S’il est un instrument qui illustre le pouvoir de la musique, c’est bien le violon. Que les Français aient manifesté quelque réticence à sa sonorité brillante qui pénétre le corps jusqu’à l’os, avant de s’y faire sous les soins d’un Italien qui l’a acclimaté à leur sensibilité, que Giuseppe Tartini l’ait associé au Malin avec son Thrille du Diable n’étonnera que celui qui n’a pas mesuré l’impact de cet « engin » en effet diabolique. Cela arrivera bien un jour, et ce jour pourrait être venu s’il tombe sur le récent CD de l’ensemble Imaginarium, dont la parution constitue, sauf erreur, le baptême discographique. La musique pour violon est, faut-il s’en surprendre, une autre invention, un sortilège, des Italiens. Après des débuts incertains au XVIe siècle sous les traits de la viola da braccio et de divers avatars, au premier XVIIe, alors que la musique vocale prend son envol avec Monteverdi et les autres, et consacre l’expression comme l’objet même de la musique, dans le but de susciter l’émotion, en Italie du Nord d’autres créent la musique instrumentale à partir de ce modèle vocal, en lui assignant des fonctions similaires, et en ayant recours à des formes reprenant son langage.
De nombreux compositeurs — Dario Castello, Giovanni Paolo Cima, Giovanni Antonio Pandolfi Mealli, Giovanni Battista Fontana, Marco Uccellini, et al. — participent à l’expérience, et notamment sous la forme de la sonate, font en effet sonner l’instrument en toute liberté, sans trop de règles ni de balises. L’imagination, la folle du logis, est leur seul guide. Le siècle poursuivra sur cette lancée, mais à terme finira par céder à la « tentation » de la codification d’un proto-classicisme naissant qu’appelle le nouvel air du temps.
L’intervention d’Arcangelo Corelli sera déterminante qui, le 1er janvier 1700 — le choix de la date n’est évidemment pas fortuit — bridera hélàs cette forme libre pour y introduire des mouvements imposés — un corset comme dira Reinhard Goebel, fondateur et chef du défunt ensemble Musica Antiqua Köln — un peu à la manière du concerto, forme nouvellement apparue et ainsi conçue. Le paradigme s’imposera. Tout le XVIIIe siècle sacrifiera à la règle, à l’exception de quelques têtes fortes comme Tartini justement, et surtout le florentin Francesco Veracini, décidé d’en découdre avec ces normes imposées, et pour lui intolérales, et traité de fou pour insoumission à cette « évidence ». L’Europe et sa nouvelle réalité esthétique veillent au grain. La pérennité de la doctrine sera longue. Haydn, Mozart, consorts et successeurs ne sont pas prêts de mourir.
Le titre même de l’album La Voce nel Violino paru fin 2007 chez Zig Zag Territoires ZZT071102 cerne bien le propos : l’expérience vocale est vécue con strumenti sous les soins de l’ensemble réuni par le virtuose Enrico Onofri. Le violoniste explique clairement cette visée dans le livret d’accompagnement, tout en précisant le caractère idiomatique de la nouvelle musique. Le résultat : une éloquence musicale sans faille, soutenue par la poésie du geste musical. Une sensualité agissante, un charme auquel ne saurait résister l’auditeur sensible qui considère la musique comme lieu d’émotion, sa véritable finalité, où la diminution et l’ornement émaillent le discours sans l’encombrer, où l’esbrouffe gratuite n’est pas, et où la virtuosité, éclatante, n’existe pas pour elle-même.
À la même époque, dans le Repos pendant la fuite en Égypte de la Sainte Famille, obligée de quitter la Palestine pour échapper à la vindicte d’Hérode [1596/97, Rome, Galerie Doria-Pamphili], Caravage concevait ce qui allait devenir un moment pictural et musical d’une grande intensité où le violon tient la place centrale. Un éphèbe ailé représentant un ange à moitié nu aperçu de dos pour cacher ses genitalia au spectateur, — les ailes noires sont probablement celles d’un cygne qu’il avait l’habitude d’utiliser et de louer à d’autres artistes à cette fin —, y joue de cet instrument magique devant un saint Joseph lui servant de lutrin. Sans doute la mélopée est-elle d’une grande douceur puisque, épuisés certes par les aléas du voyage, la Vierge et l’Enfant se sont assoupis. La nature elle-même et sa luxuriance semblent être de la partie et s’être donné le mot pour entrer en consonance avec la musique.
Un siècle plus haut, dans L’Extase de sainte Cécile, devenue patronne de la musique en raison d’une erreur philologique [1514, Bologne, Pinacothèque nationale], Raphaël mettait plutôt en garde contre les dangers de la musique instrumentale, et affirmait que seule la musique vocale a capella était susceptible de plaire à Dieu. Aussi les instruments jonchent-ils le sol et ceux à archet sont-ils représentés par la viole, dont le charme sensuel peut il est vrai s’avérer tout aussi « insidieux » que celui du violon. La présence de Marie-Madeleine, associée aux plaisirs de la chair, est ici judicieusement contrebalancée par celle de saint Paul dont l’épée qui lui sert d’attribut le constitue gardien attitré des bonnes mœurs, secondé par saint Augustin, lequel s’en faisait le promoteur au terme d’une jeunesse dissolue. Si saint Jean est l’auteur de l’Apocalyse, il apparaît ici plutôt comme un jeune homme tendre dont le peintre a mis en valeur la beauté et la douceur.
Au tournant du siècle suivant, sur un mode plus « païen », Annibal Carrache avait pour sa part traité du difficile Choix d’Hercule [vers 1596, Rome, Palais Farnèse], colosse musculeux issu de la tradition classique de l’Antiquité, confronté à la nécessité de trancher entre les exigences de la Vertu, à gauche, lui indiquant la voie escarpée à suivre, et les mirages du Vice, figuré à droite avec son attirail de tentations terrestres. Parmi l’arsenal de la représentation allégorique de ce dernier, une charmante dame court vêtue, rappelant les déesses de Botticelli, mais dans un esprit différent, un masque qui symbolise les traquenards du choix de vie que le personnage représente et un violon, instrument séduisant, mais au plaisir duquel il est malavisé de succomber. À vrai dire ce programme est destiné à couvrir le caractère sensuel de figures pouvant ainsi être contemplées en toute impunité morale.
Le violon des Musiciens du Caravage [vers 1595, New York, Metropolitan Museum] s’est tu et a été déposé sur la table devant le luthiste, tel un objet se présentant comme une nature morte en puissance. Malgré ce silence passager, sa seule présence constitue une affirmation de sa place centrale dans la musique de l’époque. Pendant que le violoniste reprend son souffle et le public ses esprits en attendant le retour de ce son envoûtant, une certaine tension naît de cette présence au milieu d’une composition où les couleurs chaudes, purpurines, natives dans la peinture de Venise et de l’Italie du Nord, patrie du peintre, et de cet instrument, sans parler des attitudes presque libidineuses des personnages, apportent une touche de sensualité que l’espace comprimé du tableau ne fait qu’aviver.
L’amateur de musique désireux de conserver une certaine contenance pourra s’en remettre aux tableaux d’Evaristo Baschenis [ici Nature morte avec instruments de musique, vers 1650, Bergame, Accademia Carrara], ecclésiastique bergamasque, proche des milieux de la facture crémonaise, dont le travail documentaire exemplaire permet d’aborder l’instrument en toute légitimité, sans oublier tout de même que la folie du violon est une menace perpétuelle. Le prêtre français chassé par la Révolution et débarqué à Québec au XIXe siècle s’en verra interdire l’usage par les autorités ecclésiastiques qui l’inviteront à suivre l’exemple de sainte Cécile, et de se méfier des effets de la musique instrumentale, en particulier de celle issue du frottement de l’archet sur les cordes, même au-delà des mers chaudes. Ce n’est pas l’écoute du CD d’Imaginarium qui les en aurait dissuadées !
Sur le plan discographique, n’oublions pas de saluer un précurseur qui ne démérite pas, La vocalité instrumentale en Italie à la naissance de l’opéra par l’ensemble La Tempesta de Patrick Bismuth, Stil 2701, paru en 1997, qui ouvre sur une même perspective, et dont la pochette illustrée par l’œuvre de Giorgione fait écho au nom même de l’ensemble.
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Commentaires
2. Le Lundi 5 mai 2008 13:22, par Denis Grenier
Bonjour. Je suis évidemment heureux de vous lire et ravi que, sensible à la couleur des tableaux, celles-ci vous plaisent. Avec les responsables du blog il a en effet été prévu que des enregistrements soient effectués, que des podcasts art et musique soient préparés. Nous en sommes présentement à la phase de mise en place, dont les données techniques, complexes, doivent être maîtrisées avant de plonger. L'art est un miracle ! Votre encouragement à poursuivre sur cette lancée ajoute à la motivation qui m'anime. Je présume que votre prénom de Scylla fait référence à la nymphe de la mythologie avant qu'elle ne soit transformée en monstre. C'est en tout cas ce que je me dis. Je serai ravi de discuter plus avant avec vous de tout cela. N'hésitez surtout pas à me relancer. Au plaisir. dg, désolé de ne répondre que maintenant à votre commentaire, venant tout juste de l'apercevoir.
3. Le Lundi 5 mai 2008 20:33, par Denis Grenier
Sous l'effet de la lecture à peine amorcée du livre de Bruce Haynes, « The End of Early Music », publié chez Oxford University Press, je ne peux m'empêcher de relever son observation selon laquelle le violon, l'instrument le plus caractéristique du XVIIe siècle, qui l'a propulsé à l'avant-scène, est, pour cette période, désormais qualifié de violon baroque, alors que, dans la foulée du Romantisme, le terme violon sans autre mention désigne son héritier transformé par les gens du XIXe siècle pour le rendre plus solide et plus puissant. L'histoire de la musique n'est pas sans comporter quelques abus. Oui, je sais bien que seul un universitaire peut s'intéresser à un si petit problème, dans un monde, notamment musical, où la nuance est de plus en plus gommée au profit du marché.
4. Le Lundi 26 mai 2008 13:43, par Denis Grenier
Les gens sont sollicités de toute part, et ce n'est pas parce qu'on tient blog qu’ils se précipitent sur celui-ci, ou qu’ils ont le temps de réagir, or voilà que je ferai tout de même un nouvel ajout à mon propre texte !!! D'abord pour revenir à mon commentaire numéro 3, qui manque peut-être de clarté. Bref on pourrait s’étonner que le terme « violon », sans mention, désigne le violon issu de la tradidion XIXe alors que son invention se situe au XVIIe, pour lequel le violon dit «baroque» est l’instrument de prédilection. Mais ce serait sans compter avec la tendance à l’appropriation canonique et la détestable théorie du progrès dans les arts, inventée par le siècle de la révolution industrielle : une aberration. Pour ce qui concerne ce merveilleux disque, il faut insister sur le fait que le traitement de la musique instrumentale s’inscrit en effet dans une conception de véritable vocalité. À cet égard, la version instrumentale du Mentre vaga angioletta de Monteverdi, dont le texte est inclus dans le livret, est d’une éloquence qui le dispute à celle du chant lui-même.
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1. Le Samedi 3 mai 2008 9:10, par Scylla
Bonjour, Quel travail et quelles beautés vous nous faites entrevoir par ces peintures aux couleurs sublimes.Ce nouveau blog différent du premier est un grand cadeau que vous faites aux amateurs d'art et à celle que je suis en particulier.Aurez vous par la suite la possibilité d'enregistrer vos commentaires et de nous les faire entendre en même temps que la musique? Au plaisir d'en discuter avec vous Scylla