Depuis une décennie, chaque CD du Poème Harmonique est un événement, et pour cause, et il faut de nouveau saluer avec Firenze 1616, Alpha 130, paru fin 2007, une réalisation exemplaire, avec laquelle l’ensemble fait un heureux retour sur la musique italienne du premier Baroque, et nommément sur Domenico Belli [cf. Alpha 002, reparu comme CD catalogue en 2005], qui a marqué le début de sa présence, remarquée, dans le paysage discographique [cf. aussi Alpha 001]. Il s’agit cette fois de L’Orfeo dolente, auquel est associé Il Rapimiento di Cefalo de Giulio Caccini.
Cette période d’intense création artistique recèle des chefs-d’œuvre demeurés à l’état de partitions plus ou moins enfouies dans les archives des bibliothèques, et on est reconnaissant à Vincent Dumestre de les avoir exhumées et de se faire à nouveau orfèvre, pour nous en dévoiler des pans inédits. Du reste, ce répertoire est contemporain d’un autre, abordé à plusieurs reprises par l’ensemble, à savoir celui du premier XVIIe siècle français, encore sous l’heureuse « influence » italienne, seul moment où l’on peut vraiment parler de « baroque » en ce pays, si ce terme a encore un sens.
À partir de la moitié du siècle, la France s’assagira pour sacrifier à la nouvelle norme louis-quatorzienne, et à son idiome pacifié, comme le pays voulu par le Roi Soleil. Désormais, au lieu de chercher à intégrer les valeurs transalpines, elle s’emploiera au contraire à les domestiquer sous la houlette d’un Italien ! Mais voilà que nous avons à nouveau accès à un trésor pratiquement inconnu, et historiquement important, de la musique occidentale, s’inscrivant dans une démarche qui allait transformer à tout jamais la pratique du chant, désormais associé à la représentation théâtrale comme c’était le cas chez les Anciens.
Il ne serait d’ailleurs pas inintéressant de voir comment des Italiens aborderaient eux-mêmes le matériau que nous propose ici le Poème, sans doute avec une intensité, des affetti, et une chaleur plus idiomatiques encore de ce langage, remarqués à l’époque, on le sait, par le père minime Marin Mersenne. Or, aux mains des Français, cela recèle une distinction, un raffinement bienvenu, qui est aussi la marque de cet ensemble. Ce qui fait aussi la force de la musique, c’est qu’elle a le privilège d’avoir plusieurs interprètes, appartenant à diverses cultures, ce qui multiplie les lectures que l’on peut en faire, les interprétations… et les plaisirs.
Au moment où, surtout à partir de 1600, à défaut de pouvoir compter sur des traces musicales concrètes, les Italiens renouent en tout cas avec l’esprit de l’Antiquité et de son théâtre, y compris musical, et privilégient l’expression dont la Renaissance ne leur avait pas permis de faire une promotion aussi « militante », le recours pour la pochette du CD à une œuvre contemporaine de cette musique, la célébrissime sculpture Apollon et Daphné du Bernin, qui, à sa façon, en partage l’esprit, s’avère un choix judicieux, et on ne peut plus consonnant. Références classiques, émotion, drame, chiaroscuro, couleur, mouvement, théâtre, instantanéité baroque, correspondance des arts… s’unissent dans la rhétorique du stilo rappresentativo qui marque un temps fort de l’interprétation de la musique vocale et menant à l’opéra.
Plutôt que d’écrire un nouveau texte, j’ai opté pour la solution de facilité, en vous proposant ici in textenso celui que j’ai composé pour la pochette de ce CD, et que j’ai eu envie de partager avec vous.
Gianlorenzo Bernini (Naples 1598 – Rome 1680). Apollon et Daphné, 1622/25.
Marbre de Carrare, grandeur nature [hauteur 243 cm]. Rome, Galerie Borghèse.
Se d’amor l’aurato strale [Si la flèche dorée de l’amour] Pur t’incende o impiaga il petto, [Enflamme ou blesse ton cœur,] Se il suo vago il cor t’assale [Si sa beauté te saisit] Di soave almo diletto… [D’un plaisir suave et suprême…] Domenico Belli, Orfeo dolente.
Piqué par le dard acéré de la flèche d’or que, vexé qu’on ait douté de son talent d’archer, Cupidon lui a lancé par vengeance, Apollon est aussitôt envahi par un désir irrépressible envers Daphné, atteinte par la pointe émoussée d’un deuxième projectile, celui-là en plomb, destiné, au contraire, à l’éloigner de son soupirant. Émule de Diane, déesse des bois, la nymphe, qui a choisi de vivre dans la virginité éternelle, pour s’adonner continûment à la chasse, se refuse obstinément à lui. Pour échapper aux avances de Phoebus qui, courant plus vite qu’elle, vient de la rattraper près des rives du Pénée, la jeune fille en est réduite à supplier son père, le dieu fleuve éponyme, de la métamorphoser et, ainsi, de soustraire son être, objet des ardeurs du fils de Jupiter, à la convoitise divine. Or voilà que, sous les yeux du Délien, la nymphe se transforme en laurier, essence végétale inconnue jusque-là. Devant ce sort irrémédiable, mais néanmoins désireux de posséder Daphné, quelle qu’en soit la forme, Apollon décide de faire de l’arbre auquel elle a donné son nom, son emblème. Désormais, il se ceindra d’un rameau de laurier, lequel servira à proclamer la gloire des héros de l’armée romaine qui, honneur suprême, recevront une couronne de ses feuilles, lors de leur triomphe au Capitole.
Bernin ne se contente pas de reproduire verbatim le récit de la Fable, il rend compte aussi du phénomène de la transmutation : ut pictura poesis, jamais l’image n’aura à ce point approché le texte. Avec un instinct artistique et poétique inédit, et une imparable habileté technique, il réussit à saisir sur le vif la course effrénée des figures, au moment précis, la fraction de seconde, où la chasseresse passe de la forme humaine à celle de plante. Un épisode plus facile à traiter en peinture qu’en ronde bosse, médium moins adapté pour enregistrer le passage du temps et le caractère fugitif des choses. Issu de la jambe gauche levée d’Apollon, le mouvement est relayé par le bras droit de Daphné, instaurant un double contrapposto avec la dextre du dieu, qui s’apparie à l’autre membre de la nymphe. La pulsation effrénée qui anime les coureurs culmine dans le frémissement des cheveux transformés en feuilles, battant au vent, dont on croit percevoir le souffle qui les soulève. Peau féminine et masculine, chevelure, vêtements, sol, frondaisons, écorce… sont rendus dans toutes les nuances de leurs textures, leurs qualités tactiles atteignant à un hyperréalisme qui dépasse la nature. On a l’impression de sentir la sueur consécutive à l’effort physique, alors que la peur gagne Daphné, dont la bouche, paralysée par l’effroi, demeure ouverte, et que la frustration qui envahit un Péan, interdit, le laisse sans voix, le regard perdu.L’émotion est à son comble, l’expression à son paroxysme, rendue par les affetti, chers aux Italiens, au moment où le recitar cantando du stile rappresentativo s’impose à eux comme une évidence. Au point que le degré de pénétration psychologique atteint par le sculpteur réduit l’Apollon du Belvédère (3) au rang de lointain modèle, et le ballet d’Atalante et Hippomène de Guido Reni, peintre préféré de Bernin, dont les acteurs désemparés planent avec grâce de part et d’autre de l’enjeu qui les oppose, simple jeu formel. Homme de théâtre, concepteur de décors, metteur en scène… l’artiste règle la gestuelle avec la précision du chorégraphe, alors que le groupe envahit le champ du spectateur, entraîné dans une scénographie, une correspondance des arts nouvelle, où la virtuosité, la bravura, s’affirme avec éclat. Ut pictura musica, on croit entendre les trilles et les tremblements des interprètes de l’Orfeo et ressentir aussi les émotions exacerbées qu’ils expriment avec le naturel prôné par Giulio Caccini. Soutenu par le passage de la lumière fluide et sensuelle du chiaroscuro, dont les intonations exaltent la force du drame qui se joue sous nos yeux, ce tour de force semble devoir être à la seule portée du génie auquel le Baroque doit son acte de naissance. La veine moralisatrice du distique composé par le Florentin Maffeo Barberini, futur pape Urbain VIII, gravé sur le socle de la statue (4), et destiné à couvrir la délectation esthétique, plaisir « érotique » inaccessible, en principe, à l’ecclésiastique qu’est le mécène Scipion Borghèse, cardinal de la Sainte Église, ne trompe personne. L’admonestation demeure sans effet sur l’agitation effrénée de ces divinités éperdues, à la fois réelles et surréelles, dont l’élan tragique transcende les temps de l’histoire.
1) At, quoniam coniunx mea non potes esse / Arbor eris certe. [Eh bien, puisque tu ne peux être mon épouse / Tu seras mon arbre.], Ovide, Les Métamorphoses, 1, 555, et 452-567, pour le récit in extenso. « Laurier » se dit « daphné », en grec.
2) À cet égard, cf. dans le texte signé par Vincent Dumestre la citation liminaire de Marin Mersenne, lequel lance un véritable défi aux interprètes français s’essayant à la musique italienne.
3) Cette sculpture hellénistique du IVe siècle a été découverte fin XVe.
4) Quisquis amans sequitur fugitivae gaudia formae,/ Fronde manus implet, baccas seu carpit amaras. [Tel qui court après les plaisirs fugaces / s’emplit les mains de feuilles mortes, ou cueille des fruits amers.]
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Commentaires
2. Le Samedi 31 mai 2008 14:41, par Denis Grenier
Bonjour Antiope. Certes Rodin, maître de Camille Claudel, et ce dans plusieurs sens, est-il fils de Michel-Ange, ascendance que les historiens d’art attribuent parfois au Bernin, artiste d’une trempe et d’une puissance créatrice en effet comparables à celles du génie de la Renaissance, malgré un esprit bien différent. Aussi, le rapprochement que vous faites entre la sœur du poète et le grand sculpteur baroque est-elle prégnante, tout au moins pour les différences qu’on peut relever entre eux. Si l’on met de côté certaines questions de style qui semblent les opposer ici, la situation d’Apollon et de Daphné est exactement à l’inverse de celle qui se présente dans L’Abandon de Claudel, œuvre apparemment la plus célèbre de la sculpteure. Au lieu de résister comme Daphné, l’héroïne de Claudel s’abandonne. Un autre contrepoint comme l’art nous en réserve souvent… pour notre plaisir et pour notre émotion. Merci de susciter cet échange qui permet de se rendre compte à la fois de la «permanence» de l’art, de sa variété, et de sa fécondité renouvelée dans le temps. « Dans le groupe de ma soeur, l'esprit est tout, l'homme à genoux, il n'est que désir, le visage levé, aspire, étreint avant qu'il n'ose le saisir, cet être merveilleux, cette chair sacrée, qui, d'un niveau supérieur, lui est échue. Elle, cède, aveugle, muette, lourde, elle cède à ce poids qu'est l'amour, l'un des bras pend, détaché, comme une branche terminée par le fruit, l'autre couvre les seins et protège ce coeur, suprême asile de la virginité. Il est impossible de voir rien à la fois de plus ardent et de plus chaste. Et comme tout cela, jusqu'aux frissons les plus secrets de l'âme et de la peau, frémit d'une vie indicible ! La seconde avant le contact. » Paul CLAUDEL cf.http://images.google.fr/imgres?imgurl=http://chrysalide44.free.fr/dotclear/images/sakountala%2520-%2520abandon.jpg&imgrefurl=http://chrysalide44.free.fr/dotclear/index.php%3F2004/10/23/92-abandon&h=320&w=297&sz=20&hl=fr&start=1&tbnid=StlsB0bN0FOxQM:&tbnh=118&tbnw=110&prev=/images%3Fq%3Dl%2527abandon%2Bcamille%2Bclaudel%26gbv%3D2%26hl%3Dfr Votre signature me donne à penser que, si vous habitiez Paris ou l’Île-de-France, vous pourriez être familière de l’œuvre du Corrège, et de son célèbre tableau «Vénus et l'Amour découverts par un satyre, dit autrefois Jupiter et Antiope» du Louvre, sinon de Zeus lui-même ! Voire aussi du Titien. cf.http://cartelfr.louvre.fr/cartelfr/visite?srv=car_not_frame&idNotice=14263
3. Le Mercredi 25 juin 2008 10:07, par Héloise
Monsieur, C'est toujours un plaisir de vous lire aussi bien ici que dans vos commentaires des disques Alpha.je suis novice en matière d'art et me laisse donc guider par mes émotions,mais votre vision des choses est très interessante et m'incite à m'interesser de plus près aux choses de l'art Organisez vous des conférences en France par ex?? je serai très heureuse de vous rencontrer pour échanger de vive voix Au plaisir Héloise
4. Le Jeudi 26 juin 2008 3:09, par Denis Grenier
Merci Héloïse pour votre commentaire trop aimable. Quel prénom évocateur vous avez. Vous savez, nous sommes tous novices en matière d'art, celui-ci ouvrant à des réalités plurielles, à vrai dire infinies, dont on ne peut que saisir partiellement le sens, lequel d'ailleurs se renouvelle, se surmultiplie à chaque contact avec lui. Il est miracle, en particulier la musique qui est « ouverte », ce qui fait sa richesse. Vous êtes bien aimable aussi d'évoquer la lecture des commentaires commis dans les disques Alpha. Mais, dans le prolongement de ce que vous venez de lire, si tel est le cas !, aborder les oeuvres devrait nous inciter aussi à être modestes, car cette richesse de l'art est aussi l'occasion de nous rendre compte de nos limites, humaines, car son pouvoir transcende toutes les gloses que l'on peut imaginer. Des conférences en France, j'en ai fait plusieurs, et j'y songe à nouveau dans un avenir prochain. Je ne sais pas si vous en organisez vous-même, il est certain que je serais heureux de vous être utile, si l'occasion se présentait. Ce CD vous a plu ? Les oeuvres vues ici vous interpellent ? À notre prochaine rencontre... ici-même... à Paris... ou à Ichoux !
5. Le Vendredi 27 juin 2008 12:01, par Atropos
Bonjour, Extraordinaire de beauté et de sensualité ces satues.Une âme dans la pierre qui résonne très fort en moi.Le mouvement qui découle de l'oeuvre me fait penser aux mouvements gracieux de certaines danses baroques c'est vraiment très beau,le 17 e siècle me surprend toujours par ses innombrables trouvailles et cet esprit créatif que l'on retrouve dans toutes les bonnes oeuvres.... Toutes mes félicitations pour ce merveilleux moment de poésie que vous partagez
6. Le Dimanche 29 juin 2008 1:17, par Denis Grenier
Άτροπος ! Vous me faites remonter à mes études grecques classiques. Ainsi vous portez le prénom de la troisième Parque, si l’on se réfère au moment de son action par rapport à celles de ses deux colègues. Cette Moire, en grec littéralement « portion de destin assignée à chaque homme », tranche le fil de la vie à l’heure fixée. Dans cette foulée, le commentaire relatif à la danse et à son mouvement, que vous suggère la sculpture de Gianlorenzo Bernini, me paraît tout à fait juste. On a en effet l’impression de voir les personnages glisser, presque flotter, comme les cheveux de Daphné, soulevés par la course effrénée de la nymphe. C’est aussi la fixation par le sculpteur de l’instant baroque, cette fraction de seconde où l’action est saisie, comme suspendue, avant de prendre un autre aspect, une autre dimension, tout de suite après. Si l’on peut effectivement parler de grâce, il ne faut pas oublier non plus la violence qui marque la lutte que se livrent les deux opposants, dont on perçoit presque la sueur qui suinte sur leur peau lisse et luisante. Heureusement que l’immortalité de ces divinités les protège de l’action de votre homonyme, à laquelle justement une fraction de seconde suffit pour consacrer l’inéluctable finitude des mortels que nous sommes. Elle n’a pas le choix, ce sont les fonctions qui lui sont assignées. Je suis persuadé que vous n’êtes pas aussi cruelle que cette dame ! Merci pour votre commentaire, ne coupez pas le fil de trop de candidats à l’écriture sur ce blog ! Si ce n’est de la part de quelques uns de vos émules, il n’y a pas bousculade au portillon, c’est la moins que l’on puisse dire. Mais les gens sont tellement pris dans la course effrénée, « baroque », de la vie, une danse qui, un jour, arrive à son terme. Votre prénom, qui intrigue, est en quelque sorte une magnifique « nature morte », still life, comme on dit de l’autre côté du Channel.
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1. Le Vendredi 30 mai 2008 9:31, par Antiope
Bonjour monsieur Grenier, La sculpture de Le Bernin est sublime ,toutes ces lignes qui s'enchevêtrent ,ses courbes ,on a l'impression que les deux personnages ne font qu'un;L'émotion comme vous dites est à son comble , le visage de Daphné est si parlant ,on ressent sa peur;En chacun de ses deux êtres on suit la lutte des deux natures qui s'envahissent progressivement.Dans cette oeuvre on discerne une partie de ce qui fut et l'on découvre en partie ce qui va être ,la métamorphose; Le mouvement n'est pas sans me rappeler les sculptures de Camille Claudel,il y a du génie ,ici aussi .Savoir donner vie à un simple morceau de marbre... Les statues nous parlent si nous savons les entendre,je le crois Merci de nous faire partager des instants aussi merveilleux