Les vertus de Jaroussky

jaroussky-visage.jpgOn le voit partout. Dans la presse spécialisée, bien sûr, mais aussi dans les médias. Le 27 novembre 2007, il subjugue Marc-Olivier Fogiel en improvisant sur son plateau l’Alto Giove de Porpora. Ses disques, de Vivaldi à Haendel, figurent parmi les meilleures ventes classiques et réconcilieraient presque le grand public avec ce répertoire prétendu élitiste (si tant est que tous deux soient brouillés !).

Les spécialistes en font une référence. Les superlatifs fusent, on l’appelle « nouvelle star de l’opéra », « descendant des castrats », « chanteur au timbre d’or »… Oui, une rare unanimité semble s’être créée autour de Philippe Jaroussky. Et elle dépasse son microcosme d’origine, consacrant un talent aussi véritable que singulier - à mille lieues des chanteurs-produits, omniprésentes « stars », dont les grands labels peuplent le paysage lyrique.

Singulier, ce jeune chanteur l’est d’abord par la simplicité de son attitude, qui parvint même à désarmer le mordant d’un Fogiel sur le plateau de l’émission. Pourtant, ce n’était pas acquis : « Marco », digne porte-parole de son temps, chantre du prosaïsme et de l’ultra-normalité, aime rabaisser les mythes. C’est même l’une de ses obsessions, son ironie et sa distanciation ne visent qu’à cela. A ce titre, la musique classique - comme le catholicisme, dans un autre registre -, sont des proies privilégiées, parce qu’ils incarnent deux des ultimes bastions du sacré, qui, liés à un idéal, visent au-delà de l’utilitarisme et se moquent du divertissement (Pasolini ne définissait-il pas la culture comme « résistance à la distraction » ?). L’un, le classique, sera du coup accusé d’élitisme et de vétusté. L’autre, d’archaïsme et d’intolérance. Laissons dire.

jaroussky.jpgDe là, l’apparition d’un « chanteur d’opéra » en sweat-shirt à capuche est déjà un bon point, banalisation oblige. En plus il est jeune. Enthousiaste. « Naturel ». Fogiel n’en revient pas, pour lui, « Philippe », à défaut d’être vraiment comme tout le monde, est accessible, c’est-à-dire, critère essentiel pour racheter la prétention ringarde de son répertoire, sympa, ouvert, ce qui est rassurant. Le moyen pour le rusé Jaroussky de faire passer un message de premier plan :

Fogiel : « Vous, le monde de l’opéra, vous vivez dans un vase clos très à part, ou vous êtes un p’tit gars de 29 ans assez branché, qui écoutez comme les uns et les autres ? -…Jaroussky : Non, je regarde aussi la télé. Je suis même un grand zappeur. (…) Mais l’opéra est une vraie passion. C’est vrai que ça peut paraître réservé à une élite, mais c’est 400 ans de musique, plusieurs langues, beaucoup de voyages. Le classique, c’est un voyage permanent.

Fogiel : Ce n’était pas ma question. Je vous demandais si vous écoutiez les choses que les gars du moment, les gars d’votre âge, écoutent en boucle… Vous connaissez Yelle par exemple ?
Jaroussky : Oui, je connais sa reprise, « A cause des garçons ». J’ai vu le clip. (…) Mais je l’assume complètement, mon intérêt à moi, c’est la musique classique. Je me réveille le matin, j’écoute de la musique classique (…) et je proclame le fait que ça ne soit pas ringard. Je ne vois pas pourquoi ce serait plus obtus d’écouter de la musique classique, que d’écouter de la techno ou de la pop. »

 

Mais singulier, Philippe Jaroussky l’est surtout par l’invariable intégrité de ses interprétations, qui perdure et s’affirme en dépit de sa médiatisation… Une nouvelle preuve en fut donnée samedi 17 mai au Théâtre des Champs-Elysées. Au programme, Haendel et Mozart, accompagné par le remarquable Cercle de l’Harmonie de Jérémie Rhorer - pour rappel : 34 ans, chef d’orchestre, claveciniste, compositeur, ancien assistant de Christie et Minkowski. Entre Jaroussky et Rhorer, l’entente est patente, physique, née d’une même dynamique, fruit d’une même rigueur, d’une même passion, d’un souci partagé de la couleur et de l’intonation (vocale pour l’un, instrumentale pour l’autre : écoutez le soin apporté à l’accentuation et à l’articulation par le Cercle de l’Harmonie), d’un sens de la scène, aussi, dont Rhorer s’approprie autant les qualités que Jaroussky - on l’a régulièrement constaté dans ses prestations à l’opéra.

jaroussky-chantant-profil.jpgJe ne ferai pas partie des spectateurs que le timbre de Jaroussky bouleverse par lui-même, en dépit de sa beauté, de sa chaleur, de sa puissance et d’une qualité d’émission rare chez un contre-ténor. Mais le chanteur frappe par tant d’autres moyens : avant toutes choses, c’est un interprète hors pair. Loin d’avoir « standardisé » ses récitals ou de reproduire, comme certains, une succession de postures ou de démonstrations, il parvient à faire de chacun un moment de grâce singulier. Habile à s’effacer devant la force du propos, Jaroussky garde dans son approche une heureuse simplicité. Son « Ombra cara di mia sposa, » extraite du Radamisto de Haendel, fut à ce titre un moment d’une densité fascinante. En corps à corps avec les musiciens, glissé dans la chatoyance des cordes, épousant leurs couleurs, leurs mouvements ou dissonances, le chanteur ne joue pas, il porte un sens, incarne l’ambivalence d’un sentiment, habite la pureté d’une pensée. Avec Jaroussky, l’opéra baroque italien, même virtuose, n’est pas un simple éblouissement ou un exercice esthétique gratuit, il est une impatience. L’expression d’une puissance. L’enjeu dramaturgique d’une aria le consume. Le mot frappe. La musique, de là, redéploie sa dimension héroïque et sacrée. Car le jeune chanteur a l’art de restituer cette spiritualité particulière à l’opéra italien du XVIIIe, à la fois rhétorique, vertueuse, mondaine et émotive :

-rhétorique par l’importance accordé au mot et au vers, au rapport coloriste et symbolique que le langage noue avec la musique

-vertueuse par les valeurs exaltées dans ces pièces et la posture « redressée » du héros, partagée avec l’éthique générale de cette musique

-mondaine par sa tenue

-émotive par son lien à l’affect

Jaroussky maîtrise parfaitement chacune de ces faces du monde metastasien, qui s’interpénètrent pour engendrer le drama per musica. Ses interprétations sont même le fruit d’une subtile méditation du lien entre chacune. De là, pas de cabotinage, ni de cette sur-expressivité en vogue chez bien des chanteurs actuels, il n’en est plus besoin puisque tout est intimement assumé : Jaroussky est ce que j’appellerai un chanteur debout et un chanteur vertueux, fait de fragilité et d’ascèse angélique - bien loin, selon moi, de la puissance virile d’un castrat, mais pourquoi pas ?

(Cette fragilité : point fort mais aussi faiblesse de Jaroussky, dont ce récent récital au Théâtre des Champs-Elysées aura marqué les limites… La première : une fatigue palpable de la voix, tout particulièrement dans les passages vers l’aigu, et un problème d’homogénéité du timbrage qui permet aussi bien un chant éclatant sur toute l’étendue de la voix, que largement terni - comme dans le virtuose Sta nell’Ircana d’Alcina, décevant surtout après le remarquable et courageux ! Se bramate d’amar chi vi sdegna en ouverture de programme.)

La deuxième : Jaroussky est haendelien, vivaldien mais non mozartien. Nous y reviendrons !

castrat.jpgTéléchargez l’album “Carestini : A Castrato’s Story”

bach.jpgTéléchargez l’album “Johann Sebastian Bach - George Frideric Handel Magnificat - Dixit Dominus”

vivaldi.jpgTéléchargez l’album “Antonio Vivaldi - Vivaldi’s Favourite Adagios”

opera.jpgTéléchargez l’album “Opéra, nouvelle génération : Les grands airs”

    


posté le Mardi 27 mai 2008 à 9:29.

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Commentaires

1. Le Mardi 27 mai 2008 12:53, par Isaure Lavergne

Vous mentionnez le concert donné par Jaroussky le 17 mai au TCE. Je l'ai trouvé éblouissant dans les airs de Haendel mais je m'interroge toujours sur le fait qu'il chanta également des oeuvres de Mozart. J'en suis même étonnée car je pensais que les contre-ténors (ou castrats) n'avaient plus leur place dans la musique "classique". Ces morceaux devaient-ils vraiment être chantés par des hommes ? Isaure.

2. Le Jeudi 29 mai 2008 12:20, par Lomic Lamouroux

Intéressant article, comme d'habitude avec ce blog de toute manière. J'avoue être assez partagé sur le compte de Jaroussky. Car j'ai l'impression contrairement à vous que ce chanteur s'est laissé un peu submerger par le succès et que ses interprétations se sont "standardisées", de même que son goût de la découverte semble être passé à la trappe (parce qu'honnêtement, nous n'avions pas besoin d'un énième disque Vivaldien Stabat Mater/Nisi Dominus, encore moins chez Naïve. Cela sentait le caprice de trois stars en plein succès...) Pour autant, j'admets qu'il y a peut-être une dimension subjective dans mon appréciation, car je reconnais volontiers que Jaroussky ne me séduit pas vraiment. Et ce malgré un timbre rare, une impressionnante agilité, une émission particulièrement sûre,... Ce qui me gêne chez lui, c'est le manque d'épaisseur de sa voix, qui le condamne à toujours incarner les rôles d'amoureux transis... Je ne résiste toutefois pas à vous passer ce lien viédo, où l'on entend Jaroussky chanter un air de Vivaldi aux Victoires de la musique Classique. Même si ce n'est pas toujours très aisé, très juste, c'est d'une telle intensité qu'il est difficile d'y rester insensible. Spinosi et ses Matheus l'accompagnent de façon idéale (ils n'étaient pas encore la caricature d'eux-mêmes en ce temps-là !) http://fr.youtube.com/watch?v=WX83BSR0mug

3. Le Samedi 31 mai 2008 22:17, par Anne-Sophie Jacouty

Bonsoir, Merci de ce dernier message. Il est vrai, comme vous le mentionnez (je ne l'ai pas fait assez dans mon blog) que Jaroussky a "succombé" à certaines sirènes du marché, notamment avec les disques que vous signalez -et l'album Carestini n'en est pas le moindre exemple. Je trouve néanmoins que ses prestations en concert parviennent à échapper dans une large mesure au risque d'uniformisation qui menace tout artiste pris dans un tel élan médiatique et marketing... Je repense aux concerts liés au programme Beata Vergine, notamment, ou à ce dernier récital au Théâtre des Champs Elysées, qui m'ont semblé conserver une fraîcheur exemplaire. Merci de me signaler ce lien ! Cordialement, ASJ

4. Le Dimanche 7 septembre 2008 18:43, par Antoine VERNEUIL

Bonjour. Je viens de lire votre article et approuve l'essentiel de la critique de Fogiel mais il est si rare de le voir inviter un (vrai) chanteur (qui au surplus s'en est très bien tiré) qu'on ne peut que s'en féliciter. Amicalement

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Auteur :
Anne-Sophie Jacouty

Biographie de l'Auteur :
Critique musicale à Classica-Répertoire, Anne-Sophie Jacouty collabore régulièrement à l´émission Les Rois de la galette sur France Musique. Son roman Du Côté où se lève le soleil est paru en 2006 chez Philippe Rey.

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