La Scala acceuille le Wozzeck d’Alban Berg seulement le 5 juin 1952. Le public réagit avec une telle hostilité que le maestro Dimitri Mitropoulos est obligé d’intervenir personnellement afin de calmer l’émeute. Le fin Alberto Arbasino, qui vient de publier chez Adelphi L’ingegnere in blu, rappelle dans un récent article paru dans le quotidien La Repubblica, l’hystérie générale de la soirée. Et raconte, entre autre, la consternation d’une dame devant son idole, le beau Tito Gobbi, acclamé aussi sur le grand écran dans des films populaires, se transformant en monstre, tel un docteur Jekyll, pour rendre crédible le héros de Berg. Elle hurlait sa déception dans une cascade de larmes.
A la Scala, l’oeuvre ne prend sa revanche qu’en 1971 avec Claudio Abbado, dans une mise en scène de Karel Jernek. Ensuite en 1977 et 1979, dans une nouvelle production signée Luca Ronconi, vue aussi à Paris lors d’une tournée de La Scala cette année-là. Vingt ans après, Giuseppe Sinopoli confirme le succès de l’oeuvre avec la collaboration de Jürgen Flimm, qui en ce début 2008 est retourné à Milan réviser son spectacle initial.
De Ronconi à Chéreau en passant par Barrault, les mises en scène s’efforcent d’illustrer la crise existentielle du protagoniste tout en cherchant à souligner la déchéance d’une société en pleine décomposition. Mais les personnages de Büchner ne sont pas encore les cadavres de “La nuit des morts vivants”, sinistres et muets. Ils crient leurs angoisses, expriment avec violence leur solitude, essaient d’affronter avec force leur misère, physique et morale.
La mort est leur seule issue
Faut-il attendre la mort ou la provoquer à la manière de Wozzeck, le fou, le marginal, qui tue sa compagne et finira noyé? Le pertinent décor d’Erich Wonder rend hommage à la tente qui emprisonnait l’Isolde de Wieland Wagner à Bayreuth, créant et multipliant des espaces sans issue, où seuls quelques disparates éléments de décor soulignent les changements de lieu et d’action. L’enfer de ce quotidien oppressant est mis en évidence par une savante direction d’acteurs qui expriment sans pudeur la vergogne de leur comportement, sans l’habituelle caricature de certaines mises en scène. Et tout devient misérable, même quand on cherche un baiser, une caresse, un mot tendre. La sexualité devient dépravation, l’accouplement, bestial, immédiat et sans lendemain, dans le bordel d’une rue où tout est évoqué, de l’homosexualité à la pédophilie. Et les 15 tableaux voulus par Büchner sont reliés par des personnages qui défilent comme dans un cirque de Max Ophüls.
Sensualité de Gatti
La vision de Daniele Gatti à la tête d’un orchestre plus adapté à la générosité de Puccini qu’à la transparence de l’école de Vienne, est plus optimiste. En accentuant certaines effusions lyriques de la partition, la nouvelle étoile de la baguette italienne charge de sensualité et d’érotisme les rapports entre chaque personnage dans leur recherche désespérée de contact. Un résultat étonnant qui prouve la parfaite maturité de Gatti.
Aux cotés du bouleversant et rigoureux Thomas J.Mayer (Wozzeck), il faut saluer l’impressionnante Evelyn Herlitzius (Marie) à la voix aussi riche dans le grave que dans l’aigu, actrice et chanteuse accomplie, probablement l’une des meilleures interprètes du rôle de ce demi-siècle. Endrik Wottrich, le calamiteux Siegmund de l’actuel Ring de Bayreuth et le redoutable ténor de la Neuvième de Beethoven à Venise en novembre dernier, est plus vrai que nature dans le Tambourmajor, un rôle qui semble avoir été écrit sur mesure pour lui. Soulignons, au sein d’une distribution sans faille, la précieuse présence de Heinz Zednik, jadis mémorable Mime à Bayreuth, en nounou un peu trop affectueux du fils de Marie. Un public en fête qui a fait honte à ceux qui ont préféré rester devant leur téléviseur, un peu trop nombreux en vérité. Tous les goûts sont dans la nature.
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