Un jeune chef français qui fut l’assistant de James Levine au Boston Symphony Orchestra, qui dirige le New York Philharmonic, le Chicago Symphony chaque saison, qui est considéré comme l’une des plus prometteuses baguettes de la scène internationale ?
Ludovic Morlot, 34 ans, demeure méconnu en son pays et pourrait citer, à l’instar des Caplet, Paray, Martinon, Münch ou autres Monteux qui traversèrent l’Atlantique, ce regrettable adage du « nul n’est prophète en son pays… »
Cette jeune baguette, déjà bardée d’une grande expérience, dotée d’un réel talent d’écoute, affichant un respect pour la musique et, le pire de tout, une grande modestie, dirigeait, la semaine dernière, une série de l’Ensemble Intercontemporain.
Nous avions rendez-vous sur les marches de l’Opéra Bastille… Lieu prémonitoire ?
Allez voir ce joli blog très intercontemporain, qui associe musique et photographie : « Le regard de James. » Et la biographie officielle de Ludovic Morlot.
INTERVIEW
François Dru : Je vous ai découvert, par le plus grand des hasards, par une coupure de presse du NY Times qui relatait vos débuts fracassants, en remplacement de Christoph Von Dohnanyi, à la tête de l’Orchestre Philharmonique de New York. Malheureusement, cette glorieuse entrée sur la scène internationale, à la Bernstein en son temps, ne fut pas reprise pas les médias français et l’on ne vous connaît que trop peu dans votre pays de naissance. Toujours le même paradoxe, en France, de réussir quand l’on est un chef français !
Photo : Ludovic Morlot au pupitre du NYPO.
Ludovic Morlot : oui, ces débuts inattendus furent une jolie porte ouverte. De même que le remplacement au pied levé de Riccardo Muti à Chicago ! J’ai pris ces opportunités car le répertoire me convenait. A New York, j’étais parfaitement à l’aise avec la partition d’Elliott Carter, l’Allegro scorrevole. Question de confiance. Mais vous savez, je ne suis pas pressé de diriger en France. Si l’on m’offrait un jour, la chance de travailler avec le National ou l’Orchestre de Paris, je voudrais être fin prêt et souhaiterais que le projet enclenché soit un projet à part entière, de A à Z, sur le choix des partitions. Il faut être prudent sur les associations rapides, les remplacements en catastrophe. Mais les offres en France se font progressivement : cette saison, j’ai dirigé le Capitole de Toulouse.
Comment avez-vous trouvé l’orchestre ?
Bon mais fatigué ! (Rires.) Ils travaillent énormément et je devais les diriger à la suite de programmes copieux et intenses. Difficile d’enchaîner le travail de fosse et le concert symphonique. Cela a pris au cours de la semaine, nous avions projeté ensemble un programme français (Ma mère l’Oye, La Valse et un concert de charité avec François-René Duchable). J’espère pouvoir diriger à Lyon à nouveau, le niveau de l’ONL est très élevé : sections homogènes, avec de véritables personnalités dans les différents pupitres. Cela me tient à cœur, tout de même, de travailler avec des formations françaises mais dans le cadre de concerts officiels, dans une programmation annuelle, pas en dernière minute. S’il fallait évoquer le niveau : J’avoue avoir du mal à juger ou à faire entrer en comparaison les formations tricolores et américaines car je ne résidais plus en France depuis mes années d’études. Mais le progrès semble réel. La grande différence avec les formations américaines réside dans une idée, un concept d’un réel métier de musicien d’orchestre. Les instrumentistes sont toujours unis pour donner le maximum et même si l’entente avec le chef n’est pas évidente. Il y a une fierté cultivée du groupe, l’idée d’appartenir à un ensemble. Un sentiment identique existe pour les orchestres anglais ou allemands qui ne soucient pas forcément du chef sur le podium mais vont toujours au maximum de leurs possibilités. En France, il est vrai que l’on ressent que les orchestres peuvent produire, soit avec le chef ou contre le chef… Mais, semble t-il, cela commence à changer.
C’est le caractère principal du musicien français et sa réputation. Et les sempiternelles remarques sur l’enseignement axé sur la pratique virtuose du soliste et non sur la préparation à jouer ensemble ?
Photo : Ludovic Morlot et Marco Stroppa (le Regard de James)
Oui, tout à fait. Sauf à l’Ensemble Intercontemporain où ces virtuoses, solistes d’exception sont associés pour donner la musique ensemble et progresser dans leurs propres parcours musicaux. Dans une répétition, ils ne peuvent tolérer de laisser inachevé un travail, de mettre une difficulté de côté. Il y a un devoir et un respect. Mais cela fonctionne avec cet effectif à géométrie variable. Doublez l’effectif de l’EIC, vous verrez.
J’ai l’impression qu’un jeune chef peut plus facilement faire ses débuts aux Etats-Unis que sur les podiums français ?
Le statut d’assistant pour une jeune baguette aux US est complètement différent. Pour exemple, au Boston Symphony, sur les 13 à 14 semaines requises par mon contrat, un programme m’était entièrement confié sur 3 ou 4 soirs consécutifs, avec mon propre programme, en accord avec la direction de l’orchestre.
Ce n’est pas le statut de l’assistant en France qui dirige peu, en perpétuelle attente, aux aguets, qui semble surveiller le moment ou le maestro va tomber dans l’escalier pour faire ses débuts en public…
Non. Pas du tout. Cela fait partie des responsabilités d’un assistant. J’ai dirigé six programmes en trois années à Boston. Trois initialement prévus et trois annulations où j’ai dû jouer le rôle du remplaçant. Mais j’ai repris mes programmes ! L’orchestre vous accorde sa confiance.
Vous connaissez parfaitement les instrumentistes du BSO ?
Très bien. C’est une jolie relation. Je vais diriger à nouveau sur la saison 2009-10, schéma identique pour le NYPO en janvier prochain, le CSO aussi, pour la quatrième fois. Nous nous sommes compris et sommes entrés dans une relation fidèle.
Au regard de la composition de l’orchestre (voir la liste des musiciens sur le site du BSO,) du Concertmaster russe nouvellement reçu à l’orchestre, l’identité sonore du BSO est-elle modifiée ? La tradition française magnifiée par un Münch perdure ?
En fait, comme avec le Wiener Philharmoniker, il y a quatre Concertmaster au BSO. Sascha Velinzon est arrivé il y a peu, a rejoint une autre russe et une coréenne. Et, bien sûr, l’immense violon solo Malcolm Lowe. Mais ces artistes d’origine européenne ou asiatique ont étudié aux Etats-Unis, à Julliard, Curtis ou autres importants instituts. Quant à la tradition française, elle s’estompe progressivement par le nombre. Il reste un seul français sur les rangs : Marc Jeanneret, un altiste.
Mais l’orchestre vient de recruter deux jeunes français violoncellistes qui ont fait leurs études à Boston. Le patronyme français le plus prononcé à Boston demeure celui de Dutilleux…
Quelques nouvelles de Jimmy Levine ?
Photo : Jimmy Levine au pupitre du BSO.
Je ne l’ai pas vu très récemment… La dernière fois, c’était au Metropolitan Opera à New York. Il va mieux que jamais. Depuis son opération, il a recouvré ses moyens et développe une énergie inconnue. Surprenant après le traumatisme de son épaule blessée.
Comment expliquer que ce chef ne soit reconnu à son réel niveau en France ? Il y a de terribles préjugés alors que, pour exemple, au cours de plusieurs écoutes comparées pour Classica, ses disques surclassaient ceux de ses confrères. Cela à la surprise générale des collègues qui participaient à l’exercice en aveugle et qui étaient médusés en voyant la pochette de la version victorieuse…
Je ne le connaissais pas dans les années 80 mais si l’on considère le travail de fosse, pour moi, il y a deux noms qui s’imposent : lui et Daniel Barenboim. Une débauche d’énergie et une capacité phénoménale à créer une arche, tenir l’orchestre et le plateau pendant toute une soirée. Il est un immense patron d’opéra. Le travail enclenché à Boston est essentiel.
J’avais oublié qu’il avait effectué ses débuts à Cleveland en la fonction d’assistant de George Szell !
Oui ! En compagnie de Lynn Harrell qui était violoncelle solo de l’orchestre !
Vous avez évoqué ensemble ce compagnonnage ?
Je ne pense pas qu’il était un grand adorateur de Szell, mais le vieux maître faisait confiance à ses assistants, il les laissait diriger l’orchestre. Levine a dû s’imprégner de son travail avec l’orchestre, de sa grande précision gestique. Le problème reste que Jimmy n’a pas eu beaucoup d’invitations en France après les années 80. Je ne sais même pas s’il fut invité par les grandes formations parisiennes avant ! Il a, peut-être, connu un concert difficile, s’est fait éreinter par la presse et ce fut le début et la fin de l’histoire ! À la différence du Maestro Haitink, Jimmy ne dirige pas énormément la musique française. Mais il peut surprendre : il aime donner Jeux et la Mer. Et Berlioz, bien sûr. On ne connaît pas, non plus en France, le travail de Jimmy sur la musique américaine contemporaine. A son arrivée au BSO, il a passé de nombreuses commandes. Il y a beaucoup à faire au BSO puisqu’il n’y a pas de compositeur en résidence à la différence du CSO. En ce moment, aux USA, ce sont des petites structures qui donnent la vie aux partitions du temps. La vie artistique est foisonnante, il n’y a pas que les big five, loin de là !
Bernard Haitink, que nous affectionnons tous deux, est resté un grand nombre d’années sans venir diriger à Paris. Pourtant, au début de sa carrière internationale, début 60, il avait même dirigé les orchestres associatifs parisiens. Il avait enregistré avec les Concerts Lamoureux pour Philips !
Oui, nous en avons parlé. Ce n’était pas la meilleure relation du monde. Il y a encore peu, les formations parisiennes souffraient d’une terrible réputation quand les chefs se croisaient dans les salles d’attente des aéroports…
Pourtant, il est revenu et a développé une belle et fidèle relation avec le National. Dommage que ses prestations soient toujours d’uniques concerts sans lendemain. A la grande différence de Chicago où le même programme est donné quatre soirs de suite !
C’est vraiment frustrant de travailler activement pendant 6 ou 8 services de répétition et de ne donner qu’un seul concert. Obligatoirement, il y a un aspect inachevé. J’essaye de limiter ce type de scénario. La première prestation implique une dose de nervosité qui s’estompe dès le deuxième concert de la série. C’est une coutume à Paris, le concert de la semaine… Avec les réalités économiques américaines, cela serait tout simplement impossible. Mais encore faut-il trouver le public ! A Boston ou Chicago, cela fonctionne. Ici ? De plus, le conditionnement sur le concert est strictement différent : il suffit de constater l’agitation en coulisse et l’atmosphère détendue. Rien à voir avec la crispation à la française.
Revenons à votre carrière : arrivez-vous à sortir de l’étiquette chef français, spécialiste du répertoire français ?
Les directeurs artistiques essayent ! (Rires.) Mais nous arrivons toujours à discuter sur ce propos. Un détail important, j’ai la chance de pouvoir constituer, composer mes programmes. J’aime dialoguer avec un soliste dans une œuvre concertante, généralement, la base de mes programmes. Une fois le concerto choisi, je tourne autour. J’avoue, curieusement, ne pas toucher aux partitions de Beethoven, symphonies de Haydn ou Mozart. Je ne me sens pas prêt. Il faut atteindre un stade de maturité pour donner cette musique avec justesse et goût. Certainement, le répertoire le plus difficile ! Il faut respecter ses affinités avec l’esprit du musicien. Inutile de programmer un compositeur si je ne saisis pas son propos. On m’a proposé de remplacer Riccardo Muti à Chicago dans un programme Scriabine (Poème de l’Extase), Hindemith (Nobilissima Visione) et Deuxième de Brahms, j’ai dit « non merci » à la directrice ! J’avais peur du Brahms. Quelques heures plus tard, elle m’a rappelé en me proposant de modifier la programmation, en partant d’un concerto de Mozart avec Jonathan Bliss. J’ai ajouté Manfred de Schumann et la Quatrième de Tchaikovsky. Il faut faire attention quand l’on est un jeune chef. Si le Berliner Philharmoniker m’appelle en catastrophe pour un programme que je ne maîtrise pas, malgré l’importance de cette formation pour le développement d’une carrière, il faut savoir dire non. J’ai le temps. Je dirige actuellement, 28 semaines par saison, c’est déjà beaucoup à mon âge ! Je suis à l’aise avec la musique du XXe, avoue une grande admiration pour l’époque de gloire Diaghilev et les ballets russes. Et bien sûr, les créateurs de notre temps.
J’ai réussi, victoire personnelle, à convaincre l’Orchestre du Festival de Budapest de donner les Trois illusions d’Elliott Carter, des miniatures d’une grande importance. Une personnalité essentielle.
Comment va cet homme qui sera centenaire en décembre prochain ?Fort bien. Comme un jeune homme ! La création de son Concerto pour cor à Boston avec le cor solo James Sommerville fut un grand évènement. Il travaille encore énormément. Tous les matins, il est à sa table de travail !
Comment voyez-vous l’évolution de votre carrière dans les prochaines années ? Cherchez-vous à devenir directeur musical d’une formation.
Oui, bien sûr. Mais la démarche, la recherche doit être inverse. C’est à un orchestre de venir me chercher. Je dois continuer à progresser, à rencontrer des orchestres. J’ai cette chance énorme de diriger de très grandes formations, je fais acte d’humilité au moment de monter sur le podium de Chicago, le Philharmonique de New York. Je respecte ces formations de légende. Je ne suis pas pressé. Il ne faut pas prendre un poste pour un unique faire-valoir. Il est suicidaire de forcer une relation entre un chef et un orchestre. Il faut, aussi, faire attention à la durée des mandats. Beaucoup de mandats sont beaucoup trop longs.
A l’exemple d’Ozawa à Boston ?
Bien sûr. Il le reconnaît maintenant. Il est certainement resté vingt années de trop. Mais il est difficile de trouver cet équilibre. Les données sont évidemment variables. Un quinquennat semble nécessaire mais pourquoi ne pas instaurer après cette période, des contrats renouvelables d’année en année ? Les mariages orchestre/chef ne sont pas éternels, les lunes de miel sont éphémères. Il faut être lucide, respecter les musiciens, se respecter et savoir laisser son poste. Il faut aussi être prudent en ce qui concerne les coups de cœur d’un concert. Ce n’est pas ma façon de travailler. Je ne parle pas énormément pendant les répétitions, je les invite à s’écouter. Cela prend du temps ! Musiciens et chefs doivent se placer au service des compositeurs. Mais cette démarche ne s’inscrit pas forcément dans la manière de penser et vivre de notre époque… Tout comme les propositions de disque, sur un concerto, avec un soliste, et un orchestre que je ne connais pas. Quel est l’intérêt ? Avoir sa photo sur une pochette ? Futilité !
Que pensez-vous de ces formations qui affichent une direction bicéphale, avec deux artistes qui se partagent le répertoire ? Entre répertoire classique et romantique et pages modernes ?
Je ne suis pas pour. J’opterai pour le statut de « principal guest » : quatre ou cinq séries par saison sur une thématique précise. Un orchestre a besoin d’un directeur musical permanent qui gère les affaires artistiques de l’orchestre.
S’il fallait citer quelques noms parmi vos jeunes collègues ?
Yannick Nézet-Séguin. Un type formidable, un grand ami. J’aimerais, aussi, pouvoir acheter un dixième de l’énergie de Gustavo Dudamel ! Un phénomène. Il y a un grand renouveau de baguettes avec des trentenaires de qualité. L’avenir est là ! Sinon, j’avoue un immense respect pour Harnoncourt, Levine et Haitink, bien sûr, mes deux mentors du BSO. Charles Dutoit aussi, peut-être, le dernier chef de tradition française… Je regarde avec nostalgie les grandes baguettes du passé : je suis un inconditionnel de Carlos Kleiber. Et puis il y a Charles Bruck à qui je dois beaucoup. Il fut mon révélateur, m’a ouvert les yeux sur le métier de direction et la diffusion de la musique de notre temps.
Question finale et fatale : vous évoquez le souvenir de Charles Bruck qui vous a donné vos premiers cours mais peut-on réellement apprendre la direction d’orchestre ? On dit souvent que l’on naît chef d’orchestre, cela ne peut s’apprendre.
Non. Je réfléchis énormément sur la question, la définition, le rôle du chef d’orchestre. Il y a quelques années de réflexion devant moi ! Un long apprentissage ! Je m’interroge chaque jour. En observant mes enfants en bas âge, je réfléchis sur la relation avec le son. Pour la direction, il y a la technique de base nécessaire : battre un, deux, trois… Mais bon, le meilleur apprentissage reste dans le fait d’écouter les grands maîtres dans une répétition ; d’observer, de comprendre et d’oser, penaud, leur poser deux ou trois questions afin de saisir un geste, une idée. Un acte d’humilité permanent ! La route est longue…
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Commentaires
2. Le Thursday 1 May 2008 19:34, par antoine martin
Bel interview révélant une personnalité déja très affirmée . Un souvenir personnel concernant la création du concerto pour cor d'E Carter à laquelle j'ai eu la chance d'assister : musique assez complexe et fidélité de Carter au dodécaphonisme de son enfance ce qui est quand meme respectable , pour moi plutot ennuyeuse ; succès public (respect pour cette importante figure de la vie musicale américaine ou véritable adhésion à l'oeuvre ?) avec ce moment incroyablement émouvant . E Carter est venu saluer 3 fois : petit homme rond et souriant de 99 ans se déplacant quand meme difficilement avec 2 cannes ; ovations pendant plusieurs mns . On se serait attendu à un grand vieillard sec et rébarbatif à l'écoute de ses oeuvres !!
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1. Le Thursday 1 May 2008 18:17, par Abel
Merci beaucoup Mr Dru pour cette interview intéressante et menée sur un ton sympathique. Abel (trentenaire de qualité)