(Fabien Gabel)
PRELUDE :
Je me souviens très bien de ce concert de mai 2003. L’Orchestre national de France avait convié Gidon Kremer à jouer Kancheli et Britten. Emmanuel Krivine était programmé sur le podium mais il fut contraint d’annuler, deux jours avant, cette copieuse prestation inscrite, dans le cadre des regrettés et gratis week-ends Découvertes de Radio France. Copieux programme, c’était peu dire : visez l’exotique affiche signée par le super intendant Koering, le Roi René à la culture orchestrale aussi imposante que l’estomac de son collègue de comptoir Depardieu :
Paul Dukas : «Le Roi Lear», ouverture (création française)
Giya Kancheli : Lonesome (création française)
Benjamin Britten : Double concerto pour violon et alto (orchestration Colin Matthews)
Ernest Bloch : Symphonie pour trombone et orchestre (création française)
Paul von Klenau : Francesca et Paolo Etonnant, non ?
Faut-il préciser que la recherche d’un chef remplaçant pour une telle série relève de la mission impossible ? Seule solution à l’affaire : employer les assistants de Kurt Masur qui étaient disponibles et prêts à affronter ces raretés des pupitres. Affronter, enfin presque. Un coup à devenir croyant… Je ne suis pas sûr que ces juvéniles dormirent correctement pendant les jours qui précédèrent ledit concert. Bref, un élément du triumvirat remplaçant se distingua particulièrement. Ce jeune homme, je l’avais croisé au Conservatoire de Paris dans la classe de trompette et, suite logique aux activités de saltimbanque, en la fonction de cachetonneur avec les orchestres parisiens. Il semblait marcher sur les pas paternels, son père était un trompettiste réputé de l’Orchestre de l’Opéra de Paris. Mais ce soir-là, ce fut la révélation. Fabien Gabel, qui eut la lourde tâche d’accompagner Kremer prouva que son système nerveux était solide. Il se distingua de ses collègues par un aplomb phénoménal, un gestique d’une grande clarté et peu d’agitation inutile. Il déjouait les pièges rythmiques du Britten avec l’expérience d’un octogénaire de la direction. Et puis, Bonaparte devint Napoléon et Fabien Gabel envahit Londres : en 2004, il remporta le concours international de direction Donatella Flick. Première reconnaissance internationale et entrée par la grande porte à l’Orchestre symphonique de Londres en la fonction d’assistant. Punition : rencontre et séances de travail sous la direction de Sir Colin Davis et Bernard Haitink. .. Quelques années et dizaines d’engagements plus tard, Fabien Gabel déploie son talent chaque saison avec l’Orchestre de ses débuts et a choisi de diriger la semaine dernière à Radio France, un programme entièrement français. Mazette ! Si l’Orchestre national se remet à jouer de la musique française, où allons-nous ? Comme le souligna le tubiste de l’orchestre, Bernard Neuranter : « la dernière fois que j’ai joué la Péri de Dukas, c’était sous la direction de Manuel Rosenthal ! »Effectivement, il était temps que ce jeune chef ait l’audace de défendre des partitions devenues des souvenirs jaunis de l’époque de la Société des concerts du Conservatoire… FUGUE :
François Dru : Où en est votre carrière ?
Fabien Gabel : Malgré certaines expériences importantes, avec humilité, je répondrais : au tout début ! Je pense qu’il y a une longue période d’apprentissage, étape obligatoire d’autant plus que je n’ai jamais étudié la direction d’orchestre dans une classe, au sein d’un Conservatoire. Je peux juste citer cette expérience à Aspen avec David Zinman. Une prise de conscience afin de comprendre si je voulais et pouvais vraiment me lancer dans la direction. Après deux mois passés à m’interroger sur un éventuel futur avec une baguette, je suis revenu à Paris et ai repris ma trompette afin de préparer les concours d’orchestre. J’étais naïf et n’avais que peu d’idées sur la manière de monter une carrière de chef, le ballet obligatoire des agents, les portes à ouvrir…
F.D. : Les affres du business ?
F.G. : Je n’aime pas ce mot mais oui, il faut l’évoquer. Quand on est de l’autre côté de la barrière, au milieu de l’orchestre ; on a du mal à imaginer ce qui se trame en coulisses. J’ai passé mes cinq premières années seul à tenter de trouver des concerts. Il faut dépenser une énergie considérable pour trouver trois concerts dans l’année. On passe plus de temps au téléphone ou à contacter et rencontrer les décideurs qu’à travailler ses partitions. Cela va nettement mieux pour moi depuis un an car j’ai un agent efficace et je dirige maintenant de manière régulière. Car le plus difficile pour un jeune chef, de manière étrange, c’est finalement… de diriger, de pratiquer régulièrement ! J’avais des creux de six mois sans diriger, sans goûter à un orchestre… Pour l’heure, je suis dans la période des premières rencontres avec des formations. J’apprends…
F.D. : Vous venez des rangs de l’orchestre et vous avez pu, depuis le pupitre de trompette, observer le travail des grands chefs. Est-ce un avantage de sortir de la fourmilière, de connaître de l’intérieur et comprendre les strates de l’orchestre ? A la différence des chefs pianistes recyclés ou à la double activité ?
F.G. : Vous oubliez aussi les chefs compositeurs ! J’ai fait ma première affaire dans la fosse de l’Opéra Bastille à l’âge de 16 ans avec Elektra, une superbe production avec Leonie Rysanek, Gwyneth Jones placées sous la direction de Michael Schonwandt. Je jouais la 6e trompette qui officie uniquement dans les quinze dernières minutes de l’ouvrage et j’avais trouvé une partition par l’intermédiaire d’un ami de lycée. Je suivais toutes les répétitions depuis la fosse avec ma partition sur les genoux. Une expérience fondamentale. Quand on tente de diriger après avoir joué, on affiche une grande humilité et compréhension vis-à-vis des solistes et tuttistes qui sont en face de vous et à qui vous devez donner confiance. Venant du rang, je connais les difficultés de certains traits et passages. Je pense que cette première activité d’instrumentiste m’a fait ouvrir les yeux et les oreilles sur la relation chef/orchestre. Je sais que cela ne sert à rien de faire reprendre un solo manqué à deux, trois reprises par un musicien qui semble sous pression et qui n’est pas bien ce jour-là. A moi de lui donner confiance et cela sera nettement mieux le lendemain. Après, j’avoue avoir du mal à comprendre certaines personnalités qui montent sur les podiums sans jamais avoir participé à l’activité d’un orchestre. Un pianiste peut toujours tenir une partie de célesta… Et Karajan qui jouait des timbales pendant ses études au Mozarteum ! Un détail me vient à l’esprit : sur les jeunes français qui sont actuellement sur les podiums, beaucoup ont connu l’orchestre : François-Xavier Roth, flûtiste ; Christophe Mangou, percussioniste ; Ludovic Morlot, violoniste, Lionel Bringuier, violoncelliste…
F.D. : Je me souviens d’un concert de Barenboim avec Chicago à Paris au Théâtre du Châtelet. Au programme figurait l’unique Cinquième de Mahler. Pour le redoutable incipit, Barenboïm ne dirigea pas les premières mesures, ne lança pas la fanfare ; il fit juste signe à son trompette solo Bud Herseth : à toi !
F.G. : Vous évoquiez les chefs pianistes qui ne connaissent pas forcément les rouages de l’orchestre, mais Barenboim dépasse ce classement : c’est un pur génie. Sa compréhension de la musique est immense, cela dépasse les problèmes de pistons, clefs ou archets de l’orchestre !
F.D. : Peut-on distinguer la gestique, l’aspect purement technique, de l’art de transmettre le message musical ?
F.G. : Les grands chefs parlent peu. Tout est dans le geste… Il faut quelquefois parler à l’orchestre dans les pièces mais sinon, la musique est éloquente. Et comme par hasard, ceux qui possèdent la technique, développent une grande musicalité, à l’instar d’un Colin Davis ou Bernard Haitink.
F.D. : Donc il n’y a pas de voie royale, d’école type pour devenir chef ?
F.G. : Non, justement, non. Quel est l’intérêt d’étudier la direction avec un professeur qui ne dirige pas. Autant écouter les grands artistes et tenter de comprendre…
F.D. : Pourtant, il y a les exemples de Swarowski à Vienne, Panula à Helsinki !
F.G. : Oui, ils ne sont pas célèbres mais ils ont dirigé activement. J’ai entendu des disques de Swarowski. Et puis Abbado et Mehta ont revendiqué l’apprentissage auprès de ce vieux maître maintenant disparu. Marque d’estime et de reconnaissance. Ils ont connu l’expérience du podium, pas celle de diriger deux pianos dans une Symphonie de Brahms au Conservatoire. L’apprentissage de la technique est tout de même nécessaire. Je comprends que l’on puisse rechercher la science de Panula et devenir élève à l’Académie Sibelius mais personne ne détient une solution miracle. Il faut trouver sa voie. Mais je ne suis pas sûr qu’un jeune chef qui dirigerait avec la gestique du grand Furtwängler soit accepté de nos jours, tout comme sa vision de la musique…
F.D. : comment vous situez-vous par rapport à vos collègues trentenaires ?
F.G. : Je ne connais pas vraiment les chefs de ma génération… Je suis ami avec Daniel Harding. Un type très simple, amoureux de la musique, empli d’humilité. J’ai rencontré Yannick Nézet-Seguin qui est formidable. C’est le premier, en poste permanent, à m’avoir tendu la main. Il m’a, très gentiment, invité à diriger une série de son Orchestre métropolitain de Montréal. Je corresponds régulièrement avec Eivind Gullberg Jensen, une autre baguette de grande valeur. Nous avons travaillé ensemble pour la soirée des Victoires de la musique…
F.D. : Et le statut de chef assistant ? Une position pour apprendre ?
F.G. : C’est difficile en France ! Personnellement, j’ai eu de la chance. Je fus de 2002 à 2005, assistant de Kurt Masur à l’Orchestre national de France. J’avais accès aux répétitions, je pouvais regarder, écouter et m’instruire. J’ai eu de la chance car deux mois après le concours de recrutement, un chef, Peter Ruzicka a eu « la bonne idée » de tomber malade, j’ai ainsi fait mes débuts à la Radio. Deux mois plus tard, Emmanuel Krivine était contraint d’annuler et, à nouveau, j’ai dirigé. En fait, je dois beaucoup à Didier de Cottignies, le délégué artistique du National, qui m’a fait confiance et continue de m’encourager. Après, à Radio France, j’ai créé mon propre poste d’assistant en proposant l’organisation de répétition partielle, pour les cuivres, les percussions. Cela facilitait grandement le travail de préparation. Et puis, au contact d’une formation de ce rang, on voit passer d’immenses baguettes. Je me souviendrais toujours du choc à l’écoute des répétitions de la Pathétique de Tchaikovsky avec Riccardo Muti. Une révélation.
F.D. : Comment voyez-vous la suite de votre carrière ?
F.G. : Déjà : être réinvité après les premières expériences ! Même si le concert s’est bien déroulé, il faut quelquefois batailler ferme avec les directions ! A court terme, rencontrer le maximum d’orchestres. Plus loin, m’établir à l’étranger, en Allemagne, Etats-Unis. Je pense que c’est un passage obligé.
F.D. : Et le répertoire ? Avec le National, vous dirigez la musique française.
F.G. : J’aime cette musique, elle semble me convenir. J’avais donné le Livre de la Jungle de Koechlin. Maintenant la Péri de Dukas que j’ai proposé à Didier. Et pour la prochaine saison, j’ai demandé à diriger le Festin de l’araignée de Roussel. C’est notre devoir de donner cette musique qui est notre héritage culturel. Imaginez les Allemands et Autrichiens qui cesseraient de donner les partitions de Strauss et Schoenberg. Nous en sommes presque là ! La musique française avant 1970 était majoritaire dans les programmations et il y eut l’arrivée des post-romantiques, la déferlante Mahler et Bruckner. Depuis, des pans entiers de notre répertoire sont oubliés… Il est temps d’y remédier. J’avoue que cette semaine à diriger la Péri me donne quelques envies et puis il y a peu d’enregistrements de l’œuvre donc…
(Costume de Nijinsky pour la Péri, 1912)
POST-SCRIPTUM :
Cela tombe parfaitement…Je viens de recevoir quelques nouvelles d’un ami, mélomane passionné, bardé d’une immense culture discographique malgré son jeune âge, camarade exilé et stagiaire d’Ecole supérieure de commerce qui effectue son stage international chez le label Ondine à Helsinki. L’occasion de goûter aux mœurs orchestrales de cette cité. Finalement, Fabien Gabel et Stéphane Topakian de Timpani trouvent un précieux allié en la personne de Pierre-Yves Lascar…
De Finlande…
“Voilà que je vis depuis deux mois dans la capitale finlandaise, expérience instructive à maints égards, tant en termes de découverte musicale que culturelle. J’assiste assez régulièrement à des concerts de l’Orchestre symphonique de la Radio Finlandaise, comme de l’Orchestre philharmonique d’Helsinki. Observer la composition des programmes s’avère passionnant. Ainsi je me souviens d’un concert du Philharmonique, confrontant Uuno Klami (Aurore boréale), Carl Nielsen (Concerto pour clarinette, avec Sabine Meyer), et Sunleif Rasmussen (Symphonie n°1 « Voyage océanique »). Concert au répertoire essentiellement nordique, bien sûr, et fort audacieux, même pour les Finlandais, qui ne sont pas tellement habitués à entendre l’un de leurs plus importants compositeurs après Sibelius, Uuno Klami.
On se plait alors à rêver d’une audace similaire en France dans la programmation des orchestres de la Radio. Pourquoi l’Orchestre national n’oserait-il pas un jour se souvenir de son identité fondamentale en termes de répertoire, et ne nous interprèterait-t-il pas les Evocations de Roussel, l’une des plus belles œuvres de son auteur, ou d’autres pages orchestrales du si attachant Jean Cras, ou les Symphonies d’Albéric Magnard ? Sans doute ce jour sera la Saint Glin-Glin, car tout ce qui sort des chemins tracés en France ne fait pas vendre, est réputé ne pas attirer le public. C’est ainsi que les orchestres parisiens ont perdu leur vocation pédagogique, faire découvrir, faire aimer au public des œuvres rares. Sans doute la programmation audacieuse de la salle Pleyel, qui impose une intégrale Prokofiev par Gergiev et le London Symphony Orchestra après une intégrale Sibelius par Salonen et Los Angeles en novembre dernier, changera-t-il le cours des choses, et peut-être réentendrons-nous alors Honegger, Roussel, ou même Ravel (depuis quand l’Orchestre national n’a-t-il pas donné l’intégrale de Daphnis et Chloé ?), Debussy (depuis quand le National n’a-t-il pas joué La Mer ?), Stravinski (même s’il semble revenir avec Gatti… Le Sacre, Symphonie de psaumes, etc.), Poulenc, totalement ignoré (Les Biches paissent autre part…).
On ne peut plus ignorer aujourd’hui l’attirance des jeunes chefs pour tout le répertoire national (Nézet-Seguin, Denève, Roth, etc…) ou moderne : Roth nous a donné ici il y a une semaine avec la Radio Finlandaise une Symphonie en ut (!) de Stravinski aérienne, ferme, souple, chantée avec un art confondant, et c’était la première fois que la Radio Finlandaise m’apparaissait véritablement musicienne. Il faut reconnaître que les soirées Oramo, directeur musical de l’orchestre, s’apparentent plutôt à des parties de tennis qu’à des jeux musicaux… Oramo, qui nous a donné un concert Lindberg (Concerto pour orchestre, œuvre longue, et parfois pesante), Tiensuu (False Memories, très attachantes et souvent émouvantes), et Janáček (Sinfonietta), le Janáček servant donc de plat « classique », indigeste, bruyant et superficiel sous les mains du directeur musical de l’orchestre. ”
Lettre de Pierre-Yves Lascar, Helsinki, mai 2008
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