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au 89,1 La radio des découvertes
Brilliant Classics, ce ne sont pas que les désormais célèbres intégrales Bach et Mozart. C’est aussi, et de plus en plus, la réédition à prix plus que doux de parutions antérieures sur d’autres labels, tels que le bolonais Tactus, qui au fil des ans est en train de constituer un corpus de tout ce que l’Italie a produit en musique, notamment — et abondamment —ancienne, et que les autres éditeurs n’osent pas aborder. Une entreprise plus que louable avec de belles réussites, et un fonds auquel l’étiquette hollandaise donne maintenant accès, tout au moins en partie. Ainsi, on découvre, ou redécouvre, les prestations antérieures de maints ensembles plus ou moins connus qui, avec un enthousiasme communicatif, donnent souvent le meilleur d’eux-mêmes, et sont mises à disposition des œuvres qui, autrement, ne seraient jamais venues jusqu’à nous. Voilà qui permet une mise à jour bienvenue ou, pour les moins fortunés quand même curieux, une acquisition à peu de frais.Il y a une vingtaine d’années, voire plus, des interprètes qui ont, depuis, acquis une grande notoriété, par exemple de Rinaldo Alessandrini, ont fait paraître chez Tactus de bien jolies choses. C’est aussi le cas d’un autre « baroqueux », Gabriel Garrido, qui nous a donné depuis, il faut bien l’admettre, les plus beaux et les plus somptueux enregistrements de Monteverdi, qui y faisait lui aussi ses premiers pas discographiques. C’est ainsi que vient de reparaître cette année — Brilliant n’indique pas les dates, un vice de plus en plus courant chez les éditeurs, marchands du temple désirant donner une pérennité aussi factice qu’artificielle à leurs productions —, un album distribué par Abeille, et regroupant trois CD consacrés à la musique profane vocale de Sigismondo d’India, Sigismondo D’India, Sedular Vocal Music, 93369, dont l’un aux madrigaux, airs, et dances de ce musicien unique porte la signature de l’Argentin, entouré de chanteurs et de musiciens vont bientôt s’illustrer sur une variété d’autres labels.
Né Sicilien à la fin du XVIe siècle, vers 1580, Sigismondo qui enjambe le XVIIe siècle — il meurt en 1629 —, et appartient à ces deux mondes, parcourt l’Italie et sa renommée traverse les Alpes. Si l’on a pu associer le monde du Palermitain à l’esthétique du Napolitain Gesualdo [1560/66 – 1613] c’est qu’il cultive la même atmosphère maniériste, une ambiance mystérieuse, mais se consacre aussi à la monodie accompagnée de type caccinien et monteverdien, avec ses valeurs et ses accents à lui.
On retrouve ici des gens comme Maria Cristina Kiehr, Claudio Cavina, Josep Cabré, Daniele Carnowich, Enrico Gatti, Mara Galassi, Paolo Pandolfo, qu’on ne présente plus, dirigés par le chef de l’ensemble Elyma. Ce CD conçu autour de la fable d’Arion est une véritable fête qui justifie en soi l’acquisition du triple album dont on trouvera la composition en détailici. À lui seul, le trop court Quale amor mercede avra vaut l’acquisition ! Les deux autres CD, dus à des interprètes différents, s’intéressent à des duos profanes et à des madrigaux pour voix seule. Plus que son célèbre collègue campanien peut-être, Sigismondo se montre parfois en phase avec l’idiome vernaculaire, ce qui ne l’a pas empêché de donner dans le mode courtois, notamment à Turin.
On aurait tort de bouder le premier CD consacré aux duos profanes de 1609 par une phalange valeureuse de musiciens moins connus, mais non sans mérite, dont certaines canzonete données avec un engagement expressif indubitable, et certes ici et là certaines stridences qui saturent les possibilités d’accueil du signataire de ce blog, et le second dédié à la voix seule accompagnée à l’archiluth, et au chitarrone, de 1623, ponctuées de pièces de l’Espagnol Gaspar Sanz pour la guitare, clin d’œil à la culture ibérique dans laquelle Sigismondo a certainement baigné compte tenu de sa naissance et de son expérience napolitaine. Pour qui aime le chant italien de cette époque, au charme duquel on ne peut résister, ce coffret vaut vraiment le détour.
Pour une fois, et ce n’est pas coutume, même là où on s’en targue, l’éditeur a choisi une œuvre en rapport avec le contenu du CD, Les Musiciens du Caravage, vers 1595/96, du Metropolitan Museum of Art de New York, célébrissime tableau s’il en est, à la notoriété duquel ont contribué les marchands de posters et de savonnettes parfumées aux huiles essentielles… ou à leurs substituts synthétiques. Certes l’œuvre est romaine, et qui plus est a été commandée par le premier mécène du Caravage dans la Ville éternelle, le cardinal del Monte, qui l’hébergea, et qu’il avait dénommé non sans humour Monseigneur Salade, allusion claire au principal et systématique constituant des repas qu’il lui servait à répétition.
On pourrait donc chicaner pour un léger hiatus en matière de correspondance des arts et relever que Rome n’est pas l’Italie du Nord, et que si l’on peut songer à la peinture de la Langune, et au Vénitien Titien, qui est peut-être déjà trop « ancien » pour figurer ici, le XVIIe n’a par ailleurs rien laissé de marquant dans la Sérénissime qui aurait permis d’avoir recours à une autre oeuvre. Le choix se justifie et il faut le prendre pour ce qu’il est et, pour autant qu’on ait recours à la page du musée, car la représentation de Brilliant n’est pas « brillante » — qu ‘on veuille bien excuser ce jeu de mot facile —, jouir de la présence de ces jeunes gens inspirés de l’Antiquité, mais déjà tellement naturalisés Péninsulaires, musiciens qui s’adonnent au chant accompagné des cordes pincées et frottées. L’ambiance étrange se rapproche de la tonalité de certaines pièces du CD. Le climat est encore celui de la Renaissance finissante, les couleurs — la riche draperie purpurine —, un héritage de la Sérénissime destiné à marquer l’œuvre de toute l’Europe, la sensualité trouble la signature de l’artiste. Une œuvre qu’on ne se lasse pas d’admirer aussi pour son harmonie et son équilibre, notions desquelles le peintre aura tendance à se distancer par la suite, son style le faisant évoluer vers une forme inédite de réalisme dramatique et théâtral.
Le Joueur de luth, en sa première version datée vers 1596, à l’Ermitage de Saint-Pétersbourg et, ici, une autre de 1600 environ, en prêt au Metropolitan de New York, est de la même eau.
Cette fois, le tableau représente un musicien qui pourrait être l’un de ceux du tableau précédent, esseulé, un peu songeur, attendant peut-être le retour de ses collègues : violoniste, flûtiste et claviériste, où faisant lui-même sonner en alternance plusieurs instruments, ou risquant un air de sa voix juvénile. Les tons chauds — le bois de la facture, le magnifique jeté « persan » — et sombres dominent pour faire éclater le blanc étincelant de la chemise, foyer principal de la lumière, qui illumine aussi la partition et les mains du musicien qui courent sur les cordes, entrant en opposition avec l’ombre profonde, dans un chromatisme mordoré. Voilà qui est déjà « baroque », comme une certaine musique de Sigismondo, à cheval sur deux sensibilités.
Voilà que le détail nous fait pénétrer dans l’intimité de la musique, une composition du Franco-Flamand Jacques [Jacob] Arcadelt, dans la voix de basse d’un madrigal populaire Voi sapete ch [’io v’amo], Tu sais que [je l’aime], l’inscription en partie recouverte par l’archet pouvant être lue Gallus ou Bassus.
Avec son Jeune musicien jouant du luth, non daté, lui aussi de l’Ermitage, et jadis attribué à Valentin de Boulogne, Bartolomeo Manfredi, un Mantouan venu à Rome, et exact contemporain de d’India, greffe sur le milieu romain — le tableau est probablement issu de ce milieu — les valeurs de l’Italie du Nord, lesquelles adoucissent l’ambiance qui prévaut dans la capitale de la chrétienté, comme il semble tenir compte de l’émergence du ténébrisme, ce chiaroscuro inventé par le Caravage et qui allait « déferler» de par le continent. Un air presque languissant, mélancolique peut-être, en tout cas une réalisation qui procure une émotion assez voisine de la musique de Sigismondo et de certaines de ses délicieuses dissonances.
En 1576, le bolonais Bartolomeo Passeroti avait réalisé un Portrait d’un homme jouant du luth, 1576, du Museum of Fine Arts de Boston, à la facture bien léchée et où la précision du trait le disputait à celle du rendu des tissus qu’il n’est pas exagéré de qualifier de prodigieuse. Un tableau encore très Renaissance, où le dessin romano-toscan dit le contact avec l’Italie centrale, mais porteur aussi de l’atmosphère incertaine qui fait de la musique de cette période « pré-baroque », également abordée par Sigismondo d’India, une ressource inépuisable de sens.
Merveilleuse et indispensable Italie, on le ne dira jamais assez ! En tout cas, à mon humble avis.
En ces temps d’entertainment généralisé, où même l’information passe comme le reste de l’activité humaine à la moulinette du marché, qui en viendra certainement à marchandiser la poignée de main, — précédé en cela par le gouvernement fédéral du Canada qui l’aura taxée comme un service rendu —, le baiser — pour son image voilà qui est déjà fait depuis longtemps —, et quoi encore, le système de la musique, fondé sur la convention devenue tradition établie au XIXe siècle, a repris de plus belle son plein contrôle avec, certes, la mise à jour de queues de pie accommodées à l’air du temps.
Dans ce contexte consécutif à un engouement passager pour la musique dite « ancienne », récupérée en partie [musique du XVIIIe, voire du XVIIe par l’esthétique prévalente, il est des plaisirs qui paraîtront surannés aux esprits éclairés qui ne jurent que par la modernité, notion aussi plastique qu’autoritaire, bonheurs auxquels j’avoue être sensible.
À cet égard il faut rendre grâce à la multinationale Naxos basée à Hong Kong – distribuée en France par Abeille Musique – qui n’a pas encore refoulé vers les abysses de l’oubli l’« hydre » de ladite musique ancienne et ses interprètes prenant en compte les éléments culturels, stylistiques et autres valeurs propres aux divers temps et lieux historiques qu’elle exprime. Ce nouveau major nous réserve, de temps en temps, des surprises agréables, et qui plus est, à prix doux.
C’est ainsi que cet éditeur qui n’en est pas moins « panoramique » par son catalogue exhaustif, vient de faire paraître un rafraîchissant Das Lochamer Liederbuch ou Livre de chansons de Locham, apparu vers 1450 dans la région de Nuremberg en Bavière, réunissant des chansons « populaires » allemandes du XVe siècle, sous les soins de l’Ensemble Dulce Melos, une première apparition au disque de ces musiciens dirigés par Marc Lewon [Naxos,8.557803, 2008]. Des compositions polyphoniques, mais surtout monophoniques, peut-être constituées du ténor des premières, et des pièces instrumentales, certaines apparentées à des œuvres du titulaire des orgues de Saint-Sébald, Konrad Paumann, deux siècles avant son lointain successeur Johann Pachelbel.
Issus du sérail de la Schola Cantorum Basiliensis, ces jeunes gens savent nous émouvoir en rendant ce qu’on peut imaginer comme l’ambiance musicale, l’âme d’une Allemagne tardo-médiévale sur le point d’aborder la Renaissance avec sa propre sensibilité. Ce manuscrit, qui pourrait être le premier livre de chansons en langue allemande, serait donc un précurseur de la Bible de Luther, dont on a assez souligné le rôle dans l’implantation de l’idiome vernaculaire germanique.
Les Tedesci ne sont pas que les Barbares violents et incultes, ainsi dénommés par les Italiens et leurs ancêtres, régulièrement envahis par des hordes aussi violentes que sauvages de soldats germains pilleurs et violeurs. Comment, en écoutant ce CD, résister au Verlangen thut mich krencken, au Ach meyden dw vil sene pein, ou au déchirant All mein gedencken dy ich hab, etc., du baryton Martin Hummel qui se joint à cet ensemble qui tire son nom de celui d’un instrument, le dulce melos, dont on entend heureusement réhabiliter l’usage, ce dont on lui saura gré.
Malheureusement le livret, en caractères microscopiques, ne fournit ni le texte, ni évidemment sa traduction. Réduit à l’écoute « primaire », le non-germanophone et de surcroît hypermétrope compte encore plus sur le miracle de la musique elle-même pour l’émouvoir, ce à quoi elle atteint pleinement. Il est évidemment question ici de tourments et de souffrance, de douleurs sans doute ressenties avec intensité, mais contenues dans les frontières d’une certaine litote, une « sprezzatura »,au sens de Baldassare Castiglione plus qu’à celui de Giulio Caccini, voire, propre au Nord de l’Europe. Quant aux accents dudit instrument, ancêtre à clavier et cordes du dulcimer,
ils se conjuguent avec les sonorités délicates des cordes pincées et des flûtes et sont d’une suavité dont on est devenu nostalgique, sevrés de celle-ci par un monde qui a largué ce genre de satisfaction « débranchée », réservée aux quelques originaux et détraqués, audiophiles plus avides de subtilité et d’émotion que de virtuosité athlétique et de vocalises et autres prouesses techniques gratuites. Oui, il est encore des outrecuidants qui osent résister à la norme édictée sous l’empire de l’incontournable loi du « progrès » inventée par le XIXe siècle, écho de la société industrielle, et paradigme aussi coriace qu’un phénix, relayé jusqu’à nous.
L’Allemagne est un amalgame de différentes cultures qui, sans être dépendante de la Flandre, partage avec elle certains éléments de sensibilité, que le climat nordique explique peut-être en partie. C’est ainsi que l’illustration choisie pour orner le livret est une œuvre de Quentin Metsys, mort en 1530, postérieure de près d’un siècle au manuscrit, fondateur de l’école « primitive » d’Anvers. Elle a pour titre Bildnis eines Gelehrten du musée de Frankfurt, en français Portrait d’un érudit,
race admirée en ces temps révolus, exécrée par notre époque, heureusement en voie d’extinction, et non protégée par le WWF [World Wildlife Fund] !
Certes, il ne faut pas rechercher la finesse au niveau d’un visage aux traits ingrats, burinés par les soucis, alors que les yeux laissent deviner l’esprit pénétrant, qui sans être indifférent, bien au contraire, aux difficultés de son époque, médite dans le calme de son étude, et essaie de s’élever au-dessus des contingences du monde en pratiquant peut-être les auteurs anciens, pour en faire sa propre réinterprétation. Épris comme bien d’autres, et contairement à Brueghel, de culture italienne et antique, comme le donnent à voir les piliers classicisants et le plein cintre de l’architecture qui encadre la représentation, Quentin demeure foncièrement un Septentrional, comme l’indiquent le réalisme du portrait, le château fortifié érigé sur un pic rocheux, une perspective haute, un reliquat médiéval qu’on trouvera dans l’œuvre contemporain des Albrecht Altdorfer et autres Lucas Cranach L’Ancien, comme en témoigne le portrait par ce dernier du Dr. Johannes Cuspinian, érudit de la cour de l’empereur Maximilien et chancelier de l’université de Vienne à 27 ans. Le sentiment « panthéiste » du paysage, avivé par la perspective aérienne atmosphérique, franchit le Rhin pour atteindre le Danube et marquer son école.
Quant à la Ugly Duchess ou Vieille femme grotesque de Quentin à Londres, elle est sans doute une manifestation de l’humour flamand, auquel la sève populaire insuffle toujours une dose de bon sens bienvenue, une autre dimension de cette culture, quand elle ne donne pas carrément dans la « paillardise ». Ce faciès ne rappelle-t-il pas celui d’un ancien ministre des Affaires étrangères du général de Gaulle, petit de taille, mais grand par la pensée et l’ambition pour son pays ?
Mentionnons enfin le célébrissime double portrait du Peseur d’or et de sa femme du même au Louvre, un chef-d’œuvre familier, et pour cause, à tout amateur d’art, et séminal pour le genre de la nature morte ?
Depuis une décennie, chaque CD du Poème Harmonique est un événement, et pour cause, et il faut de nouveau saluer avec Firenze 1616, Alpha 130, paru fin 2007, une réalisation exemplaire, avec laquelle l’ensemble fait un heureux retour sur la musique italienne du premier Baroque, et nommément sur Domenico Belli [cf. Alpha 002, reparu comme CD catalogue en 2005], qui a marqué le début de sa présence, remarquée, dans le paysage discographique [cf. aussi Alpha 001]. Il s’agit cette fois de L’Orfeo dolente, auquel est associé Il Rapimiento di Cefalo de Giulio Caccini.
Cette période d’intense création artistique recèle des chefs-d’œuvre demeurés à l’état de partitions plus ou moins enfouies dans les archives des bibliothèques, et on est reconnaissant à Vincent Dumestre de les avoir exhumées et de se faire à nouveau orfèvre, pour nous en dévoiler des pans inédits. Du reste, ce répertoire est contemporain d’un autre, abordé à plusieurs reprises par l’ensemble, à savoir celui du premier XVIIe siècle français, encore sous l’heureuse « influence » italienne, seul moment où l’on peut vraiment parler de « baroque » en ce pays, si ce terme a encore un sens.
À partir de la moitié du siècle, la France s’assagira pour sacrifier à la nouvelle norme louis-quatorzienne, et à son idiome pacifié, comme le pays voulu par le Roi Soleil. Désormais, au lieu de chercher à intégrer les valeurs transalpines, elle s’emploiera au contraire à les domestiquer sous la houlette d’un Italien ! Mais voilà que nous avons à nouveau accès à un trésor pratiquement inconnu, et historiquement important, de la musique occidentale, s’inscrivant dans une démarche qui allait transformer à tout jamais la pratique du chant, désormais associé à la représentation théâtrale comme c’était le cas chez les Anciens.
Il ne serait d’ailleurs pas inintéressant de voir comment des Italiens aborderaient eux-mêmes le matériau que nous propose ici le Poème, sans doute avec une intensité, des affetti, et une chaleur plus idiomatiques encore de ce langage, remarqués à l’époque, on le sait, par le père minime Marin Mersenne. Or, aux mains des Français, cela recèle une distinction, un raffinement bienvenu, qui est aussi la marque de cet ensemble. Ce qui fait aussi la force de la musique, c’est qu’elle a le privilège d’avoir plusieurs interprètes, appartenant à diverses cultures, ce qui multiplie les lectures que l’on peut en faire, les interprétations… et les plaisirs.
Au moment où, surtout à partir de 1600, à défaut de pouvoir compter sur des traces musicales concrètes, les Italiens renouent en tout cas avec l’esprit de l’Antiquité et de son théâtre, y compris musical, et privilégient l’expression dont la Renaissance ne leur avait pas permis de faire une promotion aussi « militante », le recours pour la pochette du CD à une œuvre contemporaine de cette musique, la célébrissime sculpture Apollon et Daphné du Bernin, qui, à sa façon, en partage l’esprit, s’avère un choix judicieux, et on ne peut plus consonnant. Références classiques, émotion, drame, chiaroscuro, couleur, mouvement, théâtre, instantanéité baroque, correspondance des arts… s’unissent dans la rhétorique du stilo rappresentativo qui marque un temps fort de l’interprétation de la musique vocale et menant à l’opéra.
Plutôt que d’écrire un nouveau texte, j’ai opté pour la solution de facilité, en vous proposant ici in textenso celui que j’ai composé pour la pochette de ce CD, et que j’ai eu envie de partager avec vous.
Se d’amor l’aurato strale [Si la flèche dorée de l’amour] Pur t’incende o impiaga il petto, [Enflamme ou blesse ton cœur,] Se il suo vago il cor t’assale [Si sa beauté te saisit] Di soave almo diletto… [D’un plaisir suave et suprême…] Domenico Belli, Orfeo dolente.
Piqué par le dard acéré de la flèche d’or que, vexé qu’on ait douté de son talent d’archer, Cupidon lui a lancé par vengeance, Apollon est aussitôt envahi par un désir irrépressible envers Daphné, atteinte par la pointe émoussée d’un deuxième projectile, celui-là en plomb, destiné, au contraire, à l’éloigner de son soupirant. Émule de Diane, déesse des bois, la nymphe, qui a choisi de vivre dans la virginité éternelle, pour s’adonner continûment à la chasse, se refuse obstinément à lui. Pour échapper aux avances de Phoebus qui, courant plus vite qu’elle, vient de la rattraper près des rives du Pénée, la jeune fille en est réduite à supplier son père, le dieu fleuve éponyme, de la métamorphoser et, ainsi, de soustraire son être, objet des ardeurs du fils de Jupiter, à la convoitise divine. Or voilà que, sous les yeux du Délien, la nymphe se transforme en laurier, essence végétale inconnue jusque-là. Devant ce sort irrémédiable, mais néanmoins désireux de posséder Daphné, quelle qu’en soit la forme, Apollon décide de faire de l’arbre auquel elle a donné son nom, son emblème. Désormais, il se ceindra d’un rameau de laurier, lequel servira à proclamer la gloire des héros de l’armée romaine qui, honneur suprême, recevront une couronne de ses feuilles, lors de leur triomphe au Capitole.
Bernin ne se contente pas de reproduire verbatim le récit de la Fable, il rend compte aussi du phénomène de la transmutation : ut pictura poesis, jamais l’image n’aura à ce point approché le texte. Avec un instinct artistique et poétique inédit, et une imparable habileté technique, il réussit à saisir sur le vif la course effrénée des figures, au moment précis, la fraction de seconde, où la chasseresse passe de la forme humaine à celle de plante. Un épisode plus facile à traiter en peinture qu’en ronde bosse, médium moins adapté pour enregistrer le passage du temps et le caractère fugitif des choses. Issu de la jambe gauche levée d’Apollon, le mouvement est relayé par le bras droit de Daphné, instaurant un double contrapposto avec la dextre du dieu, qui s’apparie à l’autre membre de la nymphe. La pulsation effrénée qui anime les coureurs culmine dans le frémissement des cheveux transformés en feuilles, battant au vent, dont on croit percevoir le souffle qui les soulève. Peau féminine et masculine, chevelure, vêtements, sol, frondaisons, écorce… sont rendus dans toutes les nuances de leurs textures, leurs qualités tactiles atteignant à un hyperréalisme qui dépasse la nature. On a l’impression de sentir la sueur consécutive à l’effort physique, alors que la peur gagne Daphné, dont la bouche, paralysée par l’effroi, demeure ouverte, et que la frustration qui envahit un Péan, interdit, le laisse sans voix, le regard perdu.L’émotion est à son comble, l’expression à son paroxysme, rendue par les affetti, chers aux Italiens, au moment où le recitar cantando du stile rappresentativo s’impose à eux comme une évidence. Au point que le degré de pénétration psychologique atteint par le sculpteur réduit l’Apollon du Belvédère (3) au rang de lointain modèle, et le ballet d’Atalante et Hippomène de Guido Reni, peintre préféré de Bernin, dont les acteurs désemparés planent avec grâce de part et d’autre de l’enjeu qui les oppose, simple jeu formel. Homme de théâtre, concepteur de décors, metteur en scène… l’artiste règle la gestuelle avec la précision du chorégraphe, alors que le groupe envahit le champ du spectateur, entraîné dans une scénographie, une correspondance des arts nouvelle, où la virtuosité, la bravura, s’affirme avec éclat. Ut pictura musica, on croit entendre les trilles et les tremblements des interprètes de l’Orfeo et ressentir aussi les émotions exacerbées qu’ils expriment avec le naturel prôné par Giulio Caccini. Soutenu par le passage de la lumière fluide et sensuelle du chiaroscuro, dont les intonations exaltent la force du drame qui se joue sous nos yeux, ce tour de force semble devoir être à la seule portée du génie auquel le Baroque doit son acte de naissance. La veine moralisatrice du distique composé par le Florentin Maffeo Barberini, futur pape Urbain VIII, gravé sur le socle de la statue (4), et destiné à couvrir la délectation esthétique, plaisir « érotique » inaccessible, en principe, à l’ecclésiastique qu’est le mécène Scipion Borghèse, cardinal de la Sainte Église, ne trompe personne. L’admonestation demeure sans effet sur l’agitation effrénée de ces divinités éperdues, à la fois réelles et surréelles, dont l’élan tragique transcende les temps de l’histoire.
1) At, quoniam coniunx mea non potes esse / Arbor eris certe. [Eh bien, puisque tu ne peux être mon épouse / Tu seras mon arbre.], Ovide, Les Métamorphoses, 1, 555, et 452-567, pour le récit in extenso. « Laurier » se dit « daphné », en grec.
2) À cet égard, cf. dans le texte signé par Vincent Dumestre la citation liminaire de Marin Mersenne, lequel lance un véritable défi aux interprètes français s’essayant à la musique italienne.
3) Cette sculpture hellénistique du IVe siècle a été découverte fin XVe.
4) Quisquis amans sequitur fugitivae gaudia formae,/ Fronde manus implet, baccas seu carpit amaras. [Tel qui court après les plaisirs fugaces / s’emplit les mains de feuilles mortes, ou cueille des fruits amers.]
S’il est un instrument qui illustre le pouvoir de la musique, c’est bien le violon. Que les Français aient manifesté quelque réticence à sa sonorité brillante qui pénétre le corps jusqu’à l’os, avant de s’y faire sous les soins d’un Italien qui l’a acclimaté à leur sensibilité, que Giuseppe Tartini l’ait associé au Malin avec son Thrille du Diable n’étonnera que celui qui n’a pas mesuré l’impact de cet « engin » en effet diabolique. Cela arrivera bien un jour, et ce jour pourrait être venu s’il tombe sur le récent CD de l’ensemble Imaginarium, dont la parution constitue, sauf erreur, le baptême discographique. La musique pour violon est, faut-il s’en surprendre, une autre invention, un sortilège, des Italiens. Après des débuts incertains au XVIe siècle sous les traits de la viola da braccio et de divers avatars, au premier XVIIe, alors que la musique vocale prend son envol avec Monteverdi et les autres, et consacre l’expression comme l’objet même de la musique, dans le but de susciter l’émotion, en Italie du Nord d’autres créent la musique instrumentale à partir de ce modèle vocal, en lui assignant des fonctions similaires, et en ayant recours à des formes reprenant son langage.
De nombreux compositeurs — Dario Castello, Giovanni Paolo Cima, Giovanni Antonio Pandolfi Mealli, Giovanni Battista Fontana, Marco Uccellini, et al. — participent à l’expérience, et notamment sous la forme de la sonate, font en effet sonner l’instrument en toute liberté, sans trop de règles ni de balises. L’imagination, la folle du logis, est leur seul guide. Le siècle poursuivra sur cette lancée, mais à terme finira par céder à la « tentation » de la codification d’un proto-classicisme naissant qu’appelle le nouvel air du temps.
L’intervention d’Arcangelo Corelli sera déterminante qui, le 1er janvier 1700 — le choix de la date n’est évidemment pas fortuit — bridera hélàs cette forme libre pour y introduire des mouvements imposés — un corset comme dira Reinhard Goebel, fondateur et chef du défunt ensemble Musica Antiqua Köln — un peu à la manière du concerto, forme nouvellement apparue et ainsi conçue. Le paradigme s’imposera. Tout le XVIIIe siècle sacrifiera à la règle, à l’exception de quelques têtes fortes comme Tartini justement, et surtout le florentin Francesco Veracini, décidé d’en découdre avec ces normes imposées, et pour lui intolérales, et traité de fou pour insoumission à cette « évidence ». L’Europe et sa nouvelle réalité esthétique veillent au grain. La pérennité de la doctrine sera longue. Haydn, Mozart, consorts et successeurs ne sont pas prêts de mourir.
Le titre même de l’album La Voce nel Violino paru fin 2007 chez Zig Zag Territoires ZZT071102 cerne bien le propos : l’expérience vocale est vécue con strumenti sous les soins de l’ensemble réuni par le virtuose Enrico Onofri. Le violoniste explique clairement cette visée dans le livret d’accompagnement, tout en précisant le caractère idiomatique de la nouvelle musique. Le résultat : une éloquence musicale sans faille, soutenue par la poésie du geste musical. Une sensualité agissante, un charme auquel ne saurait résister l’auditeur sensible qui considère la musique comme lieu d’émotion, sa véritable finalité, où la diminution et l’ornement émaillent le discours sans l’encombrer, où l’esbrouffe gratuite n’est pas, et où la virtuosité, éclatante, n’existe pas pour elle-même.
À la même époque, dans le Repos pendant la fuite en Égypte de la Sainte Famille, obligée de quitter la Palestine pour échapper à la vindicte d’Hérode [1596/97, Rome, Galerie Doria-Pamphili], Caravage concevait ce qui allait devenir un moment pictural et musical d’une grande intensité où le violon tient la place centrale. Un éphèbe ailé représentant un ange à moitié nu aperçu de dos pour cacher ses genitalia au spectateur, — les ailes noires sont probablement celles d’un cygne qu’il avait l’habitude d’utiliser et de louer à d’autres artistes à cette fin —, y joue de cet instrument magique devant un saint Joseph lui servant de lutrin. Sans doute la mélopée est-elle d’une grande douceur puisque, épuisés certes par les aléas du voyage, la Vierge et l’Enfant se sont assoupis. La nature elle-même et sa luxuriance semblent être de la partie et s’être donné le mot pour entrer en consonance avec la musique.
Un siècle plus haut, dans L’Extase de sainte Cécile, devenue patronne de la musique en raison d’une erreur philologique [1514, Bologne, Pinacothèque nationale], Raphaël mettait plutôt en garde contre les dangers de la musique instrumentale, et affirmait que seule la musique vocale a capella était susceptible de plaire à Dieu. Aussi les instruments jonchent-ils le sol et ceux à archet sont-ils représentés par la viole, dont le charme sensuel peut il est vrai s’avérer tout aussi « insidieux » que celui du violon. La présence de Marie-Madeleine, associée aux plaisirs de la chair, est ici judicieusement contrebalancée par celle de saint Paul dont l’épée qui lui sert d’attribut le constitue gardien attitré des bonnes mœurs, secondé par saint Augustin, lequel s’en faisait le promoteur au terme d’une jeunesse dissolue. Si saint Jean est l’auteur de l’Apocalyse, il apparaît ici plutôt comme un jeune homme tendre dont le peintre a mis en valeur la beauté et la douceur.
Au tournant du siècle suivant, sur un mode plus « païen », Annibal Carrache avait pour sa part traité du difficile Choix d’Hercule [vers 1596, Rome, Palais Farnèse], colosse musculeux issu de la tradition classique de l’Antiquité, confronté à la nécessité de trancher entre les exigences de la Vertu, à gauche, lui indiquant la voie escarpée à suivre, et les mirages du Vice, figuré à droite avec son attirail de tentations terrestres. Parmi l’arsenal de la représentation allégorique de ce dernier, une charmante dame court vêtue, rappelant les déesses de Botticelli, mais dans un esprit différent, un masque qui symbolise les traquenards du choix de vie que le personnage représente et un violon, instrument séduisant, mais au plaisir duquel il est malavisé de succomber. À vrai dire ce programme est destiné à couvrir le caractère sensuel de figures pouvant ainsi être contemplées en toute impunité morale.
Le violon des Musiciens du Caravage [vers 1595, New York, Metropolitan Museum] s’est tu et a été déposé sur la table devant le luthiste, tel un objet se présentant comme une nature morte en puissance. Malgré ce silence passager, sa seule présence constitue une affirmation de sa place centrale dans la musique de l’époque. Pendant que le violoniste reprend son souffle et le public ses esprits en attendant le retour de ce son envoûtant, une certaine tension naît de cette présence au milieu d’une composition où les couleurs chaudes, purpurines, natives dans la peinture de Venise et de l’Italie du Nord, patrie du peintre, et de cet instrument, sans parler des attitudes presque libidineuses des personnages, apportent une touche de sensualité que l’espace comprimé du tableau ne fait qu’aviver.
L’amateur de musique désireux de conserver une certaine contenance pourra s’en remettre aux tableaux d’Evaristo Baschenis [ici Nature morte avec instruments de musique, vers 1650, Bergame, Accademia Carrara], ecclésiastique bergamasque, proche des milieux de la facture crémonaise, dont le travail documentaire exemplaire permet d’aborder l’instrument en toute légitimité, sans oublier tout de même que la folie du violon est une menace perpétuelle. Le prêtre français chassé par la Révolution et débarqué à Québec au XIXe siècle s’en verra interdire l’usage par les autorités ecclésiastiques qui l’inviteront à suivre l’exemple de sainte Cécile, et de se méfier des effets de la musique instrumentale, en particulier de celle issue du frottement de l’archet sur les cordes, même au-delà des mers chaudes. Ce n’est pas l’écoute du CD d’Imaginarium qui les en aurait dissuadées !
Sur le plan discographique, n’oublions pas de saluer un précurseur qui ne démérite pas, La vocalité instrumentale en Italie à la naissance de l’opéra par l’ensemble La Tempesta de Patrick Bismuth, Stil 2701, paru en 1997, qui ouvre sur une même perspective, et dont la pochette illustrée par l’œuvre de Giorgione fait écho au nom même de l’ensemble.
La culture italienne recèle de ces petits bonheurs, dont plusieurs sont de grands. Pour celui qui veut bien se donner la peine de tendre l’œil et l’oreille, et laisser sa sensibilité s’imprégner de ses saveurs uniques, le XVIe siècle transalpin demeure une mine inépuisable de plaisirs subtils et raffinés, sans prix, que goûtera l’esthète qui considère avant tout la vie sous l’angle de la beauté.
Le dernier CD de l’ensemble Doulce Mémoire, dirigé par Denis Raisin Dadre, consacré au Concert secret des dames de Ferrare, le Concerto delle Dame, récemment paru chez Zig Zag Territoires, est de ceux-là. Une merveille, rien de moins, à écouter… en solitaire, ou en la compagnie, choisie, d’une âme sensible à ces beautés d’un autre âge, à vrai dire jamais surpassées.
Luzzasco Luzzaschi, Ludovico Agostini, et al., Concerto Delle Dame, Doulce Mémoire, dir. Denis Raisin Dadre, Zig Zag Territoires, ZZT071001, 2007.
Voilà que ce programme nous conduit vers les rives du Volano, bras du delta du Pô, à la fin de la Renaissance. Ferrare, ville d’Émilie, pays de la douceur s’il en est, est la voisine de Bologne, de Mantoue, de Parme, et coule des jours heureux sous les derniers d’Este, établis en ce lieu béni depuis le XIVe siècle. Le duc Alfonso, ultime héritier de la lignée, mort en 1597 sans laisser de descendance — ce qui justifiera la dévolution de Ferrare aux États pontificaux sous les Aldobrandini du pape Clément VIII — et sa cour se réservent l’écoute de ce que l’on appellera la musica secreta, privilège réservé à la famille ducale et à ses proches, et interdite de publication et de copie, ce qui attise la convoitise des autres cités-États italiennes, et en particulier du Grand Duc de Toscane, dont les agents se livrent à l’espionnage musical. Les fameux passagi stimulent l’imagination et l’envie. Le Napolitain Gesualdo, venu à Ferrare pour convoler en secondes noces avec une d’Este, est tellement impressionné qu’il décide de changer de style pour adopter la manière ferraraise ! En 1601, il sera mis fin au secret grâce à une édition romaine, à l’occasion du changement de main du duché.
Cultiver l’énigme
Sous la conduite de Luzzasco Luzzaschi, et en compagnie de divers instrumentistes, trois dames de noble extraction, se consacrent à l’interprétation de textes poétiques de haut vol, qui d’inspiration antique, qui de poètes ferrarais tels que Torquato Tasso, le Tasse, Guarino Guarini, et al. Poésie et musique réalisent la symbiose idéale, la vraie correspondance entre les arts. Le compositeur Ludovico Agostini participe à l’entreprise avec des madrigaux cultivant l’énigme, dont raffolait l’époque, comportant nombre de tours de force chromatiques.
Le résultat du chef tourangeau est probant, envoûtant : à travers 32 compositions avec une, deux, ou trois voix, entrecoupées de quelques pièces instrumentales, il restitue une atmosphère unique, maniériste, avec ses couleurs et ses demi-teintes, un véritable enchantement poétique sur fond de bellezza et de morbidezza. Non sa che sia dolore, Il ne sait ce qu’est la douleur, mais comme disait sainte Thérèse d’Avila, morte en 1582 : « La douleur était si vive qu’elle m’arrachait des gémissements, mais accompagnée d’une telle volupté, que j’aurais voulu qu’elle ne cessât jamais. Ce n’était pas une douleur physique, bien qu’elle envahît tout le corps, c’était la très douce caresse de Dieu à l’âme. » Entre mystique et esthétique, la frontière est ténue, seul l’objet de la pamoison diffère.
Voilà qui nous change
Voilà qui nous change de tous ces Vivaldi et autres Haendel qui paraissent à répétition, en cascade, pléthore intarissable qui cultive la confusion stylistique diachronique devenue la règle, marché oblige, et distille un art souvent porté par l’esbrouffe ou la virtuosité athlétique de voix qui se placent devant la musique. Ici, au contraire, délices de l’incertitude, abordant aux méandres de l’âme et de ses tourments, sinuosités de la pure poésie, denrée incontrôlable, à accueillir sans réserve, pour s’en imprégner, et la laisser agir sans limites, sans le détournement d’un vedettariat porté par un star-system, si cher à un certain jet-set. Un grand disque.
Une touche additionnelle de latinité serait peut-être bienvenue pour rendre le caractère capiteux des parfums italiens, mais la douceur, denrée bien française, est au diapason avec les valeurs émiliennes. Deuxième fondateur de l’école de Fontainebleau, Primatice, né à Bologne, en a aussi semé les germes dans l’art pictural naissant sous François Ier et Henri II, dans un pays on ne peut plus réceptif à la culture de la dolcezza. C’était aussi la contrée d’origine de son principal collaborateur Niccolo dell’Abate, né à Modène, dont la contemplation des œuvres bellifontaines dans la Grande Galerie du Louvre confirmera la consonance du sentiment.
Bémol
Un bémol ! Sauf erreur, il n’y a aucune indication de minutage, un défi pour le disc jockey… qu’est aussi le chroniqueur, peut-être une invitation par l’absurde à réaliser la recommandation osée par celui-ci quelques lignes plus haut, de se laisser aller à la poésie sans entrave ! Cela relèverait toutefois d’un sens de l’humour peu commun que l’officiant du micro en direct ne saurait goûter à sa pleine saveur pendant l’exercice de son office.
Cette parution fournit l’occasion de réécouter le CD consacré à une même pratique musicale, paru chez Harmonia Mundi il y a dix-sept ans déjà, en 1985, et reparu depuis dans la collection économique Musique d’abord. En compagnie de Sergio Vartolo au clavecin, trois chanteuses italiennes s’adonnent aux joies de ce répertoire unique, peut-être inédit au disque à l’époque. Inutile de préciser que les voix méditerranéennes, latines, sont idoines à ce patrimoine qui leur est idiomatique et familier. En ce qui concerne les Anglais du Musica Secreta, il faut avouer que leur passion, sincère, et réitérée, pour la culture italienne, est touchante.
Fuir l’ennui
Ferrare est un lieu où les arts connaissent à la Renaissance une floraison remarquable, toutes disciplines confondues. Au Quattrocento, les murs de la Salle des Mois du Palais Schifanoia (photo ci-dessous), équivalent de la villa suburbana romaine, où l’on peut schivar la noia, fuir l’ennui, et goûter les deliziae,ont été décorés de fresques au programme allégorique et astrologique abscons, dues à Francesco del Cossa,Cosimo Tura, et Ercole de’ Roberti. Un lieu somme toute assez agréable à fréquenter et qui ne manquait certainement pas d’impressionner les ambassadeurs débarqués chez les d’Este.
Salle des Mois, Palais Schifanoia
Détails de Scène d’Avril ou Le Triomphe de Vénus, de Francesco del Cossa
Déjà les valeurs de subtil raffinement et de suavité de la culture ferraraire, véhiculées ici par l’art « archaïque » de la première Renaissance, en l’un des lieux artistiques les plus brillants de toute l’Italie, sont distillées par ces œuvres monumentales commandées par les ancêtres d’Alfonso.
Et que dire des fresques musicales « célestes » attribuées à un autre Ferrarais (photos ci-dessous), le Garofalo (Benvenuto Tisi), situées au plafond, au « ciel », du Palazzo Costabili, dit Palazzo di Ludovico il Moro, édifié pour accueillir le Sforza à Ferrare, au cas où le mari de Béatrice d’Este aurait dû fuir Milan ? La Haute-Renaissance du Cinquecento a son acmé, illustrée par un artiste clairement inspiré par l’esthétique de Raphaël. Un discours musical en images qui se passe de commentaires. On voudrait en avoir été et entendu cette musique certainement divine, précédant de presqu’un siècle celle de Luzzaschi !
« Le ciel », du Palazzo Costabili, dit Palazzo di Ludovico il Moro
« L’Italie, patrie des enchantements, des sens, et de l’amour. » Je ne sais plus de qui est cette phrase merveilleuse, et tellement à propos, notée furtivement. Que son auteur, qui vient de faire paraître un roman qui se déroule dans la Péninsule, me pardonne. Peut-être un lecteur compatissant viendra-t-il à mon secours en l’identifiant, me permettant ainsi de régler ma dette envers ce monsieur.
Ut pictura musica… la peinture, la musique, et bien plus…
Si jamais il vous prenait la fantaisie de tendre l’oreille à l’émission Continuo, dont les coordonnées apparaîssent plus haut, présentée en direct le dimanche, sachez que vous pouvez joindre le producteur-présentateur pendant celle-ci à : studio@ckrl.qc.ca
Lorsqu’Yves Riesel, ce réservoir inépuisable d’idées, doublé d’une dynamo à haut voltage, m’a proposé de tenir ce blog, je n’ai pas réfléchi et, encore une fois, j’ai succombé au pouvoir de conviction de cet « activiste » de la planète musicale et artistique, qu’est ce bourdon infatigable d’une certaine « Ruche ».
Lorque, de surcroît, il m’a suggéré de le coiffer de l’ut pictura musica, dont je m’étais fait jusqu’ici le zélote urbi et orbi, je l’ai également suivi sur le terrain de ce qui était pour lui une évidence, étant donné les retombées, aussi multiples qu’inattendues, de l’expression que j’avais jadis soufflée à un éditeur parisien, pour la collection principale d’un plus que beau label, et à laquelle, après une décennie, je collabore toujours avec la même conviction et la même intensité. Une griffe qui, que je le veuille ou pas, me colle désormais à la peau.
Mais aussi parce que cette expression, paraphrasant l’Ut pictura poesis d’Horace, dépasse désormais dans mon esprit les frontières des deux genres artistiques qu’elle contient, pour s’ouvrir à d’autres réalités, participant de cette aventure unique et diversifiée qu’est l’art, dans sa totalité.
Un peu hébété tout de même, me voici donc devant la page blanche à devoir deviser sur ce dont, selon mes humeurs, j’aurais envie. Contentons-nous, pour le moment, de la mise en place, en confessant une passion qui, cette fois, me projette dans le vide, ou tout au moins dans l’inconnu.
Dans mes gènes
Il y a un quart de siècle, la musique ancienne m’est tombée dessus, « à bras raccourcis » : mon sang a fait un tour. Pourtant ce Monteverdi entendu était le fait de ressortissants de la très stricte Albion, sujets comme moi de Sa Très Gracieuse Majesté. Honni soit qui mal y pense ! Malgré les voix blanches, je ne m’en suis jamais remis. Surtout peut-être en raison des sonorités, inédites pour moi, des violons montés sur cordes de boyau, distillant le plus enivrant des élixirs, gorgé d’envoûtantes flaveurs citrines. J’étais perdu, je pensais à saint Barthélemy et à Marsyas qui, écorchés vifs, n’avaient pas dû souffrir davantage que je jouissais de ce plaisir d’autant plus grand qu’il était inattendu. La récidive était désormais inscrite dans mes gènes, ad libitum.
Cet engouement irrépressible allait aussi établir une « cohérence » avec mes activités disciplinaires historiennes de l’art, gravitant autour de la Renaissance et du Baroque, et par leurs effets synergiques, me faire pénétrer au cœur du monde insondable de la poésie, moi un scientifique de formation, positiviste d’office, au demeurant membre de La Faculté ! J’allais complètement perdre la raison, courir les concerts de par le vaste monde, et faire main basse, par CD interposé, sur tout ce qui bougeait dans un « genre » aussi large qu’une galaxie.
Et, depuis treize ans maintenant, proposer à la radio québécoise une émission dominicale d’une durée de trois heures, entièrement consacrée à cette musique ancienne, sur les ondes MF, où, sans projet autre que l’émotion, je présente mes coups de cœur sonores, mes nécessités, mes caprices, mes extravagances, mes tropismes, sans négliger tout à fait les créneaux dans lesquels le public est plus confortable. Sur instruments anciens, cela va de soi. La musique est un miracle, elle recèle des continents de sens. Je voulais donc partager cette richesse, cette passion.
D’ici à ce que Qobuz, qui en caresse le projet, soit en mesure de diffuser ces émissions in extenso, vous pouvez, si cela vous branche, tendre l’oreille sur le site de l’émission Continuo(CKRL 89,1 MF, 8h-11h, heure du Québec, 14h-17h heure de Paris) et même, pour un meilleur effet, abouter vos enceintes à votre ordinateur !
À la prochaine, ici même, ou par-delà les mers, par le truchement des ondes hertziennes, une rencontre avec l’émotion, seule prétention de Continuo, qui laisse toute la place… ou presque…, à la musique. Primo la musica, poi… la musica.
Formé dans les sciences, puis en histoire de l´art, Denis Grenier est passionné de musique de la Renaissance et du Baroque, périodes correspondant à ses activités au sein du département d´histoire de l´Université Laval. Responsable de l´iconographie du label Alpha, il y fait les commentaires sur les œuvres d´art ornant les pochettes des CD de la collection ut pictura musica, ainsi nommée à son instigation. Depuis 1995, il est producteur d´une émission de radio dominicale hebdomadaire, consacrée à la musique ancienne, qu´il aborde comme un esthète, sensible à la variété des données culturelles européennes, et à la diversité de leurs expressions.