PRELUDE U.S.
Photo : le jovial pupitre de trombones du BSO en 1910.
Le miracle orchestral américain perdure. D’ailleurs, avant de causer des big five et autres phalanges symphoniques US, il serait sage de tenter de définir l’identité symphonique américaine. Avec ce point initial surgissent des interrogations dont les semblants de réponses pourraient remplir plusieurs centaines de pages… Joker. Plus exactement, un orchestre melting-pot américain ? Telle sera l’exacte terminologie car s’il fallait recenser les nationalités, origines culturelles de la centaine de fourmis qui composent ces formations légendaires et séculaires, nous serions aussi marris que des officiels chinois transbordant une torche dans les rues de Paris.
Dans le genre des souvenirs d’anciens combattants de pupitres, je me souviens avoir lu une lettre de Poulenc, rédigée depuis Boston, au moment de jouer son Concerto pour piano sous la direction du Grand Charles. Notre french composer, qui souhaitait rassurer sa précautionneuse famille sur son sort, bien loin de Noizay, expliquait à ses proches que, finalement, il se sentait comme à la maison puisque l’on trouvait une trentaine de Français dans l’orchestre ! Il fut un temps au Boston Symphony où le pupitre de trompettes était entièrement composé de Frenchy !
Filez voir sur ce lien Wikipedia, l’histoire de cet immense artiste à trois pistons qui s’en est allé en février dernier et qui avait accompagné son père, musicien de l’Orchestre de l’Opéra de Paris, en 1928 à bord d’un transatlantique. Direction l’Amérique et le BSO de Serge Koussevitsky…
Il y aurait beaucoup à dire aussi, sur ces temps sombres, quand l’orage nazi grondait sur l’Europe et ce moment où des centaines d’instrumentistes juifs de grands talents quittèrent leurs formations respectives et vinrent gonfler, entre autres, les sections cordes des orchestres américains. Dans un coin de ma mémoire figure le souvenir d’une dizaine de noms, dont des membres du Wiener Philharmoniker, qui devinrent rapidement et sur une simple audition, membres du Metropolitan Opera de New York. Au Met, les coulisses devaient résonner d’étranges charabias : discussions où se mêlaient des consonances anglaises, allemandes, françaises, italiennes, magyars… Finalement, avant 1960, ces orchestres américains de première ou seconde génération d’émigrés étaient tout, sauf américain. Etrange.
APARTE SUR LES FRONTIERES MUSICALES
quand on songe que la nomination récente à l’Orchestre national de France d’un clarinettiste italien a entraîné des commentaires cocardiers à anche simpliste, propos fleurant des relents de préférence nationale… Décidément, nous ne comprenons pas tout de la chose orchestrale chez les Gaulois.
Exemple inverse :
Photo : Georges Barrère (couverture de l’ouvrage édité par l’Oxford University Press, USA, 2005).
Georges Barrère (1876 – 1944) devint flûte solo au New York Philharmonic (alors Symphonique) en 1905. Formé au Conservatoire de Paris, il peut être considéré comme l’un des fondateurs de l’école américaine de flûte !
Marcel Tabuteau (1887 – 1966), hautbois solo de l’Orchestre de Philadelphie de 1915 à 1954. Formé au Conservatoire de Paris, le père de l’école américaine de hautbois !
FUGUE A PARIS
Bon. Tout ces prolégomènes qui mériteraient de longs développements (joker, bis repetita) pour nous diriger sur quelques échos d’un concert, donné jeudi soir dernier à Pleyel par l’Orchestre de Cincinnati placé sous la direction de son actuel patron, le phénoménal Paavo Järvi. Digne fils de son père (chef d’orchestre) et aimable conseiller de son jeune frère (chef d’orchestre). La baguette, une manie dans la famille… Photo : Paavo Järvi (par Ixi Chen).
À ne pas confondre dans la rue avec un chef d’orchestre d’un autre genre :
Paavo Järvi, 45 ans, solide directeur de l’Orchestre de Cincinnati, directeur de l’Orchestre de la Radio de Francfort, directeur du Deutsche Kammerphilharmonie et futur patron de l’Orchestre de Paris en 2010 (ouf ! Il n’a conservé qu’une fonction de consultant pour l’Orchestre national d’Estonie…), entre deux avions, dirigeait son orchestre US dans un programme de tournée savamment érigé, un triptyque traditionnel (et usé ?) O-C-S de troisième génération et à la longue portée. « Ouverture – Concerto – Symphonie » que je qualifierais de démonstratif et de « je flatte le public dans le sens du poil »… Pas trop de risques, les tournées, cela coûte. D’autant plus que le même soir, à la même heure au Théâtre des Champs-Elysées, le condottierre Muti dirigeait le Wiener Philharmoniker dans un programme exotique : J. Haydn, Symphonie n°93 et A. Bruckner, Symphonie n°2 (De mémoire, jamais entendue en concert)! Vous auriez parié pour une salle clairsemée à Pleyel ? Nenni, c’était bondé. Comme quoi, le public symphonique existe !
MOZART – RACHMANINOV
Photo : Cincinnati Symphony Orchestra.
Je serai toujours surpris par l’aisance des formations américaines sur le plateau avant de lancer un concert. Vous entrez dans la salle un quart d’heure avant l’heure H ; une bonne moitié de l’orchestre est déjà installé, prend possession de la salle, en train de chauffer, lancer la mécanique, travailler les traits des partitions. Des musiciens hilares et souriants se déplacent à la rencontre de leurs collègues. Rien à voir avec l’atmosphère glacée et l’appréhension visible sur les visages de nos musiciens tricolores qui doivent s’extirper des coulisses en colonie, par pupitre, sous les applaudissements distillés au compte-goutte par le public (il est vrai que cette sortie des coulisses à la mode troupeaux d’éléphants commence à changer sur la place parisienne, il est temps).
Entrée de Paavo Järvi, l’œil vif, toujours avec son air pince-sans-rire et sa veste col mao (il pourra reprendre le stock laissé par C. Eschenbach). Vient l’Ouverture des Noces de Figaro. Le moins que l’on puisse dire est que ce ne fut pas la folle journée. Tempo politiquement allègre et correct mais sans plus, lecture appliquée où l’on pouvait distinguer toutes les notes des prestes traits mais sans prise de risque. Quatre minutes d’en-cas pour goûter à l’équilibre sonore de la formation, à la formidable homogénéité des violons, du premier au dernier rang et aux sonorités, déroutantes pour un français, des anches doubles. Hautbois nasillard et fagott plus proche du saxophone que du basson français (Mazette, timbre et intonation difficile dans le Concerto) ! Le plat de résistance en forme de dialogue entre un virtuose et l’orchestre fut servi à la sauce Rachmaninov.
Photo : Nikolaï Lugansky et le joueur d’échecs russe Vladimir Kramnik.
Triomphe assuré pour Nikolaï Lugansky. Etonnante personnalité que ce moscovite multirécidiviste des salles parisiennes cette saison, à la svelte allure d’un gendre idéal, d’un calme olympien, adepte des échecs, qui distribue sa puissance avec parcimonie. Un jeu raffiné, élégant, sans esbroufe, une technique infaillible.
Certaines sensibilités ont pu trouver la représentation trop sage, à l’inverse du numéro de cirque développé par certains histrions en blanc et noir dans ce répertoire. Pour une fois, la musique de Rachmaninov resta sérieuse, éloignée du cinématographe, sans ruban rose et fiévreux pathos. Le chef fut parfait dans l’art d’accompagner, laissant la part belle au soliste. Une nouvelle fois, certaines oreilles ont pu qualifier cette écoute de Järvi de bien trop sage ou apathique mais pour une fois qu’un chef ne perd pas trois litres d’eau dans ce concerto. En bis, soyez rassurés, toujours du Rachmaninov. Comme Rubinstein donnait sa Danse rituelle du feu et faisait lever ses bras et applaudir les foules. Toujours caresser le public dans le sens du poil. Toujours…
ENTRACTE
Photo : Owen Lee (par Kyrill Magg).
Respectons la sacro-sainte pause pour découvrir deux phénomènes de cet orchestre, à débuter par le contrebasse solo de cet autre CSO : Owen Lee. Observer M. Lee pendant le concert est un réel plaisir pour l’œil. Il fait preuve d’un grand dynamisme, empoigne sa contrebasse tel un félin et possède la dextérité d’un cuisinier japonais sur Hibachi. Ses coups d’archets passionnés sont d’une redoutable puissance, un vrai chef d’attaque pour ce pupitre où l’on manie l’archet selon les deux écoles.Ses coups d’archets passionnés sont d’une redoutable puissance, un vrai chef d’attaque pour ce pupitre où l’on manie et associe, sans heurts, la tenue de l’archet selon les deux écoles allemandes et italiennes.
Autre vedette et non des moindres, le – enfin – la cor solo de l’orchestre, Elizabeth Freimuth. Sonorité ample sans jamais cuivrer et assurance des attaques sont les points forts de cette superbe artiste. (Vous en conviendrez, l’image photographique ne gatte pas le son…). De plus, Mrs Freimuth possède de solides nerfs surtout, dans la Symphonie n°10 de Chostakovitch et ce moment où elle doit lancer, seule, un puissant appel de cinq notes, doublé en un redoutable écho. Pour le concert parisien, une dame du public qui voulait compléter la partition de Chostakovitch eut la grande délicatesse de tousser sans crier gare au beau milieu du solo, en plein silence, moment où l’instrumentiste doit se concentrer pour attaquer à nouveau, dans un nuance moindre, ces cinq et redoutables notes. De quoi déstabiliser l’artiste et bien non, cela tint. (Au passage, je ne comprends toujours pas pourquoi l’autre cor solo dans le Rachmaninov – M. Thomas Sherwood ? – jouait trois mètres à côté de ses collègues. Une manière de se faire voir ou de transformer sa partie tuttiste en mini-concerto ? Au choix).
CHOSTAKOVITCH
On connaît les affinités électives entre la famille Järvi et la musique du compositeur russe. Papa Järvi, Neeme, défend un Chostakovitch viril et tonitruant, du type Armée rouge qui avance à grande vitesse sur Berlin. La lecture de la Symphonie n°10 par Paavo Järvi, celle à l’autocitation, est toute autre. De manière étonnante, au moment où le jeu de beaucoup est de vouloir faire tomber les lustres par des décibels apocalyptiques, il ne joue que peu sur la puissance ou la force, contrôle avec soin le volume des cuivres qui, pour un orchestre US, semblent presque discrets. La clarté est de mise, chaque élément est agencé avec science et contrôle. La gestique est mesurée, efficace et d’une grande élégance. Les tempi sont dosés avec soin, le Moderato n’est pas une lente introduction qui émerge des profondeurs – mais contient déjà un caractère inéluctable – aux percussions stables et obstinées. Les mouvements rapides possèdent l’énergie mais n’affiche pas d’exubérantes névroses. Les fusées des cordes du Scherzo, traits virtuoses, sont définies avec rigueur. Une nouvelle fois dans le travail de Järvi, on perçoit avec précision toutes les notes lancées à grande vitesse et les possibilités de réalisation de cette formation.
Au passage, notons tout de même, qu’au moment d’ouvrir les vannes de la déferlante sonore et de conclure la symphonie à coups de timbales, l’autre CSO a dignement rempli le volume d’air de Pleyel et a démontré les limites acoustiques et la rapide saturation de cette salle… Faut-il souligner le triomphe réservé aux musiciens de l’Ohio ? L’Orchestre de Paris ne peut que se réjouir. Bonne pioche.
En bis, une alerte « Valse triste » et une inattendue démonstration, celle de véritables nuances pianissimos ! De plus en plus rare. ..
Un reportage sur cette tournée européenne est disponible sur le site de l’orchestre.
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