En ces temps d’entertainment généralisé, où même l’information passe comme le reste de l’activité humaine à la moulinette du marché, qui en viendra certainement à marchandiser la poignée de main, — précédé en cela par le gouvernement fédéral du Canada qui l’aura taxée comme un service rendu —, le baiser — pour son image voilà qui est déjà fait depuis longtemps —, et quoi encore, le système de la musique, fondé sur la convention devenue tradition établie au XIXe siècle, a repris de plus belle son plein contrôle avec, certes, la mise à jour de queues de pie accommodées à l’air du temps.
Dans ce contexte consécutif à un engouement passager pour la musique dite « ancienne », récupérée en partie [musique du XVIIIe, voire du XVIIe par l’esthétique prévalente, il est des plaisirs qui paraîtront surannés aux esprits éclairés qui ne jurent que par la modernité, notion aussi plastique qu’autoritaire, bonheurs auxquels j’avoue être sensible.
À cet égard il faut rendre grâce à la multinationale Naxos basée à Hong Kong – distribuée en France par Abeille Musique – qui n’a pas encore refoulé vers les abysses de l’oubli l’« hydre » de ladite musique ancienne et ses interprètes prenant en compte les éléments culturels, stylistiques et autres valeurs propres aux divers temps et lieux historiques qu’elle exprime. Ce nouveau major nous réserve, de temps en temps, des surprises agréables, et qui plus est, à prix doux.
C’est ainsi que cet éditeur qui n’en est pas moins « panoramique » par son catalogue exhaustif, vient de faire paraître un rafraîchissant Das Lochamer Liederbuch ou Livre de chansons de Locham, apparu vers 1450 dans la région de Nuremberg en Bavière, réunissant des chansons « populaires » allemandes du XVe siècle, sous les soins de l’Ensemble Dulce Melos, une première apparition au disque de ces musiciens dirigés par Marc Lewon [Naxos,8.557803, 2008]. Des compositions polyphoniques, mais surtout monophoniques, peut-être constituées du ténor des premières, et des pièces instrumentales, certaines apparentées à des œuvres du titulaire des orgues de Saint-Sébald, Konrad Paumann, deux siècles avant son lointain successeur Johann Pachelbel.
Issus du sérail de la Schola Cantorum Basiliensis, ces jeunes gens savent nous émouvoir en rendant ce qu’on peut imaginer comme l’ambiance musicale, l’âme d’une Allemagne tardo-médiévale sur le point d’aborder la Renaissance avec sa propre sensibilité. Ce manuscrit, qui pourrait être le premier livre de chansons en langue allemande, serait donc un précurseur de la Bible de Luther, dont on a assez souligné le rôle dans l’implantation de l’idiome vernaculaire germanique.
Les Tedesci ne sont pas que les Barbares violents et incultes, ainsi dénommés par les Italiens et leurs ancêtres, régulièrement envahis par des hordes aussi violentes que sauvages de soldats germains pilleurs et violeurs. Comment, en écoutant ce CD, résister au Verlangen thut mich krencken, au Ach meyden dw vil sene pein, ou au déchirant All mein gedencken dy ich hab, etc., du baryton Martin Hummel qui se joint à cet ensemble qui tire son nom de celui d’un instrument, le dulce melos, dont on entend heureusement réhabiliter l’usage, ce dont on lui saura gré.
Malheureusement le livret, en caractères microscopiques, ne fournit ni le texte, ni évidemment sa traduction. Réduit à l’écoute « primaire », le non-germanophone et de surcroît hypermétrope compte encore plus sur le miracle de la musique elle-même pour l’émouvoir, ce à quoi elle atteint pleinement. Il est évidemment question ici de tourments et de souffrance, de douleurs sans doute ressenties avec intensité, mais contenues dans les frontières d’une certaine litote, une « sprezzatura », au sens de Baldassare Castiglione plus qu’à celui de Giulio Caccini, voire, propre au Nord de l’Europe. Quant aux accents dudit instrument, ancêtre à clavier et cordes du dulcimer,
ils se conjuguent avec les sonorités délicates des cordes pincées et des flûtes et sont d’une suavité dont on est devenu nostalgique, sevrés de celle-ci par un monde qui a largué ce genre de satisfaction « débranchée », réservée aux quelques originaux et détraqués, audiophiles plus avides de subtilité et d’émotion que de virtuosité athlétique et de vocalises et autres prouesses techniques gratuites. Oui, il est encore des outrecuidants qui osent résister à la norme édictée sous l’empire de l’incontournable loi du « progrès » inventée par le XIXe siècle, écho de la société industrielle, et paradigme aussi coriace qu’un phénix, relayé jusqu’à nous.
L’Allemagne est un amalgame de différentes cultures qui, sans être dépendante de la Flandre, partage avec elle certains éléments de sensibilité, que le climat nordique explique peut-être en partie. C’est ainsi que l’illustration choisie pour orner le livret est une œuvre de Quentin Metsys, mort en 1530, postérieure de près d’un siècle au manuscrit, fondateur de l’école « primitive » d’Anvers. Elle a pour titre Bildnis eines Gelehrten du musée de Frankfurt, en français Portrait d’un érudit,
race admirée en ces temps révolus, exécrée par notre époque, heureusement en voie d’extinction, et non protégée par le WWF [World Wildlife Fund] !
Certes, il ne faut pas rechercher la finesse au niveau d’un visage aux traits ingrats, burinés par les soucis, alors que les yeux laissent deviner l’esprit pénétrant, qui sans être indifférent, bien au contraire, aux difficultés de son époque, médite dans le calme de son étude, et essaie de s’élever au-dessus des contingences du monde en pratiquant peut-être les auteurs anciens, pour en faire sa propre réinterprétation. Épris comme bien d’autres, et contairement à Brueghel, de culture italienne et antique, comme le donnent à voir les piliers classicisants et le plein cintre de l’architecture qui encadre la représentation, Quentin demeure foncièrement un Septentrional, comme l’indiquent le réalisme du portrait, le château fortifié érigé sur un pic rocheux, une perspective haute, un reliquat médiéval qu’on trouvera dans l’œuvre contemporain des Albrecht Altdorfer et autres Lucas Cranach L’Ancien, comme en témoigne le portrait par ce dernier du Dr. Johannes Cuspinian, érudit de la cour de l’empereur Maximilien et chancelier de l’université de Vienne à 27 ans. Le sentiment « panthéiste » du paysage, avivé par la perspective aérienne atmosphérique, franchit le Rhin pour atteindre le Danube et marquer son école.
Quant à la Ugly Duchess ou Vieille femme grotesque de Quentin à Londres, elle est sans doute une manifestation de l’humour flamand, auquel la sève populaire insuffle toujours une dose de bon sens bienvenue, une autre dimension de cette culture, quand elle ne donne pas carrément dans la « paillardise ». Ce faciès ne rappelle-t-il pas celui d’un ancien ministre des Affaires étrangères du général de Gaulle, petit de taille, mais grand par la pensée et l’ambition pour son pays ?
Mentionnons enfin le célébrissime double portrait du Peseur d’or et de sa femme du même au Louvre, un chef-d’œuvre familier, et pour cause, à tout amateur d’art, et séminal pour le genre de la nature morte ?
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Commentaires
2. Le Lundi 11 août 2008 21:09, par J. Bossuet
Cher Monsieur Grenier. Lire et relire, un plaisir renouvellé à chaque instant. Quand nous ferez-vous le bonheur d'autres commentaires de votre part. Il est si agréable de s'instruire à vos mots. Ne nous laissez pas lanquir encore plus. Nous en redemandons tous. À très bientôt j'espère.
3. Le Jeudi 14 août 2008 15:33, par Borée
Bonjour monsieur Grenier, Je tenais à vous féliciter pour le merveilleux travail que vous faites sur ce blog. Je n'ai pas souvent l'occasion de m'arrêter sur vos écrits mais ceux ci me tentent de plus en plus et je me demandais si vous aviez publié des livres,si oui pouvez vous me donner les ref ?Peut être avez vous écrit des choses sur l'interprétaion musicale française et italienne....ce sujet étant un des sujets qui m'interesse particulièrement Au plaisir de vous lire .Borée
4. Le Lundi 18 août 2008 14:00, par Denis Grenier
Bonjour Borée, d'abord je vous prie d'excuser cette réponse tardive à votre aimable envoi du 14 courant ; pour des raisons que j'ignore, ni Safari ni Firefox ne me permettaient d'avoir accès à votre mot avant ce matin. Je vous remercie non moins sincèrement pour cette intervention qui me touche, surtout de la part d'un Géant comme vous, qui êtes « dans le vent ». Vous savez, je ne suis musicologue que du dimanche. Je suis plutôt historien de l'art, mais avec une fréquentation de la musique ancienne sur vingt-cinq ans, dont quatorze comme producteur et présentateur à la radio, et aussi une grande sensibilité musicale et aux différences culturelles. Cela étant, ce que j'ai écrit qui se rapprocherait le plus de ce qui semble vous intéresser serait le premier chapitre de l'ouvrage publié en 2007 par Mardaga et le Centre de Musique Baroque de Versailles, « Regards sur la Musique au temps de Louis XIII », où je traite, à travers les oeuvres d'art de peinture, de l'évolution esthétique de la France sous Louis le Juste jusqu'à l'implantation de la chape du classicisme louisquatorzien. J'ai intituté le chapitre « ut pictura musica gallica... ludovica ; la lyre d'Apollon... au diapason de Minerve ». Cet ouvrage fait partie d'un ensemble de quatre qui en comprend trois autres relatifs aux périodes de Louis XIV, où on trouve un chapitre signé par Philippe Beaussant, spécialiste du Baroque, et nouvel académicien, de Louis XV, et de Louis XVI. Peut-être pourrions-nous échanger plus en détail sur ce sujet qui me passionne également, j'en serais ravi. Comme vous le savez probablement, je suis aussi l'iconographe du label discographique franco-belge Alpha, dans les CD duquel j'ose aussi parler de musique et des différences entre les esthétiques françaises et italiennes.
5. Le Mardi 19 août 2008 19:04, par Denis Grenier
Merci Bossuet, je croule sous cette avalanche réitérée de fleurs. Il faudrait embaucher un nègre pour donner suite à votre suggestion.
6. Le Mercredi 3 septembre 2008 12:52, par J-Bossuet
Je vu que vous aviez embauché. C'est bien, très bien, et les fleurs, j'espère que vous les aimez.
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1. Le Dimanche 20 juillet 2008 19:40, par Denis Grenier
Dear Mr Grenier, Thank you very much for your nice review of our Locham-CD. I also published 2 volumes of a new edition on the Locham Song Book - with full commentary (only in German, though, I am afraid) and I am sorry to answer in English... Marc Lewon, directeur Ensemble Dulce Melos http://www.dulce-melos.com [avec la permission de l'auteur]