Mille contre un…

(Splendeurs et misères de la vie symphonique parisienne)

 

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(Illustration ci-contre : Berlioz, l’homme-orchestre…)

Endosser les habits de producteur de concert symphonique sur la place parisienne et par les temps qui courent n’est franchement pas une sinécure. Bon, d’accord, le lieu précisé dans le première phrase vient d’heurter votre sensibilité hexagonale. Paris, toujours et encore Paris. Pourtant, l’exemple de la Lutèce orchestrale n’est guère flatteur en ce qui concerne son activité. Savez-vous ce qui manque à la capitale. De grands orchestres ? Des grandes baguettes ? Des salles convenables en termes d’acoustique ? Non, bien pire, un public… Certaines plumes de la presse quotidienne ont osé, les impudents, révéler l’affaire dans leurs critiques en évoquant le fait marquant de la soirée relatée : les chaises vides. C’est une réalité : si vous ne programmez pas un as du bâton – si possible, pas trop jeune car c’est bien connu, seul l’âge avancé donne la valeur – associé à un ou une virtuose du clavier, violon ou violoncelle (tubiste ou bassoniste s’abstenir) – agréable à regarder, avec une passionnante histoire personnelle ( élève des grenouilles dans sa datcha entre deux partitas de Bach, collectionne les trains miniatures et vient de poser allongé sur son piano pour une couverture de la Vie du Rail … – et dans un répertoire facile d’accès – pour la 32e fois de la saison, la Troisième de Brahms ou Pathétique de Tchaikovsky (1) – le Colbert qui gère vos affaires risque de répondre aux abonnés absents au moment de régler les factures. Surtout, ne vous aventurez pas sur des terres inconnues en proposant une Symphonie de Magnard, couplée au Concerto pour trompette de Peter Maxwell Davies et hors de question de passer commande à un compositeur vivant (souvenez-vous de l’erreur stratégique de la création de Déserts de Varèse, la Pathétique de Tchaikovsky avait été jouée AVANT la nouvelle partition du génial compositeur franco-américain…). Et encore moins de confier la direction du concert à un jeune chef français qui vient pourtant de remporter un concours international de direction et qui officie en la qualité d’assistant au Boston Symphony ou London Symphony (2).

Bref, la baisse de fréquentation des saisons symphoniques est inquiétante et cela malgré les actions lancées vers le jeune public (moins de 45 ans) ou une partie de la population qui n’a que pour seule idée de l’orchestre, les robes Sissi des violonistes d’André Rieu. S’il fallait évoquer les choses qui fâchent, je pourrais aborder le prix des places mais à cet instant, je botte en touche, surtout après la découverte du prix des tickets des concerts de Popstars dans des arènes dévouées aux jeux de cirque et autres activités sportives du type panem et circensens (3)…

Prenons un exemple qui, espérons-le, ne deviendra pas un cas d’espèces en termes de définition du vide, avec le concert hebdomadaire d’une superbe formation à la prolixe histoire ignorée, en grande partie, par les autochtones et élus de la capitale : Le séculaire Orchestre de Paris (celui à la petite harmonie miraculeuse).

Son actuel patron Christoph Eschenbach, (photo ci-contre) eshenbach3.JPG se lancera, ce jeudi 6 mars, dans un concert à l’envergure biblique, prestation rêvée par un Berlioz qui envisageait la musique à petite échelle mais avec une partition de Mahler. Cette Huitième Symphonie en mi bémol, aux dimensions orgiaques, qui rassemble, selon la légende et la nomenclature de la partition, près de mille chanteurs et instrumentistes. La musique de Mahler est à la mode (quand on songe à sa longue période de purgatoire et à l’attente de son heure qui devait venir !), le public se déplace en nombre pour cet univers sonore et les bravos sont assurés. Mais encore, faut-il résoudre un problème de taille pour cette œuvre aux dimensions modestes : la salle. Enfin, plutôt le hangar ou hall de gare nécessaire à l’entrée et la mise en place de ce régiment.

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Légendes des photos ci-dessus:

1. Première américaine de la Symphonie des Mille à Philadelphie, en 1916. Sur le podium, Leopold Stokowski.

2. Répétition pour la création à Munich en 1910. Sur le podium, Herr Mahler !

Cette version 2008 de l’Orchestre de Paris (4), avec adjonction nécessaire de forces chorales multiples et musiciens supplémentaires mercenaires, se déroulera dans un lieu capable de supporter un tel plateau et une telle avalanche sonore : le POPB. Allez voir sur le site du Palais Omnisport de Paris-Bercy. (Il manque juste le nom du compositeur mais bon, on ne va pas pinailler…), 55 000 mètres carrés d’espace sonore à remplir de fracas de timbales, cymbales et grosse caisse et jusqu’à 18 000 spectateurs sur les gradins ! J’avoue avoir souri à la lecture de l’information, car entre deux cris de guerre de joueurs de tennis et des hurlements d’amplificateurs d’un groupe de rock, je ne voyais pas ce que l’Orchestre de Paris allait pouvoir faire dans ce temple du remplissage avec cette symphonie centenaire. Certes, nous pourrions évoquer les expériences opératiques mais un peu de décence… Pourtant, le lieu qui accueillit la première munichoise en 1910 était-il si éloigné de la configuration du POPB (d’accord, en évitant de citer le mot de sonorisation…) ? Vaste débat.

Reste un casus belli de poids : comment faire pour remplir ce gigantesque vaisseau et éviter qu’il y ait plus de participants sur scène que de public dans la salle ? Compter sur les habitués de Pleyel ? Sur un large public de la première fois qui tenterait de s’initier à la musique de “Gustave Malheur “? Sur les parents des 300 mômes qui chanteront ce soir-là, en espérant une virée familiale avec grands-parents, cousins et cousines pour prendre des photos souvenirs du petit ? De plus, ce giga concert tombe en pleine seconde semaine des vacances scolaires. Et oui, l’organisateur maintenant doit éviter les écueils calendaires de la société française : ne pas programmer pendant les congés, les RTT, les jours de grève, les bouchons sur l’autoroute de Normandie et se renseigner sur l’enneigement des pistes… A part ces considérations, on reste dans l’artistique…

Veni, creator spiritus,

Mentes tuorum visita (…)

P.S. : Finalement, l’occurrence parisienne est-elle un exemple à citer ? Surtout, si l’on constate le spectaculaire taux d’abonnés de l’Orchestre national de Lille, l’enthousiasme du public toulousain qui envahit les concerts de l’Orchestre du Capitole, les actions efficaces de l’Orchestre national de Lyon et son amusant partenariat avec le club de football local et autres cités symphoniques de l’Hexagone. Comme quoi !

(1) Ajoutons une remarque désobligeante, souvenir d’une phrase malheureuse lancée par une représentante de la bonne société parisienne qui, en entendant le premier bis d’un concert de l’Orchestre philharmonique de Vienne dirigé par Mariss Jansons, une valse de Strauss junior faut-il préciser, dit à l’oreille de sa voisine « Enfin, de la musique ! »

(2) Fabien Gabel, Christophe Mangou, Ludovic Morlot, cela vous parle ?

(3) Le prix des places du concert de Céline Dion à Bercy en mai prochain : de 78,50 à 205 euros !

(4) Le communiqué de presse rappelle l’ultime prestation en la qualité de directeur de l’Orchestre de Georg Solti en juin 1975 au Palais des Congrès. Souvenez-vous de cette époque dorée où l’Orchestre de Paris voyait défiler sur son podium les Giulini, Karajan, Barenboim, Martinon, Ozawa, Mehta et les autres…


posté le Thursday 6 March 2008 à 16:19.

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Commentaires

1. Le Friday 7 March 2008 17:38, par maxime

Génial... cela me fait plaisir de lire ces mots ! Espérons qu'ils rempliront quand même Bercy, même si ce n'est pas avec un public mélomane... C'est tellement vrai... ces derniers ont quitté semble-t-il les salles... Et combien de musiciens se déplacent aux concerts... (certes, quand on a terminé des réparer les plomberies d'inconnus, il est difficile de fourrer encore son nez dans ses propres tuyauteries...) !?

2. Le Saturday 8 March 2008 11:40, par Plume

Cher François Dru, ce n'est plus un sujet, c'est toute une histoire, la fréquentation à Paris ? connait pas ! je suis lillois mais je puis vous dire que l'on a la fréquentation qu'on mérite, au sens large de l'expression, dans nos petits concerts de musique de chambre avec nos (très) faibles moyens on a un public faible mais assidu, et pas de carrés H, ou de chemises D... (pas de pub) dans les concerts huppés, on a des carrés et des chemises, mais ce public se lasse et se blase vite, il "consomme" la musique plus qu'il ne la vit (pas tous heureusement) je me demande ce que font les organisateurs pour se remettre en cause fondamentalement, c'est juste une question, je n'ai pas la réponse, il faudrait y travailler sérieusement. vive la musique vivante à bientôt sur France Mu à propos, faisons signer la pétition de soutien à notre belle radio http://www.lapetition.com/sign1.cfm?numero=1578 musicalement

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