Promenades : Toulouse, Toulouse.
Une semaine aux rythmes de la musique des Balkans à Toulouse lors du festival Rio Loco ; découvertes heureuses de Taraf de Haïdouks (pas encore mondialisé), de Martin Lubenov (un accordéoniste virtuose et inventif), de la musique branchée des Balkan Beat Box. Jeunes fous furieux dopés au Red Bull. Semaine étouffante sous le soleil écrasant d’une ville rose. Et des moments sous le chapiteau de France Musique, posé sur les bords de la Garonne ; rien de plus que le grand soleil évoquant l’engloutissement de toutes choses, l’irradiation qui demeure d’un univers enfin submergé : souvenirs. C’est dans le soleil, surtout, que cette musique aux modes tziganes, aux trompettes colorées, aux voix déchirées des balkans, prend sa logique. Entre évocation d’un populaire d’Europe centrale et l’envie d’un moderne commercial. Tous n’ont pas la même éthique.
Le soleil, dans la ville, ne semble jamais décliner.
Aucun îlot de nuage avançait, gagnant en densité, aucune ombre bleue sur le fleuve, pas même une vague sur le capitole de Toulouse. Simplement un goût providentiel d’été par les jeunes gens presque dénudés ; par l’insouciance, par la nonchalance d’un corps allongé sur l’herbe.
Et quelques souvenirs, déjà, en vrac :
- Françoise Degeorges, à vélo, dans les rues roses pastels dont les pierres apparentes des maisons ne sont que nudité et pauvreté adorable de la matière. Quelques cours intérieures avec les charmes des lauriers roses.
- La chapiteau de France Musique envahit par une foule jeune, chaleureuse, déchaînée.
- L’angélus de Notre Dame du Taur, trop tôt, entendu de l’hôtel fenêtres ouvertes.
- Un chardonnet, la nuit sur les toits structurés de Toulouse, rue Polinaires avec G** et B**. Bonheur.
- Mollets fatigués par le vélo et les marches jusqu’à trois heures du matin.
- Chansons de l’immigration algérienne par Origines Contrôlées.
- Brocante autour de Saint-Sernin, sept petits bateaux furieusement tentants.
- Café avec G**, dans le jardin d’un musée, près de Saint-Sernin, le bon matin d’un 21 juin.
Touches d’été, envies de partir, instants d’abandon vers des paysages inconnus, exaltant et démoniaque soleil, festivals ; peut-être serai-je un blogeur absent. Alors, chers lecteurs, laissons à l’espace une petite place.
Bel été, à très vite.
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Andante Teneramente.
Pourquoi faudrait-il être un vieux Kempf, Serkin ou Arrau pour jouer les crépuscules de Brahms. La jeunesse n’a pas besoin du temps pour parler de la mort. Rilke, Rimbaud et les autres le savent. Mieux que personne. Hélène Grimaud, Marie-Josèphe Jude n’ont pas attendu quarante ans. Geoffroy Couteau n’attendra pas les trente.
Que ces berceuses ont chanté mon adolescence : je ne le cache pas. L’Andante teneramente de l’op. 118, entendu puis écouté ; chanté puis joué. Musique de consolation, de retenue : de désespoir. Non pas de mort, mais de désespoir vers la souffrance de la beauté, ce premier degré du terrible. Et le terrible est en son essence l’intensité de l’existence (divine). Alors n’allons pas parler d’une musique funèbre… Car avec ces quelques pièces, confiées au confident (le piano), la beauté est ici l’expression visible du Bien ; et le Bien la condition métaphysique du Beau et donc si c’est bien le cas en même temps source dans l’inspiration artistique de sa propre expression.
Geoffroy Couteau ne cherche pas dans ces pièces une quelconque originalité (comme le faisait Grimaud), il lit le texte ; mais comme s’il s’agissait de la bible. Il mesure chaque tempo, pèse chaque accord, chante chaque thème avec pour seule ambition : le naturel. Il respire. Noble, soucieux, et même bienveillant, il ne cherche pas la couleur mais seulement la lumière. L’Intermezzo Andante qui clôt l’op. 118 est une prière. Un respect. Chaque retour de thème serre le coeur par ses voix intérieures, par son implacable avancée car la traversée est faite. Rien n’est brillant ici (et la prise de son pas toujours flatteuse). Rien n’est chargé. Tout est retenu. Et les mots du pianiste sont à la hauteur de son jeu : « Il me semble qu’il s’agit la plupart du temps d’un dialogue intérieur qui porte un vécu mais ne se met pas en scène. Témoignage très intime, sincère de la difficulté à vivre le mystère de l’existence, elle n’en exprime pas pour autant uniquement la souffrance, bien au contraire : certaines pages révèlent une plénitude et une paix intérieure extraordinaires » et c’est pour cela aussi que Geoffroy Couteau prend le temps de poser les silences et d’écouter chaque harmonie. Et c’est rare, à notre âge, d’avoir l’audace de prendre son temps : j’en sais quelque chose ! Qui osera lire, écouter, parler. On sait déjà que certains critiques n’y trouverons pas les gouffres métaphysiques de Katchen, les douceurs consolatrices de Kempf. Ils y entendront un Brahms « frais », pas aboutit, ect… tout ce qu’il est convenu et facile de reprocher à notre jeunesse.
Mais ce n’est pas cela que l’on cherche : ni métaphysique, ni sagesse ou paix. On perçoit, on éprouve, on formule. Simplement et rien d’autre. « le chant raisonnable des anges s’élève du navire sauveur » disait Rimbaud. Notre mérite : on sait ou se trouve le navire. Une voix, simple, pure (osons le mot) alors que d’autres de nos contemporains cherchent, avec un réel bonheur et réussite, l’artifice (D.Fray), la virtuosité (B. Chamayou), l’élégance (Neuburger). Geoffroy Couteau prend simplement le temps. Parmi le grand bruit et l’agitation, il murmure l’Adagio qui ouvre l’op. 119 (écoutez!). Il ne sera pas entendu, il sera maudit. Mais le souffle reste, le bruit s’éteint.
Vertige de beauté : dernier concert de Brendel.
On imagine l’homme dans sa loge. Il boutonne son impeccable chemise blanche, passe un dernier coup de peigne dans ses cheveux gris, ajuste sa queue-de-pie, vérifie ses boutons de manchette, se regarde dans le miroir et passe le doigt sur ses lunettes : pour la dernière fois de sa vie, Alfred Brendel va jouer à Paris. Et pour faire ses adieux, on a besoin de ses amis. Ceux de Brendel sont Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert. Le maître a donc convoqué ses compagnons de toute une vie pour la soirée.
Ce sont les mélancoliques Variations en fa de Haydn qui ouvrent la soirée. Miracles d’équilibre, de sonorité, de trajectoire. Violence retenue au centre et consolation avec le retour du thème. Puis une sonate de Mozart, complexe et contrapuntique. Le pianiste suit comme personne chaque voix, structure et perle chaque thème. On est éblouit par la transparence incandescente du mouvement lent et par l’équilibre des silences. Puis c’est le compagnon de vie : Beethoven et sa « quasi una fantasia ». Arrachée d’un geste avec des sonorités lointaines presque imperceptibles, avec une tenue et une énergie. Avec de la juvénilité. Brendel chante, danse, impose et commande la beauté.
Ultime récital, ultime sonate de Schubert. Contemplation désertique d’un premier mouvement, désolation glacée du deuxième, résonances métaphysiques du troisième, humour et gouffres du dernier. Alfred Brendel a suspendu l’espace d’instants quelques thèmes ; il a chanté l’intimité, il a proposé la grâce. C’est déconcertant d’être ainsi face à la beauté, démuni, sans arme pour l’affronter cette terrible beauté : Le vertige de la beauté. On y laisse des parcelles de son âme, et si comme le dit Novalis « rien n’est plus accessible à l’esprit que l’infini », alors Brendel a été le messager, le grand messager vers ces contrées.
Et comment parler de cet ultime impromptu de Schubert. Le pianiste a levé sa main au ciel, notre coeur était déchiré.
Le crétin du public
Règle n°1 : le crétin du public aime tousser bien fort, sans retenue il exhibe sa grasse toux ; c’est pour lui un droit, un devoir. Son plaisir est surtout de tousser pendant les moments de silence entre deux thèmes ou lors d’une subtile modulation (histoire de ne pas la percevoir)
Règle n°2 : Pour montrer qu’il a bien compris et entendu la fin du morceau, le crétin du public sera le premier à applaudir. Il ne laisse surtout pas un silence s’installer, même lorsqu’il s’agit d’une fin métaphysique comme celle de la Fantaisie de Schumann. Le crétin du public veut être le premier à manifester son enthousiasme.
Règle n°3 : à l’entre-acte, le crétin du public allume son portable pour écouter ses messages. Il oublie, naturellement, de le reéteindre pour qu’il sonne pendant la deuxième partie.
Règle n°4 : le crétin du public n’attend jamais la toute fin du concert. Il part généralement avant les derniers « bis ». Même s’il se trouve en milieu de rangée, il dérange le reste de la file et se précipite vers la sortie pour avoir les premiers métros ou bus et surtout pour ne pas attendre.
Je vous assure : le crétin du public existe !
Promenades : un printemps à Prague.
Prague, ses rues et ruelles doucement colorées, ses places au charme slave, son soleil écrasant d’Europe centrale, sa montée vers le château, ses toits suspendus, ses clochers arrondis, son fleuve silencieux (la Moldau), le pont Saint Charles (et ses touristes exhibant leurs chairs flasques), ses pavés sous vos pieds, ses musiciens aux coins des rues ou dans les cafés, cette langue aux accents chaleureux, vos yeux levés au ciel pour l’architecture, vos visions : Mozart se faufile avec Kafka dans les impasses, Dvorak et Smetana chantent accoudés à une terrasse. Prague, un moment de bohème car au sommet de vos tours fiévreuses faiblit maintenant la dernière clarté.
Le soir, sous une chaleur encore envahissante, jambes usées par de longues marches :
Un concert, un chef.
Un orchestre.
Deux oeuvres.
Erwartung de Schoenberg, crée ici même par Zemlinsky. Et ce soir de mai 2008, avec Deborah Polaski (sa tunique noire aux bandeaux ocres et aux manches rouges semble issue d’un tableau de Klimt). Une oeuvre austère, une vison dense, serrée par les interprètes. Des musiciens attentifs, précis et une soprano sombre, à l’intonation impeccable, au timbre simple, glaciale donc…expressionniste. Terreur de la découverte d’un corps dans la forêt pour une fin éthérée, suspendue. Et Deborah digne, hiératique.
Concerto en ré min de Brahms avec le méconnu (injustement) Rudolf Buchbinder (pianiste remarquable autant pour l’intensité expressive que pour la maîtrise technique). Et un moment, remarquable d’entente entre le chef et le pianiste pour une oeuvre donnée d’un seul trait, inspirée, généreuse, version extérieure – certes - mais si vivante : jubilation. Peut-on dire que nous avons été ému ? Au risque de déplaire aux critiques rabat-joie. Oui, je le fus.
Un chef ? Zdenèk Macal. Homme de tradition, de lyrisme, d’autorité, d’humour. Le geste suspendu et précis pour Schoenberg, l’explosion et l’assurance pour Brahms. Une baguette plus expressive que directive.
Un critique rabat-joie ? Xavier Lacavalerie : homme de culture, de plume. Homme savant au jugement argumenté. Le soir même j’avais décidé d’avoir une conversation musclée avec le bougon. Car il fait partie de ceux qui disent inlassablement, systématiquement, quotidiennement : « c’était mieux avant ! ». L’orchestre était mieux sous le communisme, on chantait mieux du temps de Stich-Rendall, on jouait mieux du temps de Serkin…..
Impossibilité de profiter de l’instant, de la musique. Les paramètres extra-musicaux (économie, marketing,…) semblent l’empêcher de savourer maintenant la moindre note de musique. Et la jeunesse, réduite à un lot de « petits-cons », ignares… Soit. Mais je n’ai pu admettre la vision d’un critique qui savait déjà qu’il n’allait pas aimer le concert avant même de l’entendre ; un journaliste qui bien sur n’applaudit pas au risque de se fatiguer les mains, fait la mou au moindre décalage qui rend, aussi, la musique vivante… Un homme passionnant (cf. son livre sur Wagner), mais surtout un critique plus loquasse pour parler gastronomie, un critique qui prône les bonheurs passés mais ne va plus jamais aux concerts… La conversation fut un rien mouvementée et je n’ai pas pu retenir cette phrase : « si tous les enjeux économiques et toutes les stratégies nuisent à votre écoute de la musique et si vous êtes incapable de profiter d’un concert, d’un instant, c’est qu’au fond vous n’aimez pas la musique. »
Sa réponse : « c’est peut-être ça » !
Le lendemain, marche matinale avant le retour de la chaleur, attroupement de touristes devant une cristallerie, fraîcheur aux pieds d’une église aux couleurs pastels, café sur une place entourée d’arcades, cartes pour LC**, G**.
Et le visage d’une serveuse au regard doux, les yeux bleus légèrement bridés et nostalgiques, les cheveux presque auburn. Il suffit de l’imaginer chantant une dumka et vous avez la définition de cet ineffable charme slave.
Le midi, Zdenèk Macal nous invite à déjeuner. Rencontre avec un homme cabotin, le regard bleu (lui aussi) et franc, l’anecdote facile, la blague assurée. Mais Macal est aussi un chef concerné, engagé. Il parle des problèmes de salles de concert en France, évoque l’administration tchèque et des ses relans de communisme, son admiration pour Ashkenazy, son respect pour Deborah Polasky arrivant à la dernière minute pour remplacer au pied levé la chanteuse initialement prévue pour Erwartung, son plaisir à diriger les Danses slaves de Dvorak un soir de 31 décembre, ses souvenirs de Bernstein, ceux de Besançon (qu’il a remporté) et dont il sera le directeur artistique pour le prochain festival, …
Je lui parle de l’orchestration de Schoenberg, lui évoque la fin de l’oeuvre, lui demande combien de fois il a joué le concerto de Brahms (c’était la 25 ème fois avec Buchbinder, ce qui explique la complicité) ; je lui demande comment on fait pour apprendre une partition comme Erwartung.
Il répond avec générosité. Il fait partie de ces grands artistes (comme Horowitz) qui ne se déplacent pas sans sa femme, vous invite à sa table ou le vin et les bons plats abondent ; il est de ces artistes séducteurs. Et l’on retrouve dans sa direction le même appétit de vivre, la même volonté de faire « avancer les choses ».
Et puis, le taxi arrive pour vous mener à l’aéroport. Dernière aventure sur les pavés de Prague avec un chauffeur peu prudent qui conduit à vive allure ; pour quelques journalistes la digestion fut douloureuse !
Et la bohème, un souvenir.
Promenades : Créteil Soleil
Canat de Chizy, Adamek, Lenot, Deshaulle, Mâche, Pesson, Pécou, Schoeller, Hersant, Gagneux, Chauris, Cohen : mes amis du Week-end.
Pas moins de 10 créations, vivantes, en trois jours.
Créteil, 1h30 de trajet pour moi, le bout du monde : la désolation. Traverser « Créteil Soleil », centre commercial, pour atteindre la bien triste Maison des arts. Béton, architectures lourdes, massives, grises. Pas d’horizon. Lieu d’accostage pour les « îles de découvertes » de l’Orchestre national d’île-de-France. Salle à l’acoustique peu flatteuse, le concert débute par Stravinsky et sa danse d’éléphants. Mais le pire a suivi. La création de la Sinfonietta pour timbales et orchestre de Jacques Deshaulle, musicien de l’orchestre. Si l’on peut constater un retour des compositeurs instrumentistes (Escaich, Beffa, …), ce n’est pas toujours un bonheur. Ici : le comble du ridicule. Une œuvre hybride et mal orchestrée. Trois mouvements bien sûr (vu le titre !) et l’on passe des souvenirs incertains d’une musique française, à un lamento vers un catastrophique troisième mouvement avec sons enregistrés, guitare électrique et cadence de timbales. Le compositeur-interprète s’est écrit son concerto, il s’est fait plaisir ! Brave homme.
Heureusement le reste du programme était d’une autre tenue. Les mysteries of the Macabre d’un Ligeti inventif et comique (avec le son impeccable de David Guerrier), A song of Joys d’Edith Canat de Chizy toujours à la recherche d’une matière insaisissable. Mais aussi la découverte, fascinante d’Ombre Cri d’Ondrej Adamek. Œuvre grouillante d’idées, de qualité sonore, de lisibilité de trajectoire. Trompette virtuose dans les aigus, choeur de « silence, silouence, si loin, si loi, sila » et orchestre percussif, nappe de sons inventés. Adamek écrit une histoire.
Le lendemain, au Théâtre de la Ville avec son public bruyant, son milieu musical au grand complet (avec une brochette de collègues) c’est le prince Tharaud qui invente une autre histoire : la confrontation de l’Histoire. Une première partie consacrée à l’œuvre pour claviers de Pécou (j’ai aimé le disque, cf. Classica : moins le concert). Et une seconde partie - à l’instar d’une expérience Rameau – confronte sous forme de miroir les Ordres de Couperin avec des pièces commandées pour l’occasion.
Le bonheur est inégal. Certains compositeurs ne semblent pas s’être tués à la tâche. Renaud Gagneux se contente de quelques sons de cloches assez sommaires, Philippe Hersant ne prend pas de risque. François-Bernard Mâche se moque avec élégance des ornements de Couperin, Pesson réécrit les silences avec poésie (sauf que le public tousse dans les instants de grâce) et Philippe Schoeller, avec une belle énergie, une rage fulgurante, donne une page bien vivante. Et quelques moments de suspension d’un pianiste à l’articulation claire, inventive. Quelques Couperin entendus.
Et dimanche, à nouveau l’exil vers « Créteil Soleil » pour quelques moments, heureusement, de lumière. Tree Line de Toru Takemitsu à l’orchestration transparente, fiévreuse d’attente, les Sept Haikaï de Messiaen déjà classique sous les doigts connaisseurs de Jean Dubé. La joie contagieuse de Jay Gottlieb pour l’Eros Piano de John Adams et pour le naufrage du Rivage de Denis Cohen, partition bavarde, confuse, bruyante et souvent agressive. C’est l’ami Yves Chauris qui donne l’éclat de la jeunesse avec une partition écrite au conservatoire en 2002. Ce ne sont que l’urgence de l’expression, l’emportement de l’espoir, la volonté de trouver un chemin qui donnent l’état de …Solitude, récif, étoile…, page inspirée, construite, envolée. Créateur discret, exigent, honnête et soucieux, Yves Chauris sera écouté.
Méandres, non plus attente, mais immanence, discussion nocturne avec LC**�
Promenades parisiennes : Festival Présences, suite et fin
Soleil, presque irrévérencieux en ce début mai. Cité de la musique, de jeunes gens, parfois dénudés, allongés sur les pelouses ; d’autres, rangées de lunettes de soleil, sur la terrasse du café de la musique. Un air, assez prononcé, d’été. Et un public relativement important pour les concerts du festival Présences. Comme chaque édition : des bonnes et mauvaises découvertes. Mais une certitude, le festival éclaire les affres de la création : entre hybridités et souvenirs nostalgiques de la modernité, entre facilités et banalités.
Alors, on oubliera, les courtes pièces de Magnus Lindberg, les Silhouettes (grises et bien monotones) de Yan Maresz pour orchestre à cordes. Mais le pire n’était pas encore entendu en ce vendredi soir. Rien de honteux pour l’instant.
Période de cinéma oblige :
Pour les palmes du plus grand ennui, décorons :
- Toshi Ichiyanagi pour une partition hasardeuse à tous points de vues…
- Olivier Meston avec une interminable pièce pour violoncelle et piano, sans changement de tempo, avec quelques gestes romantiques assez maladroits et bizarrement écrits pour le violoncelle.
- Jean-Louis Agobet avec Sectio (création mondiale) et son « catalogue d’effets » aux coups de grosse caisse tapageurs.
- Le grand prix revient à Jean-Luc Darbellay pour la partition la plus ennuyeuse. Bravo ! Dix minutes annoncées sur le programme sont devenues vingt minutes au concert. Un long moment pour cor (à l’écriture extrêmement sommaire) et ensemble. On avait déjà eut droit à un concerto pour cor du même Darbellay lors de Présences à Montpellier (je ne comprends pas vraiment les doublons du festival d’ailleurs ; c’est la même chose pour Jean-Louis Agobet). Ici, on a retrouvé sans joie les interminables chromatismes retournés, les mêmes jeux d’échos (enfantins dans la facture), les mêmes gestes grossiers et, j’ose le mot : de la vulgarité.
La palme du respect revient à : François-Bernard Mâche avec ses quarante minutes de musique (Taranis pour récitant, chœur et orchestre). Musique monde qui refait l’histoire, Cantate spirituelle avec récitant, musique géologique. Travail de titan.
Les palmes de musique poétique reviennent à :
- Philippe Schoeller avec The Eyes of the Wind, pour violoncelle et orchestre. Musique de lumière, d’attente, d’écoute.
- Akira Nishimura pour Corps d’arc-en-ciel, partition somptueuse, fantaisie contemplative aux couleurs délicates et raffinées. Ainsi la création.
Un 8 mai, quelque part
Nous croyons qu’une fois n’est pas coutume ; pour cela je vous donne un geste quotidien. En ce 8 mai radieusement ensoleillé, sur une partie de mon bureau, à gauche, une colonne de livres ouverts chaque jour.
Voilà le rituel :
Jean-René, l’indispensable, le 8 mai 1958 :
« Être obligé de repousser ces flots de vie qui vous montent à la tête, comme des flots de sang ; se vider volontairement, se dénouer, se défaire. »
Jacques, le tourmenté, le 8 mai 1917 :
« La guerre, dans le domaine de l’esprit, n’aura été qu’une commotion, comme la Révolution. Elle peut en faire tomber quelque chose, comme les fruits d’un arbre qu’on secoue. Mais ce sera simplement ce qu’il portait déjà. L’esprit seul peut produire de l’esprit. Tout ce qui le tente et le travaille n’est que pluie, neige, soleil ou tempête, ne peut que l’arroser, le mûrir ou l’ébranler ; mais lui seul crée. »
Jean-Patrick, le social, le 8 mai 1970 :
« Nous ne faisons que travailler. C’est aussi que nous sommes diminués (harassés) donc moins productifs. Mélissa tape toute la journée, je traduis toute la journée. Nous n’avons plus un rond. Je tanne Rénova. Demain je passerai chez Lévy. Il est question de 1000 F d’avance lundi, ce qui serait bien arrangeant. En tout cas, pour ce qui est du travail, ce mois va être un sacré tunnel. »
Jean-Luc, le sulfureux, le 8 mai 1989 :
« Besançon. 10H30
Soleil
Suis rentré à Paris. J’abandonne un peu ce cahier. Est-ce que je sais ? Je ne crois pas à grand chose.
Lecture : Un thé au Sahara de Paul Bowles
Travail sur Les Adieux.
Refusé à la Villa Médicis. Olé !
Quelques séducteurs encore. Je croise Ron parfois. On parle, on rit.
C’est difficile ! Est-ce que je sais ? »
Gérard, le précis, le 8 mai 1998 :
« Acheté un bouquet de lilas à l’homme qui se poste tous les ans place de la Bastille, devant la banque de France. N’ai travaillé à rien ni rien lu parce que je suis resté effrayé par ce cortège de terreur des beaux jours. Qu’a pu donc être au jour le jour la conscience solitaire de Brahms ? »
Eugène, le soucieux, le 8 mai 1855 :
« J’écris à Dutilleux :
Mon cher ami quand j’ai vu avant-hier dans vos mains et sous vos yeux la petite esquisse de Tobie, elle m’a paru misérable, quoique cependant je l’eusse faite avec plaisir. Enfin, quoi qu’il en soit de cette impression, je me suis rappelé après votre départ que vous aviez regardé avec plaisir le Petit lion qui était sur un chevalet. Je souhaite bien ne pas me tromper en pensant qu’il a pu vous plaire : je vous l’aurais envoyé tout de suite sans les petites touches nécessaires à son achèvement et que j’ai faites hier. Recevez-le avec le même plaisir que j’ai à vous l’envoyer, et vous me rendrez bien heureux.
Il est encore frais dans certaines parties : évitez la poussière pendant deux ou trois jours. »
Virginia, la douce mélancolique, le 8 mai 1897 :
« Nessa, Georgie et moi sommes allés le matin à la banque chercher la coffre de Stella & Jack. En cours de route, un fiacre s’est retourné dans Piccadilly – je l’ai vu suspendu entre ciel et terre – le cheval décollant du sol et le cocher bondissant de son siège. Heureusement ni le cheval ni le cocher n’eurent de mal, en revanche la voiture était hors d’usage – j’ai ensuite à nouveau trouvé moyen d’apercevoir un homme en train de se faire écraser par un omnibus, mais de Piccadily Circus où nous étions, il était impossible de distinguer les détails. »
Huguenin, Rivière, Manchette, Lagarce, Pesson, Delacroix et Woolf ont vécu un 8 mai sur terre. Et chacun, par ce que les affres de la création sont au centre de leur vie, utilise le journal comme confident, conseillé, ami. Consignation scrupuleuse, impossibilité de tout dire. Jean-René Huguenin veut changer de peau avec le printemps, Jacques Rivière souffre dans un camp de prisonnier, Jean-Patrick Manchette pense déjà à sa fin de moi, Jean-Luc Lagarce ne supporte plus l’insolente beauté des garçons, Gérard Pesson souffre de sa passivité, Eugène Delacroix ne veut plus de l’inachèvement et Virginia Woolf arpente les rues…. et chacun pense à son œuvre.
Et vous ?
Une journée avec Pascal
« Etre snob, c’est se condamner à “avoir l’air” plutôt que d’être. »
Une amie !
Dusapin. Midi. Une étude pour piano, lundi, à l’Opéra Comique, par l’ami David Violi. Après l’Op. 110 de Beethoven inspiré et des Debussy colorés (quelques études et l’Isle Joyeuse), l’Etude n° 6 de Dusapin. Etude sur un temps figé, sur l’immobilité jusqu’à l’implosion. Avec élégance, le compositeur tourne autour d’une harmonie, sans jamais user ni l’idée, ni le geste. Comme chacune des études, celle-ci est dense, construite. Etude du son et de la durée stagnante.
Dusapin. Soir. Roméo et Juliette à l’Opéra Comique. Et le Paris musical défile. Marie-Aude Roux et son inaltérable chignon, Nicolas D’Estienne d’Orves avec son gilet et son écharpe rouge, l’inusable et rock’n roll Elisabeth Chojnacka, Eric Naulleau en compagnie d’Elisabeth Quin, Juliette Deschamps avec CDP**, R** avec M**…
Tout ça pour ça : une mise en scène assez réussie mais une musique pâle et un livret prétentieux. « Nous ne voulions pas de drame entre les personnages seulement un drame entre le texte et la musique » écrit Pascal Dusapin. Certes, mais il est sans doute plus facile de ne pas faire d’action, plutôt qu’une. Alors Dusapin/Cadiot font semblant. On fait croire à une histoire, on vous fait croire que c’est intelligent mais aussi…. drôle. Tant qu’à faire.
Certaines scènes sont interminables, d’autres gâchées par un livret boursouflé, le travail d’orchestre presque inexistant et les facilités : envahissantes. Oui, c’est le Dusapin des années 80 – sans doute autre aujourd’hui – il fallait faire l’intello, le drôle…
Dommage, car la mise en scène propose quelques idées, l’utilisation de l’électronique comme prolongement des voix ou de l’orchestre est également bien faite. Mais, convoquer l’Amour, la Mort, l’Humour, l’Absurde, le Philosophique…. c’est, comme dit une amie, « se condamner “à avoir l’air” plutôt que d’être » : un poil snob !
Suspension, sourire… et conversations
Ainsi donc :
après une semaine radiophonique, un éclair de printemps.
Et,
quelques pas de danse pour croire à la légèreté : deux ballets de Mats Ek à Garnier. Le premier, La Maison de Bernarda, froid, calculé, un peu long. Sans doute sinistre, parfois kitch. Notamment le duo avec le Christ. Mais le deuxième, Une Sorte de… : vivant, drôle. Deux couples égarés, réconciliés et entrecoupés par la fureur de la ville. Nolwenn Daniel, pliée dans une valise ; Nicolas Le Riche, les bras levés vers un ciel. Miteki Kudo épuisée par une danse avec Benjamin Pech. Une femme passe la serpillère : désespérée. Et la foule, rythmée, bouillonnante et imagée par Mats Ek. Les hommes se déchirent, s’entraident. Ils font semblant, marionnettes d’une société un peu folle. Et les idées ! L’espace, la lumière… Puis le rideau se referme, l’homme lève ses mains vers le ciel, elle – si frêle – ne le rejoindra pas et reste du côté de la ville car la porte de l’intérieur est infranchissable. Puis : sommeil. Et si cela n’était qu’un rêve. Nicolas Le Riche se couche. D’ailleurs, c’est bien lui – au détour d’un saut –, qui propose une définition de la grâce par sa suspension. C’est donc un rêve.
F**, à mes côtés, reste de marbre. Elle n’applaudira pas la performance : ces jeunes gens saluent ; il ne reste plus que quelques éphémères et radieuses images de leurs pas sur la scène.
Et,
un livre. Un poème. Un reste de vie, un souvenir. Philippe Jaccottet ne laisse presque plus rien. Fragments, étirés, retirés d’un imaginaire encore foisonnant. Quelques images (« Paroles tenant à la terre par leur tige invisible »), les mémoires et les obituaires de ses amis disparus. Ce peu de bruit, est une musique silencieuse. Et pourtant, tout est doux, savoureux : cette sorte de sourire que sont parfois aussi les fleurs, au milieu des herbes graves. Le sourire de Philippe Jaccottet est mélancolique, mais c’est un sourire. Il propose car il sait que là où tout se fige : il faut savourer l’image. Il regarde et contemple. Le temps. Car il sait exactement ce qu’il a tant de fois ressenti et essayé de dire : un creusement de l’espace-temps jusqu’à l’infini. Calme lecture.
Et,
longue discussion avec J**. Café avec B**, radieuse et drôle. Le soleil dans ses cheveux. Quelques phrases échangées avec G**.
Et,
…
Vous êtes poètes
« C’est un rêve modeste et fou
il aurait mieux valu le taire
vous me mettrez avec en terre
comme une étoile au fond d’un trou. »
Aragon
Il n’y a pas besoin d’écrire des poèmes pour être poète. C’est seulement une voie de la perfection par la contemplation. Est poète celui qui écoute, voit, entend. Celui qui attend et ce souvient d’un temps immémorial. C’est une forme de la création : une certitude. La poésie est un indispensable artifice de la vie car c’est écrire autre chose, voir au-delà d’un chemin ; c’est dépasser une technique. Une façon de vivre : à côté. S’inscrire dans la pensée de l’immédiat, une raison de l’admiration. C’est considérer d’aller vers la connaissance, mais aussi l’impossibilité, l’impuissance même d’un homme face au monde, à ce monde. Comme s’il suffisait d’aller vers l’inachevé en tenant, avec peu de bruit, un journal du quotidien.
Domaine personnel, le poète est aussi celui qui laisse le mystère sur sa vie, celui qui ne guérit jamais de sa jeunesse, celui qui note une phrase sur un bout de papier, un coin de table. Blessure mystérieuse, révélation simultanée de la vie et de la mort, de l’instant et du temps éternel. N’est-ce pas aussi et surtout le désespoir de l’impossibilité, de l’impuissance.
En fait, le poète : c’est l’écolier chassé qui pleure dans les blés car l’oiseau qu’il désire ne veut pas se poser.
Je suis d’accord avec vous, c’est aussi une superficialité, un maniérisme. Libre de préciosité et qui nous dit la vie, le regret. Obsessions complexes. Cohérence profonde, avec ses horizons successifs. Pour vous, pour moi, c’est croire à la beauté d’une lumière sur la carrosserie d’une voiture, c’est un livre abandonné sur un canapé, une rangée d’âmes le long de la corniche, l’une prête à bondir, l’autre presque enchaînée. Souvenir d’une première fois, d’une caresse. Se dire que le quotidien peut-être poésie. C’est cela le poète. Aragon – Char – Rimbaud – Jacob - … il seraient morts pour donner une définition de la poésie. Mais ils ne furent pas seuls.
Nous sommes.
Poète : don mystérieux, sceau des puissances supérieures.
Poète : une infirmité ou une malédiction.
Poésie : liaison particulière entre les diverses vies qui composent notre vie, et ces liaisons sont un devenir, une résonance intérieure, peut-être même le goût de soi-même.
Oui.
Oui, la poésie est l’émotion centrale. Croire au ciel bleu, à l’amitié de G**, au désarroi de A**, aux doutes de F**, aux silences de J**,… lever sa voix parmi ces chants tenus par des hommes. C’est espérer le bonheur dans un temps ou l’on ne peut pas être heureux. « Le bonheur existe, et j’y crois », disait Aragon. C’est un cri de la douleur contre ce qui menace et massacre le bonheur. Comment ne l’entendrait-on pas ? Pour écrire qu’«il n’y a pas d’amour heureux», il a fallu simplement avoir une haute idée de l’amour. Nous ne l’avons pas forcément. Ce bonheur auquel il nous demande de croire, ce n’est ni l’amour, ni un fait véritable. C’est la poésie même.
C’est un espoir
G**, l’amitié
L**, l’impossibilité
A**, l’envie
F**, l’incertitude
J**, l’absence
R**, l’inquiétude
À la lumière croire
C’est un homme, plié par les malheurs, de la même façon que G** me parle des siens, avec sincérité, amitié. C’est un homme qui voudrait à la lumière croire. Ses mains le long des barreaux, son regard rivé vers un semblant de ciel. Le souvenir d’une voix maternelle. Un ange. Elle lui dit que le soleil de vie s’est retiré de son corps : mon Dieu qu’il est blême ! Nul miroir pour voir la mort pâle. Il y a sans doute de quoi rire, croyez-moi. Mais ces barreaux, noirs, enlacés, froids pour un moment. Ce corps suspendu.
Le temps a lâché ses mailles et il ne reste plus que lui : l’espoir. Par un souffle retenu, il se tient sur le seuil de la vie et de la mort ; les yeux baissés les mains vides. Et la mer dont le bruit ne rend jamais ses noyers, son âme dispersée après lui, ses rêves broyés. Mais il espère. C’est pour cela que l’homme vit. Il espère.
Espoir sans raison. Ses amis sont des bourreaux, des gardiens d’enfer. Sa musique : son cœur qui par quatre fois ne s’arrête pas de battre. Avec violence. Déchirée, lyrique et désespérée : sa musique. Il entend ces voix denses et ces paroles sèchent comme le bêton à sa lèvre humide. La lumière reflet de ses songes. Allongé, assoupi, aux marges d’une vie, il chante. Il n’a plus rien : il chante. C’est Le Prisonnier de Luigi Dallapiccola. Si beau. A**, pour qui c’est la première fois, n’en reviendra pas.
Promenades d’une semaine parisienne
Ce n’est pas chose simple que de donner une dimension aux Impromptus de Schubert ; une grande, une vraie. Ce lundi soir, Philippe Cassard a tenté ; il a réussi. Parce qu’il prend son auditeur et ne le lâche pas. Parce qu’il propose, chante, impose. Philippe Cassard nous mène, à chaque instant, sur les bords d’une frontière, sur les limites d’une contrée obscure dont les confins sont ceux de la rupture. Ces paysages expressionnistes, grimaçants, douloureux. Plus d’une fois, on risque, on tente. Le son, à la limite de saturer, le pianiste de craquer, l’auditeur de fuir. Mais, par miracle, Cassard réconforte et se rachète.
Par instant, il console. Sauvé, soulagé, meurtri : on accepte la confidence. La Sonate D 959, jouée en deuxième partie, est moins aboutie, moins pensée ; alors les traits sont forcés, parfois déformés. Cassard est l’homme qui nous fait cheminer vers les frontières, il danse sur ces limites fébriles, sensibles, incertaines. Jamais il ne les franchit : il reste l’équilibriste.
C’était un lundi soir au Théâtre des Champs-Elysées.
Le lendemain, même lieu avec un autre pianiste. On a peine à croire qu’Aldo Ciccolini a 83 ans. Il chante son Schubert avec coquetterie, afféterie parfois. Il tient ses Tableaux d’une exposition avec force et vigueur. La grande porte de Kiev s’ouvre sur un jardin féerique. Aldo impressionne par ses ressources sonores. Pas de faiblesse ; la certitude de ce qu’il doit dire. Il dit, il partage. Implacable, le pianiste donne. Et le cœur se serre lors d’un bis (Nocturne de Chopin), sucré, doux, renversant. Et le public a rêvé l’espace d’un instant ce mardi soir.
Mercredi : les deux magots. Le prix littéraire revient à André Tubeuf pour l’Offrande musicale. Dans le café, bondé, un pianiste un peu perdu (aussi) me parle de Stockhausen. J’écoute.
Dîner avec AK** ; elle me dit ne plus croire en les évangiles. Elle m’écoute, elle est ma bienveillante.
Jeudi matin, au CNR, un colloque sur Mai 68 et la musique : un bastion de résistants pense avoir fait la révolution. Renaud Gagneux ne s’en est pas remis, Alain Louvier croit ironiser, François Nicolas analyser. Utopies. Parfois ridicules. On ne devrait pas parler du passé, de l’Histoire.
Déjeuner avec J** ; il me conforte dans l’idée de faire un voyage seul au Sénégal. Il le faisait à mon âge. On parle de Senghor qu’il apprenait de mémoire.
Une femme manque une marche et choit.
Jeudi soir : F** m’invite aux Ballets de l’opéra. Initiation. Balanchine, Noureev et Forsythe. Belle austérité de Balanchine, classicisme coloré de Noureev, énergie inventive de Forsythe. Histoires de corps, de groupes, de gestes. Pas d’argument, ni d’artifice chez Balanchine, fresque narrative chez Noureev, danses multipliées et lumières foncées pour Forsythe. Les reflets chavirent; vélocité d’un corps, poésie d’un pas, souvenir d’un geste. Un homme court à en mourir et son cœur bat ah comme il bat. Je pense aux cœurs courageux, transpirants, courageux comme ces femmes. Pour nous qui n’avons pas de mots, pas de geste, distinguant ces lumières fugitives, ces halos qui sautent, il faut donc en tout cas que cet homme qui court soit une image. C’était jeudi à la Bastille.
Samedi, de retour de la douce Suisse, je retrouve avec AK** le jeune Aldo pour 3 concertos, pas moins. C’est avec la même concentration et la même certitude que Ciccolini enchaîne le double de Poulenc, le quatrième de Saint-Saëns, et celui de Schumann. Plénitude du son, énergie des attaques (on croirait entendre des trompettes dans son thème du dernier mouvement), prouesses techniques, suavité de certaines phrases. Son concerto de Schumann est serein, articulé, parfait et fasciné par ses réponses. Une leçon vivifiante de beauté qui justifie notre passage sur cette planète. Un rêve.
Dimanche, gris alors que le lac Léman, hier, portait son soleil comme un miroir, chantait son printemps. Un café avec A**, il me parle simplement de : sa vie. L’inconnu porte l’espoir. Comme sur le quai désert, la Seine dépliée (il me dit qu’il se plie à ses rêves) ; un mouchoir bleu sur le macadam. Paris sous la pluie.
Il paraît que :
- Le printemps est là!
- Hélène Grimaud élève des poissons rouges en Allemagne.
- Les chœurs de Radio France sont d’une grande précision.
- Anna Gavalda écrit un livret d’opéra pour Pascal Dusapin.
- La prochaine leçon de Jean-François Zygel sera : « Analyse du sérialisme à Darmstadt en juillet 1963 ».
- La création est la priorité du service public.
- L** n’attend rien d’autrui.
- L’on connaît bien, en France, la musique d’Hosokawa.
- Jean-Yves Thibaudet va jouer la sonate de Barraqué (et celles de Boulez en complément).
- L’on récite toujours des poèmes, ici et ailleurs.
Nos rêves ont la vie dure (?)
Luca Francesconi se souvient
Les mesures du temps doivent sans doute au passé. Pas à pas, elles nous projettent vers un inachevé. Ce n’est qu’une aventure, à nous d’en jouer le jeu. Si notre mémoire est démentielle, si nos pèlerinages dans ces contrées heureuses et passées sont quotidiens, d’autres (sans doute plus avisés) avaient prôné une rupture. Elle a eu lieu, parfois avec bonheur. Mais certains, aujourd’hui encore, ne quittent plus ces paysages désolés, barricadés. Et l’Ircam, parfois les confortent. Luca Francesconi, lui, se souvient. Sa mémoire n’est que souvenir précis, choisi, et non cauchemars envahissants.
Qu’il se réclame comme le successeur de la « génération des pères » (Boulez, Berio et Maderna avec lesquels il étudia, ou Stockhausen) : c’est un fait. Réel, indéniable. Il en garde les tics, les gestes. Mais son enjeu, car l’homme est sans doute malin, serait : la « mémoire-séduisante ». Il y a chez lui cette noble volonté de la construction d’un sens, d’un langage oserait-on dire. L’auditeur ne se perd jamais car si par absence un paysage aride se pointe, aussitôt Francesconi vous rassure. Vous séduit. Diable d’italien, beau parleur !
La demi-heure d’Etymo passe et fascine parce que voix, électronique et ensemble ne font qu’un. Et Baudelaire, comme un Dieu, survient à la fin. Da capo a quelques harmonies suaves, consolatrices. A Fuco pour guitare et ensemble avance, volubile et virtuose. Limpide et claire, sa musique est un beau compromis (sans démagogie) pour une synthèse postmoderne. Ce disque s’écoute sans ennui, c’est en fait assez rare. Doucement, Francesconi reconstruit. On suit.
Etymo - Da Capo - A fuoco - Animus (Kairos)Luca FRANCESCONIIrcam
Ensemble intercontemporain
Susanna Mälkki, direction
Promenade lyonnaise : voyage au Japon
Le Curlew River de Benjamin Britten, mis en scène par Olivier Py, est sobre et sombre. On retrouve l’univers du Tristan qu’Olivier Py avait mis en scène à Genève. Un décor noir, vertical ébloui de temps à autre par un voile blanc, fugitif et immatériel. Chaque protagoniste est vêtu d’un noir, intense et charnel. Olivier Py, on le sait, est fasciné par le corps des hommes : il sculpte, architecture et construit l’espace scénique par les chanteurs. Rien n’est gratuit, chacun trouve sa place sur scène. Le rôle de la Folle, par le somptueux Michael Slattery (qui se révèle meilleur acteur que chanteur) n’est pas envahissant mais toujours mobile, expressif.
Uniquement des voix d’hommes
Et puisque la scène du Théâtre des Célestins est petite, Py utilise les hauteurs et profondeurs avec un jeu d’acteurs parfait, vivant. L’espace est occupé, l’œil ne s’ennuie jamais. Et la musique, alors que j’étais assis sur un côté de la salle et dans l’impossibilité de lire les sous-titres ; la musique suffisait. Âpre, nue. Peu de chose entre un souvenir de psalmodie grégorienne et un lyrisme contenu. Quelques harmonies frustes, rudes, parfois orientalisantes. Peu d’instruments, et tous présents sur scène : un défi. Une heure, uniquement des voix d’hommes (Britten écrit à merveille), pour une musique composée en 1964, presque dix années après un séjour à Tokyo car tout artiste, un rien mystique - Claudel par exemple -, est attiré par le nô japonais lors d’un séjour. La découverte est toujours forte, par son aspect dépouillé, par le rituel et la pureté de l’action, de l’âme.
Curlew River est une histoire ou l’allégorie devient réalité, ou la musique devient l’action, ou les chanteurs deviennent des moines, des frères dans la communion. La première eut lieu dans une église, à Oxford. Oratorio, opéra ? Sacré, profane ? Est, ouest ? Parabole d’église, c’est ce que voulait le compositeur. Sublime. Dans le sens ou cela élève l’esprit. Poignant de simplicité, nudité tragique.
L’odyssée de l’espace
Deuxième soir : pluie sur Lyon, son avenue de la République, ses commerces et son opéra, curieux mélange de modernité et d’académisme. Un lieu noir, branché et moderne ; les couloirs font penser à ceux d’une boîte de nuit, et l’intérieur de la salle : 2001, l’odyssée de l’espace. Nous prenons place, A** et moi, dans le vaisseau, des lumières oranges clignotent pour un décor futuriste. Mais c’est la poésie de Peter Eötvös qui fait effet : une mise en scène minimaliste pour un opéra, Lady Sarashina, raffiné, coloré.
C’est d’abord l’esthétique générale qui séduit : la beauté des costumes mise en valeur par une lumière subtile et précise. Tons pastel, lissés, stylisés dont les reliefs, un rien rêveurs, s’extraient du décor minimaliste. Rien n’est laissé au hasard. Et la musique, avec un orchestre savamment spécialisé, dosé, et une écriture vocale souple et lyrique sans démagogie, renforce l’idée de rêve. Onirique, l’œuvre est belle, séduisante. Peter Eötvös, l’un des compositeurs emblématique de notre époque, poursuit sa quête d’une musique naturelle, cosmique, inventive. Le livret, sans véritable action - une suite de tableaux poétiques - vous laisse un peu extérieur, mais peu importe. L’œuvre du compositeur n’est pas véritablement un opéra ; mais un songe, un paysage, un rire (la scène du chat), une prière (le requiem) : un poème.
Jeu de hasard
Mercredi midi, dans l’amphithéâtre de ce même lieu, un concert avec des pièces de Robert Pascal. Une série de petites œuvres pour instruments solos reliés à un dispositif électronique. Rude. Série monotone, dont le dispositif n’apporte rien. Rien. Oui, rien. Il n’y a rien. Pas de travail rythmique, harmonique,… tout semble aléatoire. Ce jeu de hasard devient… hasardeux. Puis le compositeur prend la parole, il se justifie : « l’ambition est ici limitée ». Ouf ! L’homme est conscient. Conscient que ces idées sont : primaires. Il se justifie : « C’est un projet artistique autour des musiques d’aujourd’hui pour les enfants ». Ah d’accord ! A côté de moi, un enfant de 5 ans : il adore. Zut : je suis trop vieux.
Longer les quais, côté Saône, direction le CNSM. F**, au téléphone, ne peut me dire si je marche dans le bon sens. En fait : non. J’arrive juste à temps pour écouter la musique de Raphaëlle Biston. Jeune compositrice, issue du CNSM de Lyon. Elle fait la musique que l’on entend dans les deux CNSM : petits bruits, souffles, gestes « post-pessonnien », silences, fragments de fragments,… heureusement, juste après, une œuvre, une vraie, une grande : Kosmos de Peter Eötvös pour deux pianos. Idées, mimétisme, espace, geste lyrique, jubilation. Bravo aux deux étudiants.
Nô, oui et non
Le soir, je retrouve A** : retour à l’opéra, pour le dernier du festival Japon : Hanjo de Toshio Hosokawa. Une musique exigeante, belle, raffinée avec quelques souvenirs de Takemitsu. Une écriture vocale tendue, lyrique (et merveilleusement défendue par les chanteuses : Claire Debono et Fredrika Brillembourg, à la sillhouette sublime !). La mise en scène d’Anne Teresa De Keersmaeker est dépouillée, pas toujours cohérente, pas toujours poétique. Mais l’ambiance générale est étouffante, tendue, angoissante. Un homme, quelques places devant nous, fait un malaise.
Hosokawa a conçu son livret à partir du dernier des cinq nô modernes de Mishima. Et l’on retrouve l’univers angoissé de l’écrivain, la confusion des sentiments, le mal-être aux portes de la folie dans un Japon moderne dont la poésie n’est plus que nostalgie. Elégie de l’attente : harmonies statiques, acteurs silencieux, gestes ralentis. Fascinant. On ressort éprouvé car, en fait, notre vie est une attente. Enchanté.
Nous décidons, avec A**, d’aller dîner dans un resto… japonais. Nous arrivons dans un lieu moderne, branché (ah ! Lyon !). On nous fait asseoir le long d’un mur. Sur une chaîne automatique défile une série de plats. Ici, crevettes factices sous Cellophane, là makis dans une assiette. Interloqués par le souvenir de « l’aile ou la cuisse », nous comprenons qu’il faut faire notre choix : attraper l’appât lors de son passage. Nous rions.
Ouf, pas trop vieux
Dernière journée lyonnaise avec la création de Har, le Tailleur de pierre de Martin Matalon et Richard Dubelski d’après un conte traditionnel taoïste. La représentation à laquelle j’assiste s’adresse aux scolaires. Je me trouve donc parmi une soixantaine de gamins issus de classe primaire… Mais l’œuvre est si ludique, onirique et bien conduite que le charme opère. L’univers de Martin Matalon est un éclat, une salve d’idées musicales. À chemin entre une musique improvisée ou écrite, le conte est porté par les musiciens-acteurs : l’excellent Trio Suo Tempore. Mimes, dialogues, poésie, ambiances sonores, virtuosité instrumentale. Rien n’est simpliste car les enfants ont droit à une musique exigeante, riche et colorée. Martin Matalon s’amuse et ses musiciens (Laurence Chave, Eve Payeur, Philippe Cornus) captivent par les prouesses physiques, mentales ou musicales. Et les enfants rient. Ouf : je ne suis pas trop vieux.
Le soir, dernier concert : Pierre-Laurent Aimard. En grande forme. Pendant deux heures de musique, il enchaîne les œuvres de Stroppa, Kurtag, Eötvös, Scriabine. Le pianiste, dans ce répertoire, impressionne par l’économie physique utilisée : la justesse du geste, de la pensée. Bel exemple de concentration.
Portraits minutes :
L**, jeune instituteur de son état, fume trop et boit du whisky : il a la nonchalance séduisante. Souvenir d’un non-lieu.
A**, jeune pianiste de son état, est réfléchie et attentive aux amitiés : elle a l’intelligence intemporelle. Souvenir d’été.
D**, jeune pianiste de son état, a le talent pour imiter l’autre et l’amitié sincère : il déclenche facilement le rire. Souvenir d’été
G**, jeune pianiste de son état; boit une bière avec vous après le concert de Luganski : il est lucide sur les rapports humains. Souvenir d’été.
C**, étudiante de son état, a le sourire éclatant et les idées rapides : elle a le charme vagabond. Souvenir d’une soirée.
M**, courageuse de son état, est angoissée et fatiguée : il faudrait la porter à bout de bras. Souvenir de vie.
Promenades parisiennes : “L’Autre côté”, de Bruno Mantovani
De l’autre côté, tendu, noir, machiavélique, âpre : fascinant. De l’autre côté se trouve un empire du rêve, séparé du monde par un mur d’enceinte, lieu d’asile de tous les insatisfaits de la civilisation moderne. Ainsi, le propos de l’opéra de Bruno Mantovani.
Bien souvent, les versions scéniques (sans décor) d’un opéra peuvent être de véritables échecs. Ce n’est pas le cas pour celui de Mantovani, peut-être même l’inverse. L’univers sombre devient noir ; l’orchestration se tient avec merveille car l’orchestre d’Île de France est galvanisé par Pascal Rophé. La dramaturgie, dont MF**, elle aussi sous le charme, décèle – à juste titre sans doute – un souvenir d’expressionnisme, est solide, construite. La spatialisation des percussions prend son sens, les détails ciselés et trouvailles miraculeuses de l’orchestration s’entendent. Mantovani me fascine parce que chaque idée musicale est menée à son terme, à son silence par l’obsession. L’œuvre vous arrache, s’impose avec autorité : le compositeur impressionne par sa maîtrise, sa syntaxe, ses idées. Son orchestre est massif, ses voix tendues – ce n’est pas simple d’utiliser le français sans jamais se souvenir d’un Debussy – le traitement vocal convainc et son opéra demeure onirique. Un rêve, un cauchemar ? Sans importance. Pour ce songe, l’Autre côté, Mantovani est un grand compositeur.
Promenade Pianistique : Concours d’Orléans (4 mars 2008)
Orléans donne parfois de grands pianistes :
Winston Choï, l’engagé ;
Toros Can, l’architecturé ;
Wilhem Latchoumia, le joyeux.
Florence Cioccolani, la délicate ?
Je ne sais pas.
Cette année, le concours ne semble pas avoir révélé de grandes personnalités, même si la finale présentait :
un Américain (Adam Marks) plutôt sympathique,
un Hollandais (Antal Sporck) sérieux mais pas ennuyeux,
et une Française (Florence Cioccolani) raffinée, audacieuse.
L’intérêt revient donc à la musique.
Entendre trois fois la création d’Edith Canat de Chizy par trois pianistes différents :
un luxe.
Trois fois le Trio de Ravel :
une joie (avec le violoncelle serein de Marc Coppey).
L’œuvre de Canat de Chizy est dense, les instruments (pour la même formation que le Quatuor pour la fin du temps) sont traités d’un seul bloc.
Râpeux, rugueux.
L’écriture est fugitive, alerte, insaisissable. La compositrice ne cesse de poursuivre cette quête du geste, de l’écriture rapide, irisée.
Les résultats sont donnés vers 00h30, sans tension, sans surprise.
Ainsi.
Et le thème, le premier, du Pantoum de Ravel, reste, demeure, vous poursuit, vous obsède, vous prend, vous ronge.
L**, lui, a le deuxième.
Ainsi.
Piano éclatant
Dépasser l’instrument fût sans doute l’une des utopies (atteinte) du siècle dernier. Repousser les limites du son, d’un orchestre, et d’un musicien aussi. Le disque de Wilhem Latchoumia est un bel exemple. Regard sur une époque (Harvey, Cage, Jodlowski, Nono, Ferrari), sur une technique (piano et sons fixés). Et surtout un regard qui scrute les multiples possibilités du genre, un regard radieux et vivant pour ouvrir les possibles. Multiples écoutes, traversées fertiles dans un univers sonore fascinant, éprouvant. Et l’on atteint l’autre rive avec bonheur.
Wilhem Latchoumia réussit par son énergie, par sa vitalité, par sa pulsion rythmique implacable. La pièce de Harvey est poétique, les deux séries de Jodlowski sont éclatantes, « A la recherche du rythme perdu », de Luc Ferrari, fascine (il reste le compositeur qui connaît mieux que personne cette alliance de l’acoustique et électronique), et Luigi Nono s’impose. Caméléon, Latchoumia semble parfaitement à l’aise avec chacun des styles, chacun des univers. Il traverse les 16 minutes de Luc Ferrari avec facilité, écoute les 13 minutes de Nono avec poésie. Il jouit d’une élégance sonore avec Jonathan Harvey et s’amuse follement avec Jodlowski.
Wilhem Latchoumia danse, chante, rit. Et donne un premier disque audacieux, vivant, original, engagé. L’esthétique est parfaite, rien n’est austère, rien n’est arrogant. J’ai hâte de l’entendre aussi dans Beethoven ou Brahms, mais j’espère surtout qu’il continuera de proposer quelques jalons de notre époque, quelques fragments contemporains, quelques instants réels.
Wilhem Latchoumia - Piano et Electronic Sounds (œuvres de Harvey, Cage, Jodlowski, Nono et Ferrari), Sisyphe.
Dire autant de choses
Edith a été jeune. Ne sachant trop que faire, elle a d’abord observé le monde. Elle s’est engagée pendant la première guerre, elle a réfléchit. Husserl l’a encouragée. Edith s’est aussi convertie au catholicisme, car elle sait que l’amour le plus exclusif pour une personne est toujours l’amour d’autre chose. Elle pense aussi que les plus grandes choses se font dans la solitude, la grande solitude. Elle a cherché, on l’a arrêté, elle fut déportée. « Il y a, oui il y a : un monde au-dessus des larmes, et ce monde est une chanson : et ce monde est chanté. » Mort et vie d’Edith Stein, c’est le dernier roman, ciselé, audacieux, poétique, parfois drôle ou sensible, parfois agaçant de Yann Moix.
Ian est dans un café. Sa fine silhouette, son air frêle, jeune ; on le croirait - de par son élégance naturelle – sorti d’un roman de Scott Fitzgerald. Ian, qui n’a pas d’écharpe malgré le froid, tient son verre d’une main, et de l’autre un livre de Freud parce qu’il aime comprendre le « mécanisme » de l’être, de l’affect, de l’homme, de l’âme. Ce soir, Ian va vivre une histoire. Il sera voyageur. Wanderer. Il va partir, chercher, aimer, rire, pleurer, se noyer. Il va chanter. Sa voix souple fait vivre ce drame, il en connaît chaque détail, chaque humeur. Ian bouleverse. Ce soir-là, au Louvre, Ian Bostridge chante Die Schöne Müllerin, de Schubert.
Pierre est malade. Il va sans doute mourir, malgré son jeune âge. Alors, il observe, contemple, attend. Il ne sait plus exactement ce que sait que d’aimer, c’est pour cela qu’il regarde autour de lui : sa sœur, radieuse et souriante. Si le ciel est si bleu, si vaste, c’est parce que les sentiments des uns, des autres, sont complexes. Mieux vaut rire en regardant cette boulangère égoïste, ce professeur perdu, cette jeune femme amoureuse. Les rues sont sinueuses, mais Pierre, sur son balcon, fait pousser des fleurs, il parle aux enfants, il danse de joie, de fatigue. Il pleure, mais il vit. Paris est le beau film polyphonique (rhapsodique même) de Cédric Klapisch.
Conserver les ruines ?
Le théâtre des Bouffes du Nord entretient ses ruines avec un certain charme. Philippe Manoury fait la même chose avec sa musique. Débris, ancienne gloire, fin d’un règne, vestiges dégradés : la création de son Concerto pour piano, par Jean-François Heisser et l’Orchestre de Poitou-Charente, est un souvenir d’une époque sans doute révolue. Si l’œuvre est certes irréprochable par la qualité du métier, par la cohérence de la construction, elle est aussi (et surtout) un tombeau ou les tics d’écriture sont comme le lierre – tenace, agrippé – sur une tombe oubliée. Notes répétées dans un souvenir (obsessionnel et angoissant) de Boulez, des doublures incessantes (marimba-contrebasse), des attaques sèches et violentes sans leurs résonnances (souvenirs d’un certain Stockhausen), fusées de gammes et clusters abondants. Certains passages sont beaux, d’autres sont longs (notamment avec le célesta), l’orchestration est parfois originale ; mais on a l’impression d’avoir entendu cette musique des centaines de fois, à l’époque ou la musique contemporaine n’était que ça !
Roi déchu, gloire passée, utopies figées ?
Et pourtant, une foule (pour l’hommage à Stockhausen avec Kontact, dans une salle non-adaptée pour l’œuvre), un défilé de compositeurs et personnalités (musicologues, critiques,..). Sans doute une belle soirée.
C’est au-dessus de nos forces
« …Ce beau monde irréel de l’art où je fus roi jadis. »
Oscar Wilde
Le Nouvel Economiste du 7 février l’annonce avec certitude : « Morosité économique, carence de créateurs phares, mais aussi de grands mécènes, marchands, collectionneurs, absence d’un modèle économique qui permettrait aux talents de travailler sereinement, tous les clignotants sont rouge vif ». Rien ne va plus, c’est le déclin de la culture française. Les lignes de frontières n’ont jamais été aussi difficiles à délimiter. Si l’on peut parler d’une surproduction littéraire, les artistes français ne remportent plus ni Palmes d’or, ni Prix Nobel…. L’article du Nouvel Economiste, par Benoît Delmas, décrit avec précision la crise, le « terrorisme de l’Etat culturel », les marasmes d’une administration qui fait peur aux étrangers, aux commanditaires. Et François Meyronnis conclut et regrette, dans les mêmes pages - avec justesse -, l’omniprésence des « réseaux », des « carnets d’adresses » et dit aussi : « De nos jours, l’œuvre de l’artiste est trop souvent une projection dans l’avenir du conformisme actuel. » Comme cela est juste. Mais pourquoi, alors, dans cet intéressant dossier, citer toujours les mêmes artistes ? Évidemment, pour la musique, l’éternel PB : « Dans un genre plus élitiste, la musique classique, depuis l’ère Pierre Boulez, le monarque de l’Ircam [Institut de recherche et coordination acoustique/musique], aucune personnalité n’a émergé. » N’est-ce pas faux pour celui qui suit la création ? Pour le théâtre sont cités : Eric-Emmanuel Schmitt. Pour l’architecture : Christian de Portzamparc. Pour la peinture : Pierre Soulages. Éternels modèles !
Plutôt la barbarie que l’ennui
Pourquoi ne pas miser sur la « diversité » (mot pourtant bien à la mode), sur les multiples esthétiques, sur la pluralité (pour le meilleur comme pour le pire) de notre époque ? Et laisser, un peu, les dinosaures se reposer. Laissez, vous verrez ! L’homme intelligent fera lui-même son tri. Parce que, s’il est bon de contester, de dénoncer; il serait bon aussi d’honorer, d’élever, d’afficher. Porter en étendard nos artistes, nos créateurs. Oui, se dire que cela doit se faire par simple nécessité vitale. Être exigeant, rétablir quelques frontières et arrêter de dire que tout est relatif. Ce n’est pas vrai. Nous avons le droit au mépris. Oser et surtout ne pas avoir peur de (se) dire que l’Art fait aussi appel à nos tourments, nos drames, nos peurs. Quoi de plus beau que le cri de Théophile Gautier : « plutôt la barbarie que l’ennui ». Aussi, si nous prenons en compte ces saisons en enfer, ce mal du siècle (qui n’est que répétition), si nous regardons en face le désarroi, si nous écoutons les cris sans se boucher consciencieusement les oreilles, peut être que…
Il n’appartient qu’à nous…
…Peut être que les cimetières seront des champs de fleurs, peut être que les mausolées seront de splendides palais. Il n’appartient qu’a nous de refuser ces réseaux, ces passe-droits. Il n’appartient qu’a nous d’élever une œuvre dans la pénombre, dans la solitude, dans la joie. De la porter à bout de bras sous un brin de soleil. Il n’appartient qu’à moi de dire que l’Art est notre viatique et la beauté sa source. Narcisse, seul, s’est jeté dans les bras du piètre ruisseau parce qu’il a vu que tout là-haut, le ciel était bleu, il n’a vu personne de l’autre bord à qui dédier son amitié. « Il ne faut regarder que dans les miroirs. Car les miroirs ne vous montrent que des masques. » Peu importe l’emphase et l’exaltation.
Refuser/Imaginer
Consigner toutes les luttes, se défendre contre la sécheresse, remplir le vide désespérant de notre époque. L’enfer, c’est de ne pas souffrir, m’a t-il dit. L’autre. Tant pis si le monde est au-dessus de mes forces, dans le bloc résistant : un rêve flottant. Que le sourire soit moqueur, l’air de dire : « Peut-on vivre l’Art si l’on n’a pas vécu soi-même ? » Pourtant une larme irisée, une bouche vermeille, une modulation, un sourire, une chevelure féminine, une volupté morte permettent de croire. De croire par le contre-ciel, résister : devoir du créateur. Refuser. Il se refuse à toute action conforme aux cercles vivants de sa prison. Il laisse se développer, se joindre à l’universel mouvement son bel imaginaire. Libérant la rêverie, assumant les paradoxes, il recule encore derrière l’ombre de lui-même. Il se fait humble. Les exemples sont heureusement nombreux. Il ne partage pas, il est intolérant, par définition. Il trouve la lumière excessive et attends quelques éclipses. L’Art.
Il n’a qu’un désir : perpétuer le sacrifice de la flamme en chair. Chaos, car il sait que cela est impossible. Peines perdues. Alors il ne lui reste qu’une seule chose : avancer vers l’inachevé. Au risque de perdre traces, mémoires et vies. Les naufrages font parti de son quotidien, car le créateur n’a qu’un maigre pouvoir : la contemplation. Il attend l’exil. C’est-à-dire, le voyage de l’esprit. C’est son drame car il ne peut rien faire.
La muse ou le pouvoir
L’autre. Impuissant, regarde celui qu’il aime, s’échapper. Ne rien faire car la vie glisse entre ses mains. Les autres sont tous pareils, mais c’est lui qui n’est comme personne. Même l’ami, le vrai, tiré à l’unique exemplaire, celui espéré, attendu (et peut être trouvé) est obligé, pour sauver sa blanche peau, de l’abandonner. Il reste perpétuellement : « à côté ». Alchimie spontanée pour une approche poétique en même temps du monde et de ses formes. Parce que l’expérience contemplative enrichit la mémoire et la parole : l’image demeure vivante, inépuisable. C’est douloureux, mais laissez-le élever ces escaliers invisibles entre la terre et le ciel. Ne vous moquez pas, n’ayez pas pitié : rien de pire. Laissez-le vous parler de