon Dervaux assure encore un max, quant à son habitude et, franchement, Trouard semble même un peu prendre son pied, dans une chaussure convenablement cirée de français moyen. Mais c’est de la musique sincère.
Le Premier de Tchaïkovski est viril comme il se doit, et les traits efficaces et bien tirés, avec ce côté endimanché qui nous rappelle les concerts dominicaux de la grande époque, celle des associations symphoniques parisiennes. Goûtez, je vous en prie, Trouard qui se lâche dans la cadence du premier mouvement : un bon collant au montage, mais ça fait bonne allure. Moi, ce qui me plaît le plus là-dedans, c’est la pâte orchestrale de Dervaux et Colonne : c’est un peu troisième degré comme jouissance, mais réalisez qu’on ne ré-entendra JAMAIS plus cela – et, plus marrant encore dans les concertos de Liszt : c’est Bigot Eugène qui tient le bâton.
Et les Valses de Schubert sont parfaites, je suis sérieux : elles sont indiquées “sentimentales” et Trouard est tout sauf un sentimental. Parfait.
Le coffret, après vous avoir fait traverser la Sonate de Liszt à la schlague, et entendre un amusant Carnaval des Animaux qui sent sa Salle Gaveau d’après-guerre (le Cygne est joué par André Navarra, un grand comique lui aussi !), s’achève par du Bach.
C’était déjà le temps de Vatican II. Trouard enterre Johann Sebastian avec une messe en français.
Le livret vous aidera à comprendre quel genre d’homme rugueux et quel pianiste moderne et éducateur respectable était Raymond Trouard, et comme avec l’âge il a su le rester, si j’en crois certains de ses jugements, rien moins que cacochymes. Il n’a pas été aidé par l’intervieweur, ou a voulu contrôler le texte. Les vieux messieurs sont souvent drôles. Pas Raymond. Ce livret est assez avare d’images, mais montre par des photos d’époque un artiste qui ressemblait physiquement à la musique qu’il faisait.
J’ai enfin mis un visage sur ma version la plus précieuse des Valses de Chopin.
Il n’y a plus de mystère Raymond Trouard. Il n’y en a jamais eu d’ailleurs, ailleurs que dans ma tête brulée de jeune discophile.
Le pire était encore à venir.
Car, ce qu’on peut écouter comme musique mauvaise, et aimer cela…
Il parait que Apple est devenu le premier vendeur de musique dans le monde…
Vous vous souvenez peut-être de ce qu’on entendait dire, lorsqu’il s’agissait de trouver des raisons au déclin de l’exposition des disques dans les magasins : ” les gros éditeurs de disques, en privilégiant les grandes surfaces alimentaires ou spécialisées au détriment des petits disquaires ont fait le lit de la Fnac et des hypers, et ont détruit le réseau de la diversité “.
Face à une décrépitude, on peut déplorer, ou réagir. Les consrvateurs déplorent et s’accrochent à ce qui disparait pour ne pas envisager ce qui bouleverse leurs habitudes. Peu de monde a saisi la première vague de la musique sur Internet en 2000 pour y vendre sérieusement des disques directement ou par l’intermédiair des sites, par exemple en améliorant les bases de données, ou en ayant une attitude volontariste sur le marketing direct. Car il fallait privilégier les magasins et ne pas leur faire de concurrence…
Pourtant, apprendre à vendre des disques sur Internet était à l’évidence la meilleure manière de savoir vendre de la musique numérique légale huit ans plus tard : qualité des bases, des métadonnées, connaissance des clients auraient beaucoup aidé. On avait le temps de s’y préparer. On n’a pas fait grand chose.
Que vont dire maintenant les déplorateurs face à cette information déjà vraie (ou bientôt vraie, peu importe) selon laquelle iTunes est devenu le premier vendeur de musique dans le monde ? Eux qui ne cessent de se prosterner depuis trois ans devant le merveilleux iTunes au point de négliger, ou de laisser négliger en leur nom les autres plateformes légales par souci du (relatif) cash rapide, parce que aux US le marché a deux années d’avance ?
Après avoir fourni à l’industrie la première solution propre à commercialiser de la musique en ligne légalement, Apple et son logiciel iTunes, et les appareils qui vont avec, visent à dominer le marché de la distribution de musique.
Les producteurs de répertoires culturels, qui étaient traditionnellement coincés dans les magasins entre la puissance de feu des majors et celle de la grande distribution, seront désormais pris en tenaille entre les mêmes majors qui se refont une santé à jolie vitesse, et ces gens charmants et américains de chez iTunes. Si vous avez aimé la Fnac à 55% de parts de marché sur le classique ou le jazz, par exemple, vous allez aussi A-DO-RER iTunes à 80% en France, au train où vont les choses.
C’était prévisible, dis-je, mais qui l’a vu venir ? Qui n’a pas été faire la queue, par instinct grégaire chez iTunes pour signer sans discuter des contrats non discutables ?
Au cours d’une récente journée organisée par le Bureau Export et à laquelle participaient des plateformes et des labels français indépendants prestigieux, j’ai été l’un des rares à faire le mauvais garçon, pour ne pas changer, à contester et dénoncer la dangerosité de la superposition aux USA des grands agrégateurs numériques et des plateformes internationales ; ces plateformes internationales qui, à l’évidence, veulent centraliser et standardiser, et interdiront l’émergence d’un savoir-faire en matière de développements locaux. Avec, si mes renseignements sont exacts, deux personnes seulement employées en France, vous imaginez quel est le prix et l’intérêt que iTunes porte à la culture musicale française et aux goûts spécifiques de ce marché ?
La production sans force de distribution n’est rien, face à un marché aussi rude. La production ne peut pas s’exprimer sans force de distribution et en l’occurence de force de distribution intermédiaire (vendre la musique des producteurs aux sites de vente en ligne) et force de distribution finale (les sites eux-mêmes). C’est la combinaison d’une chaine professionnalisée qui donne de la force à une industrie culturelle comme à toute autre industrie. Si les petits producteurs, comme des gueux, font la queue chez iTunes, ils n’auront à terme rien que leurs yeux pour pleurer. Ou peut-être devront-ils passer passer par des mastodontes, voire des majors, pour se faire entendre et ne pas rester noyés dans l’informe masse numérique. Quel progès, Internet !
Croire ou faire croire qu’Internet permettrait aux producteurs et aux artistes de s’adresser en direct à leur public n’était pas sérieux. Des forteresses se sont bel et bien créées au cours des trois dernières années. Plus rien n’est “cool” dans le domaine de la musique numérique. Pour se faire entendre, une production a donc besoin d’une vraie dynamique de distribution, et chez les indépendants on ne réalise pas souvent encore cet enjeu de taille.
Et pendant ce temps, la recomposition du paysage s’effectue à toute vitesse. Je ne suis pas loin de penser que certains ont déjà passé leur tour pour la première distribution des premiers dividendes de la musique en ligne… Les plus gros joueurs sont déjà en place.
Pour ne pas se laisser écraser dans des temps révolutionnaires, il faut savoir avancer avec conviction et clairvoyance, avec le sens de son intérêt, qui n’est pas, pour les répertoires spécialisés, à confondre avec l’intérêt du mainstream. Faire entendre et découvrir les répertoires de qualité sera dans les prochaines années un combat pas moins difficile que de faire triompher ses disques face à ceux des puissants dans les grandes surfaces il y a 15 ans.
” Mieux vaut penser le changement que changer de pansement ! ” - disait déjà Francis Blanche !
Des trésors trop bien protégés ?
L’éditeur de disques classiques, jazz ou plus généralement l’éditeur de disques culturels a toujours couché, contraint et forcé, dans le même lit que la variété la plus commerciale. Quand le marché fut superbe et la conjoncture profitable à tous, les puissants de ce métier laissaient vivre les producteurs les plus spécialisés sans trop faire pression sur les rayons minoritaires des magasins : les “petits” pouvaient s’y ébattre à leur guise.
Dans le domaine du classique, après les dépenses de production inconsidérées des majors à l’avènement du CD, basées sur de vieilles pratiques artistiques et contractuelles poursuivies alors même que les attentes des amateurs avaient changé (entre autres l’apparition du goût pour la musique baroque, pour la musique ancienne ou pour les répertoires inexplorés), on a pu croire les majors retirées pour toujours de la production classique.
Elles y sont pourtant revenues, et pour deux raisons. Avec l’effondrement des ventes du CD, chaque centime compte. Avec l’arrivée du numérique, les majors possèdent un avantage concurrentiel absolument considérable, qui n’est autre que la richesse de leurs fonds de catalogue. Vous avez bien sûr, comme tout le monde, entendu parler de la longue traîne. S’il est un domaine où elle joue à plein, c’est bien le classique. La poursuite d’une production classique chez les majors, lourdement marketée et dominante dans ce qui reste des magasins, est une nécessité pour faire vivre les fonds de catalogue numériques.
Dans ce contexte, les petits indépendants créatifs qui ont magnifiquement illustré les années 80 et 90, se prennent aujourd’hui un sacré retour de bâton. Ils ont très peu de fonds de catalogue à exploiter sur Internet, et ne connaissent pas encore le mode d’emploi de la nouvelle production numérique, qui permettra peut-être un jour un retour sur investissement de leurs productions à échéance raisonnable. Si leurs disques les plus récents faillissent en physique et ne rapportent rien en numérique, ils ont peu de ressources pour lancer d’autres investissements sur d’autres productions. C’est dans ce contexte déjà peu reluisant que survient le débat sur l’allongement des droits.
L’avis qu’on peut avoir en ce domaine ne saurait être que mélangé. Sur le fond, il est absurde en effet que le producteur de Mickey puisse exploiter sa production 95 ans alors que le producteur de Georges Brassens, ou de Maria Callas, en soit exproprié en quelque sorte après 50 ans, alors même que l’auteur de la composition enregistrée, lui, est protégé 70 ans après sa mort, les années de guerre comptant double.
C’est-à-dire que Camille Saint-Saëns, né en… 1835… mort en 1921… vient tout juste, enfin, de tomber dans le domaine public - quand le producteur d’un disque consacré à Saint-Saëns dans lequel il aurait investi de l’argent en 1958, voit son travail lui échapper dès à présent, disponible sans frais pour réédition par un confrère qui reproduirait son 33 tours de l’époque.
Pourtant, on peut voir deux métiers coexister, dans le disque.
Il y a un disque “de création” - pour le mieux ou pour le pire, pour Bartoli ou pour les chanteurs les plus ringards - qui est bien un métier de création, de production de nouveaux enregistrements.
Et il y a un disque de patrimoine qui, sans être aussi “créatif” au sens où il ne révèle pas de nouveaux artistes, perpétue un travail culturel devenu totalement irremplaçable et pour lequel, je le crains, nous ne pouvons pas compter sur les majors. Si une loi venait purement et simplement à reporter le domaine public à 95 ans, notre culture musicale se trouverait gravement compromise.
L’histoire du disque est un vaste cimetière de marques, de labels, de producteurs plus en déconfiture les uns que les autres. À part disparaître, un autre destin peut éventuellement attendre un label indépendant : se faire avaler par une major. Tout le point est de savoir ce que ces majors font de leurs fonds de catalogue.
Le point de vue historique sur l’héritage phonographique s’est beaucoup développé au cours des 40 dernières années. Longtemps, l’amour des “gravures illustres” a été cantonné à la maniaquerie de petits vieux, au premier rang desquels on citait le bon Armand Panigel. Dans les années 70, à la suite des Gravures Illustres EMI, une collection comme « Références », avec ses beaux textes signés André Tubeuf, a révélé à de nouvelles générations de mélomanes et de discophiles ce qu’était l’histoire de leur passion. Aujourd’hui, la promesse d’Internet est de faire revivre, de rendre constamment disponible un siècle de musique enregistrée.
Encore faut-il que les ayants droit ne dorment pas devant leur coffre-fort sans rien faire de leurs trésors, et empêchent les gens intéressés d’y accéder. Aujourd’hui même, des milliers d’heures de musique possédées par les majors sont simplement indisponibles. Voulez-vous écouter aujourd’hui les symphonies de Martucci ? Ou le « Christopher Colombus » de Alberto Franchetti ? Peut-être aurez-vous la chance d’en trouver une version d’occasion sur Price Minister. Ne comptez pas trop sur Universal pour le rendre disponible en numérique avant longtemps. Ils ne savent probablement même pas qu’ils en sont les possesseurs, au hasard du rachat de deux catalogues indépendants.
Voilà pourquoi, si la loi porte à 95 ans les droits du producteur, il va falloir se battre pour maintenir un accès privilégié et tarifairement encadré, à l’ancien domaine public (51/95 ans) pour ceux des producteurs qui entendent se spécialiser dans le patrimoine culturel. Ils n’y font pas souvent fortune, mais ils y effectuent un travail vraiment indispensable, bien plus indispensable au regard de la culture que les chanteurs à la con, dont on accepterait bien volontiers qu’ils soient protégés pour toujours ! Une solution équilibrée serait la fixation d’une royauté réglementaire à verser au détenteur des droits d’origine, sous réserve qu’il les ait déclarés. Mais cela ne lèvera pas l’hypothèque qui pèse sur tant de trésors que nous aimerions tellement écouter mais dont on ne sait même plus à qui ils appartiennent