A sa création au Metropolitan de New York, Il Trittico de Puccini avait obtenu un véritable triomphe grâce à la présence magnétique de monstres sacrés du chant tels que Claudia Muzio en Giorgetta, Geraldine Farrar en Suor Angelica et Emma Eames en Lauretta. Malgré la grande originalité de la partition qui aurait pu en déranger certains, la presse et le public américains avaient été enthousiastes.
A sa création à la Scala de Milan, ce sont les hommes qui se sont imposés, Carlo Galeffi et Francesco Merli en tête. Par la suite, La Trilogie a perdu son unité et s’est vue afficher aux cotés de Cavalleria Rusticana, Pagliacci ou un ballet. A cette époque, quelques étoiles venaient illumer ces reprises : Sena Jurinac, Antonietta Stella, Katia Ricciarelli et Raina Kabaivanska en Angelica, Tito Gobbi incomparable Schicchi (mais aussi tragique Michele) jusqu’à l’importante reprise de 1983 voulue par Gianandrea Gavazzeni dans la mise en scène de Sylvano Bussotti. En vedettes : Piero Cappuccilli, Juan Pons,Cecilia Gasdia, Sylvia Sass et Rosalind Plowright, une production aujourd’hui disponible en DVD.
Chailly, l’expert
Vingt-cinq ans après, pour commémorer le 150e anniversaire de la naissance de Puccini, Il Trittico revient à la Scala dans son intégralité, sous la direction d’un grand expert de l’oeuvre, le maestro Riccardo Chailly qui avait signé une version de référence au Concertgebouw d’Amsterdam avec Juan Pons, José Cura, Cristina Gallardo-Domas et Bruno De Simone. Fallait-il confier la mise en scène à Luca Ronconi, littéralement débordé par la réalisation de spectacles mémorables comme le tout récent Ventaglio de Goldoni et surtout la géniale relecture de textes inspirés de la guerre de Troie à l’affiche au Teatro Strehler programmée presque simultanément au Trittico? Non seulement le théatre vériste et naturaliste paraît très éloigné de l’univers de Ronconi (sa Tosca, toujours à la Scala, n’était pas très convaincante) mais le soir de la première, le 6 mars dernier, beaucoup ont dénoncé une trop évidente superficialité d’approche.
La vergogne du public
La lecture assez traditionelle et la convention du jeu des interprètes méritaient-ils les cris de “vergogna” lancés par un public en colère au rideau final, comme s’il s’agissait d’une mise en scène provocante? Aucune “vergogna”, mais beaucoup de platitude et surtout rien de nouveau. La péniche est bien là, au bord de la Seine, écrasante comme la double statue de la Vierge Marie, l’une très classique trônant sur le plateau, l’autre gigantesque et brisée, couchée sur le sol, comme l’immense lit de Schicchi dominé par le “Cupolone” du Brunelleschi, pas ancore construit à l’époque de Dante et Boccace. Pourquoi en être choqué lorsque les costumes de Sylvia Aymonino ne respectent pas le Moyen Âge ?
Cris et hurlements, mais de quel côté?
Livrés à eux-mêmes, les chanteurs n’ont jamais atteint la stature de leurs personnages, à l’exception des deux vétérans, Pons en Michele et Leo Nucci en Schicchi, fatigués mais grandioses ! Miroslav Dvorsky, davantage habitué à des emplois plus lyriques, gauche et maladroit, maîtrise mal une voix ici sans aura à l’émission rebelle. Paoletta Marrocu frôle le désastre en Giorgetta. Avec un bas medium presque sourd, une zone centrale sans éclat, elle se réfugie dans le cri pour aider son émission incertaine, aboutissant à de véritables hurlements qui ont soulevés les plus vives contestations dans la salle.
En Angelica, Barbara Frittoli confirme être une belle interprète, mais la projection accuse un vibrato assez accentué, les aigus sont devenus fragiles et les pianissimi instables et manquant de justesse. Marjana Lipovsek, aux prises avec une tessiture redoutable de vrai contralto, cherche une voix perdue en “tubant” la moindre note, grossissant artificiellement le médium, sorte de caricature de la Zia Principessa, à la manière d’une Souliotis de triste mémoire au Mai musical florentin. Et comment accepter en Rinuccio le tenorino criard et forcé de Vittorio Grigolo et surtout en Lauretta, Nino Machaidze, très jeune élève de l’Ecole de la Scala, à la technique encore pauvre, au timbre presque déchiré (déjà!), incapable de la moindre “morbidezza” et surtout dépourvu de cette rondeur, cette sensualité et cette volupté dans le phrasé qui font les caractéristiques du chant puccinien.
Sauvé !
Faut-il aussi ouvrir le douloureux chapitre des “comprimari” si importants dans Il Trititico ? Sont-ils du niveau lorsqu’on passe sur la scène de la Scala? Peut-on envoyer au diable le texte de Gianni Schicchi ou la lumineuse clarté d’Angelica…des techniques minimales ne permettaient-elles pas de respecter au moins cette double composante? Pourquoi le maestro Chailly n’exige pas une plus grande qualité vocale? En cette période de crise, il y a mieux, beaucoup mieux!
Le maestro a trìomphé sans peine ; le monde de Puccini lui allant comme un gant. Il a été capable de restituer l’atmosphère oppressane qui règne au bord de la péniche comme dans un film de Hitchcock, d’imposer à l’orchestre la lumineuse clarté recherché par un Puccini déjà tourné vers l’école de Vienne dans Angelica et enfin de recréer un rythme endiablé pour la farce de Schicchi.
On lui crie Bravo…avec des chanteurs plus adéquats, on lui aurait crié Bravissimo!
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Commentaires
2. Le Jeudi 20 mars 2008 0:06, par Tolli
Quel plaisir de vous retrouver, M. Segalini ! J'étais inconsolable depuis votre départ d'O.I., le nouveau magazine ayant bien pâle figure désormais. Je lis qu'on vous trouve la dent dure, mais vous devez être aguerri, et continuez à être aussi pertinent, la critique mondiale a peu de représentants aussi compétents que vous. C'est un peu emphatique, mais c'est mon opinion. Merci d'exister.
3. Le Dimanche 15 juin 2008 2:34, par taco
"Quel plaisir de vous retrouver, M. Segalini ! J'étais inconsolable depuis votre départ d'O.I., le nouveau magazine ayant bien pâle figure désormais. Je lis qu'on vous trouve la dent dure, mais vous devez être aguerri, et continuez à être aussi pertinent, la critique mondiale a peu de représentants aussi compétents que vous. C'est un peu emphatique, mais c'est mon opinion. Merci d'exister." +1
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1. Le Mardi 18 mars 2008 11:09, par Andrea Strixner
I think YOU had a very bad day. Your comment to "Suor Angelica" in Milano especially Marjana Lipovsek's performance is completely uncalled for. I have been to the performance on March 16 and watched a very impressing, well sung performance. The only desturbing was the one man (I think that was you) with his very single boo. There was nobody who shared your opinion.