Un devoir manqué

7 décembre 1952 : à la Scala de Milan, Maria Callas et Victor de Sabata imposent définitivement au répertoire l’opéra Macbeth, considéré jusque-là comme une œuvre tout à fait mineure de Verdi. Douze ans après, le temple milanais frappe une deuxième fois en confiant la mise en  scène à Jean Vilar. L’interprétation de Birgit Nilsson et de Giangiacomo Guelfi sera immortalisée dans les studios de Decca.

7 décembre 1975 : Claudio Abbado et Giorgio Strehler triomphent avec une autre version qui fera date, captée cette fois-ci  par DG. 7 décembre 1997 : Riccardo Muti  relève à son tour le défi  dans un spectacle signé Graham Vick. Pendant ces vingt-cinq années, la Scala a toujours été au sommet, se montrant à chaque fois digne de son immense réputation dans le monde.

 Où en sommes-nous le 1er avril 2008, première d’une nouvelle série de représentations ?

La soirée débute sous les meilleurs auspices. Leo Nucci n’est plus au sommet de ses moyens, mais l’artiste demeure parfaitement conscient de ses limites actuelles, utilisant ses défauts pour mieux pénétrer la psychologie d’un personnage, victime des situations, en quête d’identité. La fière allure du splendide Banco interprété par Ildar Abdrazakov fait oublier, tout au moins dans la première scène, une voix trop claire pour le rôle et une faible projection du médium.

Mais la fête se termine dès l’entrée de Lady Macbeth. Nous connaissons Violeta Urmana, protagoniste de la fameuse Aida de Zeffirelli avec Roberto Alagna. Son soprano est solide, doté d’un timbre sans véritable caractéristique, à l’émission égale et facile, dans la lignée d’une Martina Arroyo. Son meilleur rôle jusqu’à présent reste certainement celui de Leonora dans La Forza del destino, de Verdi, entendue à Covent Garden.

Mais il suffit de relire la correspondance de Verdi pour comprendre qu’elle n’a rien d’une Lady Macbeth. Sans sauvagerie dans les couleurs, sans farouche autorité dans les accents, sans assurance dans les aigus, sans noirceur dans le timbre, cette héroïne de Shakespeare finit par ressembler à une Amelia du Ballo in maschera. Eprouvée par une tessiture qui n’est pas la sienne, Violeta Urmana fatigue tout au long de la soirée sans jamais s’imposer et arrive à la scène du somnambulisme littéralement à bout, frôlant l’accident vocal à tout instant.

Une deuxième surprise encore moins agréable allait nous guetter : à la fin d’un entracte qui n’en finissait plus, on nous annonce que Leo Nucci sera remplacé par un certain Ivan Inverardi, dont le seul mérite sera celui d’avoir sauvé la soirée. Ce jeune baryton a tout contre lui, à commencer par un style impossible, un goût musical insupportable et un hurlement vériste aux antipodes du chant verdien et du personnage de Macbeth. Une dure épreuve certes pour nos oreilles, admissible seulement dans le cas d’un remplacement au pied levé. Mais quelle surprise à la lecture du programme de salle : Inverardi était bien prévu à l’affiche pour une série de représentations en alternance avec Nucci! A ses côtés, le très frustre Walter Fraccaro (Macduff) faisait presque bonne impression !

Mais où sommes-nous ?

Une troisième surprise a fait déborder un verre trop plein. Après Victor de Sabata, Claudio Abbado, Riccardo Muti qui ont assuré, tous les trois de manière différente, la survie d’une école italienne parfaitement respectée par maintes baguettes étrangères, faut-il supporter un chef qui n’a pas la moindre notion du phrasé verdien, de sa pulsation rythmique, de son cantabile orchestral et de sa ligne? Sommes-nous à la Scala où dans un festival en Extrême-Orient ? Kazushi Ono est un chef à suivre et ses qualités ont été prouvées dans un autre répertoire, mais l’univers de Verdi n’est pas du tout le sien. Grave erreur d’engagement vraiment !

 La conception scénique de Graham Vick garde cependant tout son impact visuel, et son immense cube qui domine la scène est toujours le plus angoissant des huis clos. Les chœurs aussi sont toujours triomphants. Mais tout ceci fait-il un Macbeth ? Faut-il alors rappeler que, pour la Scala, c’est un devoir de servir au mieux la musique de l’un de ses fils les plus célèbres. Les artistes, même en cette période de vaches maigres, ne manquent pas !


posté le Lundi 14 avril 2008 à 10:47.

Pas de commentaire aucun rétrolien

Billets de ce blog en relation avec cet article

  • Aucun billet en relation avec cet article.

Pas de commentaires.

Poster un commentaire :



Auteur :
Sergio Segalini

Biographie de l'Auteur :
Sergio Segalini est directeur artistique du Festival della Valle d´Itria de Martina Franca en Italie. Il a été directeur de La Fenice de Venise, et, pendant vingt ans, a dirigé la rédaction d´Opéra International. Il a également écrit de nombreux ouvrages sur l´opéra, dont Callas, les images d´une voix (van de Velde, 1979), Teresa Berganza (Fayard, 1982), Elisabeth Schwarzkopf, (Fayard, 1983), Meyerbeer (Beba, 1985) ou La Scala (Sand, 1989).

avril 2008
L Ma Me J V S D
« mar   mai »
 123456
78910111213
14151617181920
21222324252627
282930