Daniel Baremboim, le nouveau maìtre d’œuvre de la Scala, après avoir assuré l’inauguration de la saison le 7 décembre dernier avec un Tristan, en collaboration avec Patrice Chéreau qui a reçu le prix de la critique italienne Abbiati, clôt la saison du temple milanais avec Le Joueur de Prokofiev. Les risques, il ne les prendra que l’année prochaine en dirigeant, après une reprise de Tristan, l’Aida de Franco Zeffirelli. Sagement il a laissé à Daniele Gatti le soin de défendre Don Carlos le 7 décembre prochain.
La production du Joueur, arrivée de Berlin, avait obtenu un franc succès en mars dernier en Allemagne. Baremboim a sans doute été légèrement déçu par l’accueil du public italien, courtois mais trop réservé, presque indifférent. En 1996, en revanche, un délire avait salué Valéry Gergiev et ses interprètes (surtout Vladimir Galousin et Elena Obraztsova) dans une mise en scène de Temur Tchkeidze, vue aussi à Paris.
Malheureusement, à la Scala les bons chanteurs font souvent défaut, et cette absence de voix de qualité ou la présence au pupitre de chefs sans expérience se sont transformées en plaintes régulières du public et de la presse.
Le ténor Misha Didyk, acteur superbe à l’allure d’un Alan Ladd, surprend pour son étonnant aplomb scénique, sa totale compréhension du personnage et son engagement, mais la voix incertaine, le timbre sans séduction et une mauvaise gestion du registre aigu retirent beaucoup de crédibilité à sa composition musicale. Bon courage pour ceux qui vont bientôt l’entendre dans Mario Cavaradossi. Certains confondent vraiment séduction physique avec charme vocal !
Surprenante aussi sur le plan scénique la belle Polina de Kristine Opolais, d’une beauté frigide et dure à la Veronica Lake, partenaire de Ladd dans de fameux classiques du cinema noir américain, mais au chant anguleux, souvent en arrière, fait de cris et de raideurs.
Bien frustre le vieux Général de Vladimir Ognovenko, et la seule Grand-mère, sonore, imposante et redoutable de Stefania Toczyska restituait une certaine dignité musicale à la soirée.
Certes, la ligne vocale de Prokofiev n’a pas les exigences de celle de Bellini ou Verdi, mais pourquoi imposer une telle vision de “malcanto” ?
Daniel Baremboim, prudent, attentif et scrupuleux, dirige un plateau de 31 chanteurs avec classe, métier et rigueur mais avec une unité d’accents qui rend la lecture monocorde et plate, sans les envolées recherchées par le compositeur dans les solos d’orchestre. Le public n’a donc pas trouvé ces tensions expressionnistes, ces moments de rage, fureur et désespoir qui hantent le dialogue halluciné presque diabolique du bref roman de Dostoievski.
En réalité, seule la mise en scène expressionniste de Dmitri Tcherniakov, qui a aussi signé les costumes et les décors, a su restituer la quête désespérée de personnages esclaves du dieu Argent, serviteur de tous les pouvoirs, à la vaine recherche d’émotions que la vie leur a refusées… Il a évité la trop facile reconstitution de l’univers feutré des salons de la haute bourgeoisie et de l’aristocratie déclinante de la fin du siècle dernier, pour faire revivre avec plus de justesse l’univers sans âme de nombreux hôtels modernes à l’atmosphère glaciale, au mobilier froid, fréquentés par une clientèle hantée par la solitude, rongée par toutes les névroses et incapable de résister à leur drogue. La musique de Prokofiev reprend ses droits, nous éloignant justement d’un texte littéraire du XIXe siècle, simple miroir pour un compositeur du XXe.
Et pour ne rester que dans notre domaine, combien de chanteurs actuels ne sont-ils toujours victimes du Jeu et courent d’un Casino à l’autre pour risquer à la roulette leur dernier cachet.
Le regretté Giuseppe di Stefano s’y est littéralement ruiné.















