Photo : Henry Wood (1869 – 1944)
Oser comparer les orchestres british à nos formations tricolores pourrait être considéré de l’autre côté de la Manche tel un acte de piraterie ou pire, un affront à la mémoire des Beecham ou autres Henry Wood. Comment aborder ce fait humiliant, cette analogie aussi douloureuse que le souvenir des charges de cavalerie française à Waterloo ou un bon coup de pied de ce satané Jonny Wilkinson ? Nos formations symphoniques tricolores pourraient-elles, dans une imaginaire Coupe du Monde des Orchestres, passer le cap d’un premier tour face à ses redoutables homologues de la perfide Albion ? Si j’en crois ma seule discothèque et le nombre de gravures de références ou disques légendaires venues des rives anglaises, l’affaire s’avère délicate (même la version discographique recommandée par beaucoup de Carmen – Berganza/Domingo/Abbado fut enregistrée à Londres…). Bon d’accord, tout ne peut être résumé par l’enregistrement mais au final, cela nous arrange. La venue en les terres françaises, la semaine dernière, du prestigieux Orchestre Symphonique de Londres (LSO), formation du plus haut, plus loin, plus fort (et moins cher) ! est le moment opportun pour dresser quelques tableaux de comparaison (1). Et même, si cela ne plaira pas à tous…
Photo : C3PO au pupitre du LSO en 1978. Photo Anthony Haas.
Mon premier souvenir à l’évocation de la marque LSO (si, si, c’est déposé…), est absolument trivial. C’est celui d’un si bémol aigu lancé après la mention « a long time ago… ». Comme pour beaucoup de mélomanes de ma génération, ma première rencontre sonore avec ce LSO fut cette incroyable B.O.F. de Star Wars et cet immense trompette solo, Maurice Murphy qui, après trente années de bons et loyaux services au pupitre - six Star Wars et quatre Indiana Jones gravés, respect – a pris sa retraite à la fin de la saison 2006-07. (Le virtuose possède sa propre page sur le site internet du LSO). Enfin bref, histoire de goûter ou de s’initier à l’orchestre par le biais de la musique de film. Activité sévèrement condamnée par les doctes et savants de la grammaire musicale en France (2) mais une tradition au LSO depuis 1935 et bien avant l’invasion hollywoodienne… (Voir l’article du site du LSO sur l’histoire de la musique de film, ici) Donc, ce débarquement des forces londoniennes de mars 2008 sur nos côtes commença de bien étrange manière, dans ce qui aurait pu devenir un regrettable « incident diplomatique » avec la Bourgogne. C’est en quelque sorte une tradition pour cet orchestre que de devoir subir les affres des déplacements. En 1912, le LSO sous la direction de Nikisch, se lançait dans sa première tournée transatlantique et aurait dû embarquer sur un paquebot d’une unique fois qui devint célèbre (et pas uniquement grâce aux agitations sur le pont de Leonardo DiCaprio…). Cette année, la tempête fut évitée mais pas les us et coutumes françaises à paralyser une activité par un mouvement de grogne. Ainsi, la première étape de cette excursion française était programmée en l’Auditorium de Dijon (une des rares salles du pays digne en terme acoustique et dotée d’une équipe active, vous comprendrez quelques lignes plus tard). Généralement, quand un orchestre se déplace à une distance de portée raisonnable, on envoie bien en amont, avant le transport des troupes, des camions bardés de caisses transportant les instruments, vêtements de concerts, partitions et autres biens matériels utiles au bon déroulement d’un concert.
Photo : tournée du LSO en 1912.
Pour cette occurrence, la règle fut respectée. Sauf qu’à cause d’un mouvement de grève lancée par les employés d’une compagnie de ferry (devinez de quelle côté de la Manche…), les camions, bloqués sur une route du Kent, n’arrivèrent jamais en temps et en heure ! (Visez avant de continuer l’histoire dans cet article du Times, vous n’en reviendrez pas ! : ici. Ou sur le site du LSO : là.
En attendant le compte-rendu détaillé in French de Stéphane Friédérich dans la prochaine édition de La Lettre du musicien). L’aventure est surprenante et conforte certaines opinions sur le degré d’investissement des musiciens en leur formation. Question d’honneur so british ? Respect du public ? Raison financière ? Rappelons que cette phalange privée ne peut compter sur les subventions publiques et perdre un seul contrat pénalise sérieusement l’entreprise. Autre vision de la gestion d’un orchestre, rien à voir avec les conditions princières de nos formations (3). Mais dans ces conditions, assurer un concert relevait de l’exploit. Cela fut tenu. Messieurs les Anglais, tirez les premiers. Chapeau bas… Le lendemain, bien heureusement, les camions avaient pu rejoindre Paris et le concert programmé à Pleyel, devait retrouver une tournure habituelle (imaginez le bon public parisien contemplant les musiciens sur le plateau en jean-baskets !). Cessons l’évocation des tracas logistiques pour, tout de même, le compte-rendu d’un peu de musique. J’ai souvenir d’une Septième de Mahler avec le LSO au Théâtre du Châtelet, il y a quelques années… Pierre Boulez officiait au pupitre et détail important, au moment où la DGG communiquait avec des photos du Maestro qui affichait une expression aussi amusante qu’une Oraison de Bossuet récité dans un Collège de Jésuites, ce dernier souriait en dirigeant le tonitruant final. Son expression était à l’image du jeu de l’orchestre londonien qui avalait, avec la plus grande aisance, les redoutables traits et fusées voulus par Mahler. Cette Symphonie qui hésite entre les habits classiques, dotée de deux Nachtmusik (Sérénades) en guise d’intermède, à la prestation minimaliste d’un duo de cordes pincées (guitare et mandoline. Mahler avait dû mélanger ses brouillons et la partition du Don Giovanni !) et un climat proche de la démence, donne une nouvelle fois, l’occasion au directeur russe du LSO d’exprimer sa vision de Mahler. (Autant demander au principal intéressé, SHEBAM ! POW ! BLOP ! WIZZ ! Gergiev évoque Mahler sur youtube.com.
Voir diriger Gergiev (photo ci-dessous) est une expérience étonnante. Sa gestique ne ressemble à aucune autre. (Mravinsky, là où il se trouve, doit être sidéré par l’évolution chorégraphique de son élève…). Le beau geste académique est proscrit. Il agite le bout des doigts comme un enchanteur usant de formules magiques, décrit des cercles des deux bras, mouline du poignet, se plie en deux, va chercher les temps forts de sa battue très haut et fait retomber le bras droit à grande vitesse. Détail charmant de la machinerie Gergiev, entre deux gestes compulsifs à replacer une mèche de cheveux, sa respiration incantatoire est audible depuis le premier balcon (4).
Sans ambages, il dirige les cinq mouvements vite, très vite. Sa rencontre avec l’univers mahlérien est frontale, se situe dans l’arène d’un combat de titans. Le détail et l’analyse rigoriste ne le concernent guère : il aime les sombres couleurs de cette introduction sortie d’un épais brouillard et appuie en démiurge sur le Con Fuoco indiqué par Mahler. Cette course poursuite donne le vertige mais j’avoue ne pas retrouver les oppositions dichotomiques si importantes à la construction de l’univers double mahlérien (surtout sur le passage à la R. Strauss en si majeur, celui avec de romantiques arpèges de harpes…). Mais l’on peut faire confiance au chaman sans baguette pour insuffler une tellurique énergie à la conclusion de cet affrontement névrotique, où quand la claire-claire scande sa rythmique obsessionnelle et le héros semble hurler, révéler son accès à la folie. Le brio et la puissance de feu de l’orchestre dans ce mouvement sont inclassables. La première Sérénade est un agréable divertissement en clair-obscur, non dénué d’humour et d’ironie avec mouvement de marche, valse à quatre temps (sic) et ébauche d’un rythme de Tango (re-sic). Malgré quelques années à accompagner des pas-de-deux au Kirov, Gergiev n’est pas un coquet maître de danse et seul le paysage fantasmagorique à la Bosch semble le captiver (au passage, le cor solo David Pyatt : mamma mia ! Quel artiste !). Honnêtement, à la découverte de la pulsation du Scherzo baigné d’ombres (indications de Herr Mahler), j’ai pensé que l’orchestre allait se retrouver en difficulté. Ce tempo de danse macabre en vitesse accélérée est à la limite de la rupture pour un orchestre normalement constitué. De manière évidente, Gergiev qui saisit parfaitement le caractère grotesque du passage connaît les possibilités londoniennes mais tout de même, les pizzicati exécutés à ce train d’enfer demeurent une hypothétique aventure (et en ce cas ; les traits étaient d’une précision chirurgicale, comme quoi…). Peu de formations symphoniques peuvent soutenir une telle dépense d’énergie… La seconde Sérénade à la Standchen qualifiée d’amoureuse (une nouvelles fois, par le compositeur) ne fut pas des plus délicates et passionnantes. On aurait aimé un peu plus de douceur, un frisson d’un vent d’un soir d’été dans cette scène de balcon avec violon solo (très belle sonorité d’Andrew Haveron, concert master d’un jour – le poste est vacant au LSO, si le cœur vous en dit) mais il est vrai, si l’on en croit Wagner que Beckmesser était un vrai lourdaud sans grâce… Et l’on attend toujours l’ultime triolet de clarinette à la Schumann à la fin mais Andrew Marriner (clarinette solo et fils de son père), lui aussi, attend toujours le geste de Gergiev qui était certainement, à ce moment, sur une autre planète. Le Rondo-Finale avait un aspect très cinématographique (je sais, c’est un raccourci facile avec le LSO mais…) ou plus exactement très pittoresque. Comme une plaisanterie à la Falstaff pour conclure une sérieuse symphonie avec bal masqué et apparition de perruques poudrées, de janissaires bardés de percussions alla turca.
Gergiev ne s’embête pas de quelques analyses que ce soit sur les rapports métriques entre les épisodes : tout est dirigé à deux cents à l’heure. La section cuivres londonienne peut s’en donner à cœur joie et cette dernière est d’une efficacité redoutable avec un volume sonore impressionnant. Faut-il préciser le triomphe qui surgit du public ? On ne peut affirmer que Gergiev est un chef mahlérien né ou construit, à l’instar d’un Haitink, Abbado ou Boulez mais je ne peux que constater, de la manière la plus honnête, que cet autre visage de Mahler est redoutablement jouissif en concert. Cet épiphénomène live pourra-t-il soutenir la comparaison avec les grandes versions de la discographie lors de sa sortie ? Affaire à suivre de près. Et puis le mariage Gergiev / LSO fonctionne parfaitement. Ne boudons pas notre plaisir.
P.S. : jeudi 6 mars, l’Orchestre National de France donnait son concert hebdomadaire avec la thématique « retour aux sources ». Les violoncelles étaient revenus à droite et, jour de fête, de la musique française était sur les pupitres ! Daniele Gatti (futur patron du National en septembre prochain), entre deux avions (il dirige Wozzeck à la Scala. Double activité peu reposante. Il pourrait discourir avec Gergiev en transit dans un lounge sur les astuces de la récupération facile…), avait choisi de donner un programme Ravel et Stravinsky. La Symphonie des Psaumes fut, de manière étrange, divisée en deux moments, une première partie où l’ensemble orchestral était incapable de répondre aux exigences du maestro (incipit catastrophique pour les bois) et un réveil tardif des forces sur le Psaume 150. Nicolas Lugansky donnait pour la première fois à ma connaissance, le Concerto en Sol de Ravel. Sonorité sublime, construction et articulation soignées mais une vision bien sage de cette pièce, bien éloignée du cadre fantasque qui l’accompagne. (Rien à avoir avec l’exubérance jazzy, hilarante et délirante – sans toutes les notes mais bon - de Lenny Bernstein et du National des années 70).
Photo : Le chef d’orchestre Daniele Gatti
En fait, de cette soirée décevante (et encore, n’évoquons pas le ridicule et imposant changement de plateau entre la Symphonie et le Concerto, visuellement, une scène digne des Temps modernes !), il faut uniquement garder 20 minutes de bonheur : la Seconde Suite de Daphnis dirigée par Gatti avec une science de l’orchestre (à la Boulez) et un raffinement inouï (à la Cluytens). A ce moment précis, le National redevint un orchestre de rang international. Son passé, sa légende se sont forgées avec ce miracle de l’orchestration. Gatti, à l’instar de Bernstein qui avait corrigé en son temps les français sur leur répertoire, comprend les rouages de cet orchestre et amène les instrumentistes au plus haut degré expressif et technique ( solo de flûte somptueux). Après le nécessaire travail de réveil enclenché par le sage Kurt Masur et pour une nouvelle étape de sa vie, le National semble entre de bonnes mains. Espérons que ce jeune chef réfléchi (5) aura le temps et les moyens de s’exprimer. Il n’est pas très connu d’un large public qui ne se déplace qu’avec les couvertures de la presse ou les spots publicitaires, ni même de beaucoup de journalistes dits spécialisés. Mais viendra certainement le temps où les grandes formations américaines en panne de solides baguettes se l’arracheront. Et là…
(1) Certes, la mise en perspective ne sera pas forcément flatteuse, mais nous le savons parfaitement, notre centre d’intérêt national en ce qui concerne la chose musicale n’est pas l’orchestre mais le soliste, seul et non celui noyé dans une foule de cent instrumentistes, individus rabaissés au rang d’anonymes. Dans les conservatoires supérieurs, nous formons des virtuoses, des indépendantistes de l’art musical qui s’escriment sur des concertos qu’ils ne joueront que rarement pendant leur carrière. Pendant ce temps, en dehors de nos frontières, on travaille les traits d’orchestre en section, dans des cours spécifiques à la pratique du métier de musicien d’orchestre. En quelque sorte, une certaine vision de l’exception culturelle à la française... Un londonien perfide (pléonasme) pourrait ajouter, pourtant, que la liste des membres du LSO qui ont pu conjuguer la carrière de soliste à celle de l’orchestre pourrait remplir une page, comme quoi…
(2) Demandez à Georges Delerue.
(3) Toutefois à défendre car gage de l’indépendance artistique d’une programmation face au public et censé permettre la défense du répertoire de notre temps. Que faisons-nous de cette liberté en France ?
(4) Il fut invité à ses débuts à diriger l’Orchestre National de France et les musiciens, stupéfaits par tant d’agitation, le surnommèrent Belmondo !
(5) Gatti possède cette étrange particularité pour un italien à réfléchir après une question et à laisser un blanc supérieur à cinq secondes entre le dernier mot de la proposition et sa réponse…
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Commentaires
2. Le Saturday 22 March 2008 15:26, par JB
Pour un compte rendu détaillé du concert du LSO à Dijon, lire l'article publié sur Altamusica par un salarié du Duo Dijon
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1. Le Friday 21 March 2008 10:54, par Fripounet
François, merci pour ces beaux articles. Nous les lisons avec beaucoup de plaisir et suivons vos émissions sur France Musique avec fidélité ! Fr.