Le jeudi 21 février, l’Orchestre philharmonique de Vienne, compagnon de longue date du Théâtre des Champs-Elysées, donnait un concert sous la direction de Valery Gergiev.
Le programme : Verdi, Ouverture de La Force du Destin – Liszt, Les Préludes – Tchaikovsky, Symphonie n°5 en mi mineur Op. 64
Autant débuter ces pages d’humeur orchestrale par de l’artillerie lourde, tendance hussard. L’Orchestre philharmonique de Vienne au Théâtre des Champs-Elysées (TCE), la rencontre demeure mythique, proche de la légende. Allez dire cela à un nippon, vous verrez… L’occasion de prendre une leçon d’orchestre, de constater l’arrogante suprématie de cette formation qui, dans une acoustique jugée difficile et dans une attitude de visiteur d’un soir, remet en place chaque mélomane avide du frisson symphonique. Une réelle séance de nettoyage des trompes d’Eustache… L’affaire de jeudi dernier débuta à 18h30. L’heure du raccord. Enfin, de ce que l’on nomme habituellement le raccord. La prise de température, le tour de chauffe, le moment de poser sa griffe, de comprendre la réponse sonore d’une salle à vos habitudes de jeu. L’équipe technique de Radio France s’affaire dans ses réglages de micros, les musiciens, certains sont déjà en habit de concert (peu d’uniformes jeans/baskets chez les Philharmoniker…), rentrent sur scène un par un. Une étrange cacophonie règne alors sur le plateau, certaines sonorités si typiques de la facture viennoise s’échappent de la masse, je guette la présence du cimbasso (photo ci-contre) - dit le “lance-patate” pour les intimes- de la Force du destin (Jamais aperçu…). Il est presque 19h, les troupes étaient rassemblées au complet quand Dominique Meyer, l’actuel patron du TCE et futur directeur du Wiener Staatsoper (Mazette ! La nomination !) monta sur le podium et lança son traditionnel discours de bienvenue. Calme monologue ponctué d’autrichiennes salves d’applaudissements et flashs d’appareils photos (étrange idée que de photographier son futur boss…). L’Alsacien semble avoir déjà pris Vienne, l’entente est devenue plus que cordiale. Les présentations faites, le chef pouvait faire son entrée.
Au rang de figurant…
Ah oui, au fait, il y a quand même un chef devant le WP. Nous savons tous que l’orchestre pourrait très bien jouer seul, viser les départs donnés par l’archet du konzertmeister du jour, Rainer Küchl. Quelquefois, on se dit qu’avec les Wiener, le statut du chef est résumé au rang de figurant, comédien « non-élocutif ». Comme dirait le si regretté et fantasque C. Kleiber, dans certaines pièces avec eux, il vaut mieux cesser de gesticuler et les écouter. Vous connaissez certainement l’anecdote relatée par Bernstein sur son premier engagement à Vienne, petite histoire d’un grand trac qui doit toujours clignoter au rouge dans les esprits de ceux qui montent, les orgueilleux, pour la première fois au podium de l’institution. Pendant de longues minutes, Lenny se demanda vraiment ce qu’il allait pouvoir bien raconter à ces héritiers de l’excellence, un peu comme si vous ressentiez, pointé sur vous, le regard perçant de Herr Mahler, assis dans un coin de la salle, et que sur les partitions jaunies d’une symphonie de Beethoven placées sur les pupitres, figuraient des corrections inscrites par la main de l’auteur…
Gergiev à l’heure
Enfin, bref. Pour cette tournée, le chef invité de cet orchestre sans directeur officiel était le plus grand possesseur de miles sur les cartes de fidélité des compagnies aériennes, le seul russe capable de diriger une répétition le matin à Londres, l’après-midi à Berlin et un concert le soir à Paris, le loup furtif des steppes, l’instinctif Valery Gergiev (un musicien du WP confie que le lieu idéal de tournée avec Gergiev reste l’Australie. Au moins, sur ce pays-continent, peu de propositions s’offrent à lui…). La chance est avec nous, le jet de Gergiev a pu se poser, le génial chef sans baguette et aux incantations de chaman, est à l’heure. Le raccord peut débuter. Enfin, presque… Quelques lignes plus haut, j’ai bien précisé que le raccord sert habituellement à calibrer les partitions du concert. L’heureux mariage austro-russe, en goguette à Paris (« une tournée de touristes » comme peuvent la qualifier certains rigoristes de l’orchestre), qui devait nous donner en ce soir Verdi-Liszt - Tchaikovsky débuta par… Berlioz ! En entendant les premières fusées rageuses du Roméo et Juliette, j’étais très fier de glisser à l’oreille de ma charmante voisine de raccord que le bis du soir serait français. Mais, étrangement, cela durait… Didier de Cottignies, ex-directeur artistique chez Decca et actuel directeur de l’Orchestre national de France, dodelinait sérieusement du chef - un jour, je vous parlerai avec soin de ce Didier, un phénomène. Un connaisseur et vrai amoureux de la musique. Conseiller musical de Kubrick, homme de confiance du type première gâchette de Solti et autres Carlos Kleiber et qui possède le numéro de portable de Nicole Kidman. Respect…
“Mauvais raccord…”
Le programme de tournée me revint à l’esprit : le lendemain de ce concert parisien, l’orchestre et le jumper (référence cinématographique actuelle de bas étage, l’histoire d’un type - encore un common man au départ - qui se découvre des talents dans l’art de la télétransportation. d’orchestre se rendaient à Londres et devaient donner ce Roméo ! En fait, pendant les trente minutes de raccord, Gergiev répéta l’introduction du programme du lendemain. Ce dernier avait été donné à Vienne trois jours avant, tout de même ! Et concernant notre triptyque parisien ? Rien, pas une seule note ! Imaginez la tête de l’ingénieur du son de la Radio qui attendait les trois coups de la Force du destin, les scènes de batailles des Préludes et le romantique solo de cor de la Cinquième de Tchaikovsky pour s’agiter sur ses boutons. Pas besoin de répéter, la démocratie des rois joue, point final. D’ailleurs ce raccord berliozien ne fut pas sans heurt - Scherzo de la Reine Mab avec morts et blessés - Les amoureuses courses-poursuites de Roméo semblent plus difficiles à avaler qu’un Wiener schnitzel flanqué d’un verre de Tokay. 19h30, fin des hostilités. Un peu de temps, tout de même, pour se changer et préparer la prestation du soir. Les ouvreuses investissaient la place, la salle était prête à la lente invasion des manteaux de fourrure, outil à poils fort utile afin de saisir la plénitude sonore de nos héros. Parmi le public, en dehors de la bonne société, des têtes amies, cette jeune et formidable génération des vents de l’Orchestre national de France pour qui je voue une profonde admiration : le trompette solo Guillaume Jehl, la hautbois solo Nora Cismondi et l’extra-terrestre du cor, David Guerrier. David Guerrier devant le pupitre de cors du WP, c’est en quelque sorte Dieu qui rencontre Dieu. Une autre vision, façon création de l’homme de Michelangelo avec deux cors viennois au bout des doigts… Wolfgang Tomböck jr.** officiait au pupitre, la fête pouvait commencer.
Perte d’audition
Et quelle célébration ! Gergiev, l’homme pressé dirigea l’Ouverture de Verdi en chef de théâtre : la violence des trois coups, l’urgence des tempi (encore plus vite que Toscanini !), le dramatique solo de hautbois rappelaient le rôle premier de cette musique, issue du théâtre, de la fosse et non d’un poème symphonique de salon. Le déferlement sonore qui surgit de cette courte introduction prit l’auditeur à la gorge. Le chef Ossète déclencha la foudre par des gestes peu académiques, étranges mouvements incantatoires digne d’un magicien, à proscrire de tous les cours de direction d’orchestre. Quant à cette lecture des Préludes, Woody Allen aurait précisé qu’à l’écoute de ce poème en musique avec un régiment de trombones et timbales, on pourrait vraiment avoir envie d’envahir la Pologne. Le moins que l’on puisse dire est que Gergiev ne fait pas dans la dentelle, c’est du brutal. Lamartine a dû se réjouir de cette envolée (« De quels sons belliqueux mon oreille est frappée » !). Au moins, j’ai compris que Liszt avait entendu le Tannhäuser de Wagner et inversement (Bacchanale du Vénusberg et scène de bataille à la hongroise). On peut raisonnablement affirmer que le pauvre instrumentiste, qui siégeait devant le trombone basse, a définitivement perdu usage de l’audition. La section cuivres jouaient aussi fort que celle de Chicago !
Pour la Symphonie, vous possédez certainement cet objet miraculeux (photo pochette de disque ci-contre). L’un des plus beaux disques d’orchestre de la décennie. Nous dirons que la version parisienne rejoignait cette réalisation.
P.S. discographique : en zieutant les versions de la Symphonie en mi mineur de Tchaikovsky enregistrées par les viennois (si vous ne connaissez ce site japonais - fallait-il le préciser - une visite d’urgence s’impose en cliquant ici), j’ai découvert à ma grande surprise une inattendue version Decca de décembre 1980, avec Chailly à la coupe Bee Gees (photo disque ci-contre)!L’un de ses premiers disques ? Il avait 27 ans ! Vous connaissez ?
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Commentaires
2. Le Thursday 28 February 2008 22:52, par Christian VIGUIE
Passionnant, votre compte rendu. Mais vous auriez pu ajouer qu'aux deux bis de Valses viennoises, d'après ce que j'ai su, Gergiev s'était bel et bien perdu dans les pages de sa partition... Bien sûr les WP ont continué sans accuser le coup. Sans doute ne sront-ils pas prêts à le ré-inviter, encore moins à l'accueillir pour un concert du Nouvel An !
3. Le Thursday 28 February 2008 22:55, par Christian VIGUIE
Passionnant, votre compte rendu. Mais vous auriez pu ajouter qu'aux deux bis de Valses viennoises, d'après ce que j'ai su, Gergiev s'était bel et bien perdu dans les pages de sa partition... Bien sûr les WP ont continué sans accuser le coup. Sans doute ne sront-ils pas prêts à le ré-inviter, encore moins à l'accueillir pour un concert du Nouvel An !
4. Le Friday 29 February 2008 11:17, par LOUVION GREGORY
Bonjour, Quel moment agréable passé à la lecture de ce premier billet d'un longue série je l'espère. Bonne continuation. Amicalement. GL
5. Le Saturday 1 March 2008 15:20, par pascale
Pourquoi diable Liszt mentionne-t-il Lamartine pour Les Préludes????? alors qu'il s'agissait au départ d'un cycle pour choeur d'hommes sur des poèmes de Joseph Autran ( 1813-1877), dans lequel on retrouve tous les thèmes... ce cycle a été enregistré dans sa version initiale avec piano chez Hungaroton Classic HCD 31923 par le choeur d'hommes Honvéd.
6. Le Sunday 2 March 2008 23:18, par JMK
Eh ben, voila un joli billet après un beau concert ;-) on reconnait bien là ta passion et ton enthousiasme si communicatifs! En tout cas, ca fait regretter de ne pas avoir été là, ce soir là! Il est des évenements uniques, Dieu merci on ne les rate pas tous! La semaine derniere j'ai redécouvert Tarras Boulba grace à un concert de FM... j'ai donc profité d'un certain voyage à Paris un samedi 23, pour aller vite dénicher chez une certaine "Flute exotique" ledit conducteur... un seul mot: passionnant! J'ai eu également le plaisir de découvrir vendredi soir dernier une autre "perle rare" grâce à France-Musique et ses trésors que d'aucun Francois déniche parfois ;-) Honegger dans une improbable partie de Rugby.... Oui, c'est Possible.... et comme on dit chez les cuivres "ça envoie bien"!!!! amitiés! JMK
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1. Le Thursday 28 February 2008 9:45, par Abel
Je croyais que le mot de Woody Allen s'appliquait à Wagner ? Merci pour cette critique. Abel