« J’avoüeray de bonne foy que j’ayme beaucoup mieux ce qui me touche que ce qui me surprend… »
(François Couperin, Préface du Premier Livre de pièces de Clavecin, 1713)
Diana Damrau honorait le public parisien du théâtre des Champs Elysées, mardi 18 mars, de son premier récital. L’événement, porté par le succès de son récent disque d’« airs de bravoure » de Mozart et Salieri chez Virgin, doublé d’une réputation fulgurante à la hauteur de ce talent, remplit la salle d’un public choisi. Qui se prenait d’ailleurs très au sérieux. (Dommage que le poulailler ait été débarrassé du petit peuple insolent qui n’hésitait pas jadis à persifler les étages inférieurs).
La lecture du parcours – bien avancé – de la nouvelle diva allemande devrait pourtant nous rendre plus modeste, quand on considère que celle que nous faisons mine de découvrir débuta en 1995 et fréquente depuis plusieurs années Berlin (1998), Munich (1999), Vienne (2000), Salzbourg (2001), Covent Garden (2003) ou le MET (2005)…
En Allemagne et en Autriche, où elle a gravé une dizaine de disques, on la connaît déjà très bien.

Photos : « Récital Salzbourg 2005 » et « Récital 2006 ».
A Paris, elle fait dans l’ensemble figure de révélation. Mieux vaut tard que jamais. Mais au fait, la France ne serait-elle plus cet incontournable creuset culturel, ce lieu de bouillonnement artistique qu’elle fut si longtemps (songeons au jeune Liszt ou à Wagner qui vinrent à Paris dans l’espoir d’une reconnaissance ) ? Il suffit de visiter Berlin pour se rendre compte de ce qu’est aujourd’hui une capitale dynamique.
Pour en revenir à Damrau, le concert lié au disque « Arie di bravura », qui mêlait ici Mozart (La Flûte enchantée, Lucio Silla, Le Nozze di Figaro) à des airs de Salieri, fut évidemment exceptionnel. Je dis à dessein « évidemment », car pouvait-il en être autrement de la part de cette flamboyante « bête de scène » au timbre éclatant, à la technique infaillible ? Dressons un court bilan… Vocalement, Damrau offre une satisfaction absolue. La voix, fruitée, souple, puissante, d’une rare étendue, a un medium charnu, d’une belle couleur cuivrée, des aigus ronds attaqués avec une grande netteté et toujours parfaitement timbrés. Une extraordinaire maîtrise du souffle donne de surcroît à Damrau un contrôle absolu sur cet exceptionnel instrument.
Physiquement, la soprano joue de ses avantages… Elle subjugue par sa blondeur et ses robes éclatantes, son aisance, son attitude à la fois altière et chaleureuse, sa gentillesse « à l’américaine » qui lui permet de plaisanter avec le public quand un instrumentiste soliste arrive au beau milieu d’un air (mais oui !) ou d’embrasser le chef, dans un élan d’enthousiasme reconnaissant.
Photos : Damrau avant… et Damrau après !
A ses côtés, le non moins vigoureux Joseph Swensen tire le meilleur d’un Ensemble orchestral de Paris contaminé par l’énergie conjointe du chef et de la chanteuse. Bien vite arrachés à la relative léthargie du Divertissement K.136 de Mozart, en ouverture de programme, les musiciens de l’EOP se piquent au jeu et se laissent entraîner dans cet irrésistible tourbillon. Le résultat est là, suscitant une ivresse palpable et réellement plaisante : le public, debout, acclame Damrau, qui ravie, lui offre en retour quelques bis dont l’ « Alleluia » de l’Exultate, jubilate de Mozart. Tonnerre d’applaudissements.
Photo : Damrau en concert.
Tout est parfait. Mais pour ma part, si je ressors éblouie, je suis, je dois l’avouer, peu « remuée ». Les qualités sont incontestables et l’on ne peut que se réjouir du succès d’une telle chanteuse. Pourtant au-delà de l’exploit, que s’est-il passé ? Je pense à la formule de François Couperin. Couperin – justifiant ainsi sa sévérité vis-à-vis des interprètes –, disait préférer ce qui le touchait à ce qui le surprenait. Remarque passionnante et d’une formidable actualité.
Photo : François Couperin.
C’est cela, et cette impression n’engage que moi ! : Damrau m’a surprise mais je crains qu’elle ne m’ait pas touchée. Beaucoup de spectaculaire, d’éclat, de beauté, un tourbillon de virtuosité. La chanteuse a de l’aplomb et de l’abatage. Une connaissance imparable de ces œuvres qu’elle offre au public avec une facilité déconcertante – « Mozart doit paraître simple (…), écrivait à ce sujet Magdalena Kozenà dans sa préface au récital Mozart paru en 2006 chez Deutsche Grammophon. Quand je chante Mozart, je veux que l’auditeur pense que c’est facile (…). » Avec Damrau, justement, tout est facile.
Photo : Damrau en Reine de la Nuit.
Mais au-delà, l’investissement parut ce soir-là ramassé à une composition, à une énergie ostensiblement investie dans la recherche, immédiate, d’un effet. Ce qui était moins patent dans le disque, que j’évoquais tellement plus positivement dans mon précédent texte. Première raison, peut-être : ce genre de récitals, qui désolidarise si souvent l’aria de son récitatif (en l’occurrence tous, sauf le « Parto m’affretto » de Lucio Silla de Mozart, justement le plus investi et le plus dramatique de la soirée, un très beau moment). L’aria devient dès lors une entité autonome, dont le propos menace de tourner au prétexte. Problème : l’interprète doit se projeter aussitôt dans une dramaturgie et incarner successivement des affects dans lesquels il a tout juste le temps de se glisser avant de les abandonner.
Certains jugeront que ces airs de Salieri ne se prêtent pas à plus d’investissement interprétatif et ne l’exigent d’ailleurs pas.
Photo : Salieri.
On peut le concevoir, tant la part de virtuosité y occupe le propos musical. En revanche, Mozart sonne la limite de l’approche et révèle notamment une Pamina assez décevante dans le « Ach ich fühl’s ». Le visage s’assombrit, la chanteuse tente, à peine rentrée sur scène, d’investir cette déploration par une contenance grave qui l’aide peut-être à trouver ses marques. L’écriture, concentrée sur une ligne de chant sans affèterie, s’épure – et semble démunir la bouillonnante soprano. La voici à nue, ou presque : la virtuosité se résume à un subtil legato, à un travail de phrasé intimement lié au texte – et quel texte ! –, à des sauts d’octave d’une apparente évidence, mais assurément aussi délicats dans leur « simplicité » que les vocalises de Salieri. Le contrôle du souffle est toujours aussi remarquable, le grain de la voix, dans les graves et les aigus, invariablement somptueux. Mais Damrau ne chante pas la passion. Elle ne chante pas par passion, avec ses viscères, de tout son être, contrairement à l’image qu’elle nous offre. Elle ILLUSTRE la passion, c’est à mes yeux ce que Sartre aurait pu appeler une passion « de mauvaise foi » -ce qui ne veut pas dire que l’artiste n’y mettait pas tout son cœur ! J’entends par là qu’elle nous offre une représentation de ce que nous imaginons être la passion désespérée, de ce que la plupart veut voir quand on lui évoque cet affect, surgissant parmi d’autres et avant d’autres.
Avant de chanter l’air de Pamina, avant même de pouvoir tirer de la musique la substance de son interprétation, la chanteuse impose par son attitude physique l’orientation de ce qui va suivre. Elle nous explique qu’elle va parler de souffrance, de sentiments violents tout comme son sourire rayonnant, plus tôt, indiquait qu’il allait s’agir de joie. La gestuelle ralentit, se fait plus crispée. L’heure est grave, de toute évidence. La salle retient son souffle. La composition d’acteur est bien légitime ; le problème vient en revanche de ce que le chant de Damrau ne vient que souligner cette affirmation et n’apportera à cet édifice qu’un point de vue esthétique, central mais non crucial. Il n’y a pas de drame, il n’y a pas d’impatience. Voilà sans doute ce que l’on veut en pareille circonstance – car peut-être Damrau s’avère-t-elle plus profonde dans la représentation complète d’un opéra : quelque chose d’illustratif qui émeuve et donne l’illusion de toucher à un point très profond de notre humanité, sans que ce bouleversement soit toutefois trop aigu car contrairement au public du XVIIIe siècle, celui du XXIe aime un peu d’émotions, mais sûrement pas pleurer. Un bouleversement circonscrit. Détachement contemporain oblige, il nous faut du sentiment, des frissons parce que cela fait malgré tout partie des faiblesses de l’homme, mais de façon très dosée, point trop n’en faut. Ne nous laissons donc pas trop toucher, tout en nous pensant très bousculés, car en ressortant, nous nous retrouverons entre nous, un rien ébranlés certes, mais pas suffisamment pour nous déporter de notre condition et se projeter dans une dimension où tout est infiniment moins contrôlable. Sûrement pas, dans le registre intime, la Sonate de Vinteuil de Proust. Pas davantage Louis II de Bavière à l’issue de sa première représentation de Lohengrin –on a vu en l’occurrence les conséquences…
Photo : Louis II de Bavière.
Pour « Nous autres, modernes », à quelques exceptions prêt, et heureusement !!, tout cela reste en définitive du théâtre. Et du théâtre, Diana Damrau, comme tant d’autres, en donne, et du très haut niveau, ce qui est en soi un art véritable – je n’émets là aucun jugement négatif.
Le répertoire n’a rien à voir – mais la musicalité n’est-elle pas une ? –, toutefois, nous étions à l’inverse au plus profond de la chair et de la plus ineffable sincérité avec un concert qu’a donné Christina Pluhar trois jours après, vendredi 21 mars, à la salle Gaveau dans le cadre des concerts de Philippe Maillard.
Photo : Christina Pluhar.
J’en « tremble » encore ! Sous le titre de « Via Crucis », la musicienne avait à nouveau réuni chants traditionnels italiens et corses consacrés au temps de la Passion, en résonance avec des pièces baroques : pour qui connaît Pluhar, une nouvelle mise en écho d’une habileté et d’un naturel étonnants – et peut-être plus heureuse d’ailleurs que celle de son dernier disque « Los Impossibles » paru chez Naïve. Côté « baroque », retrouvons la délicate soprano Nuria Rial, le théorbe de Christina Pluhar, continuiste attentive et soliste exemplaire (L’Arpeggiata de Kapsberger), prenant un plaisir évident et spontané à jouer. Autour d’elles, les instrumentistes d’une Arpeggiata généreuse, attachante, superbe, qui donne une bien belle idée de la fantaisie créative et de l’inépuisable liberté de ton des auteurs qu’ils ressuscitent : loin de tout dogme, à mille lieues des traités – que chacun d’eux respecte cependant–, la musique ancienne prend une pleine dimension de modernité tant elle se fait une pratique vivante, à l’exemple de la percussionniste Michèle Claude qui prolonge le baroque par l’improvisation et sa pratique de la musique orientale.
Photo : L’Arpeggiata.
Pour le baroque, ce sera donc Monteverdi, Merula, Ferrari. Côté « populaire », mais dans une étonnante continuité d’esprit, la fidèle Lucilla Galeazzi et le quatuor vocal corse Barbara Furtuna. Ces derniers : une révélation. Le cliché des voix corses un rien grandiloquentes est bien loin. L’ensemble Furtuna est profond, dense, pudique, dramatique, presque intimiste. Et de là, d’autant plus saisissant que ces quatre hommes s’imposent en douceur, aussi bons diseurs que chanteurs, aussi bon musiciens qu’acteurs délicats, attentifs, liés entre eux par une gestuelle sobre, dans une étonnante économie de moyens. On est loin de la théâtralité d’une Giovanna Marini, ou du pittoresque d’un Giuseppe de Vittorio (qui a chanté et enregistré avec Pluhar).
Photo : Ensemble B. Furtuna.
A peine ouvrent-ils le programme par un chant corse à la Vierge des douleurs (« Maria le sette spade ») que le public est captivé. Pas un bruit, jusqu’aux applaudissements triomphaux de la fin (six rappels et trois bis). A faire pâlir d’envie bien des artistes classiques. Les voix de ces chanteurs corses, de très bonne tenue, n’ont pourtant pas intrinsèquement de beauté particulière. Mais outre une musicalité solide qui leur permet d’atteindre une rare perfection de facture a cappella, ils sont habités, et se révèlent très à l’aise dans cette articulation des époques et des répertoires à laquelle les emploie Pluhar. Pour preuve, cette « Maria Carpinese » à couper le souffle, qu’ils rechantèrent en bis. On peut sourire en lisant ces titres un peu désuets et tenir ce genre de concert pour une curiosité ethnologique. Mais ce soir-là ils n’étaient pas du tout désuets, ces chants populaires qui parlent de la Vierge transpercée, ou du Christ agonisant. Au contraire, et c’est le tour de force de Pluhar et de ses invités : leur puissance essentielle, portée par la passion des interprètes, a touché un public bien contemporain.
C’est bien cela qui me manque si souvent dans les productions actuelles, en premier lieu dans un concert comme celui de Diana Damrau : l’urgence, le caractère vital et viscéral du rapport à l’art – en l’occurrence à la musique. On devrait entrer sur scène comme si la question était vitale, c’est la chance de l’artiste. Par-delà sa prétendue mondanité, n’était-ce pas la disposition d’un Liszt en concert ?
Photo : Franz Liszt.
C’est celle aujourd’hui d’une Lise de la Salle, pour qui la musique est une vocation avec laquelle on ne triche pas.
Photo : Lise de la Salle.
Le sérieux presque gauche de ses interviews peut faire sourire. Mais écoutez-la jouer Bach, le choral « Ich ruf’ zu dir », le Prélude et fugue BWV 543 transcrit par Liszt (chez Naïve, je recommande ce disque de toute urgence. On peut aussi la « voir » sur YouTube.com en tapant exactement « Lise de la Salle plays Bach »).
Photo : Lise de la Salle, album Bach, Liszt, Naïve »
Nous voilà bien au-delà de certains Bach interprétés à l’orgue baroque, pour le coup ! Un émerveillement, mais non un émerveillement à fleur de peau à la Damrau, plutôt l’émerveillement que l’on peut éprouver en contemplant « La grande réserve » de Caspar David Friedrich, en lisant Fénelon, l’Histoire de Port-Royal par Racine ou Tous les matins du monde de Pascal Quignard – on sous-estime d’ailleurs l’extraordinaire bonheur que suscite la plume très charnelle de tels auteurs – : en l’occurrence, un émerveillement par la simplicité, par la justesse presque austère du jeu de cette adolescente douée de ressources expressives d’une densité sidérante. Profondeur, maturité. Les exemples de Flaubert ou de Voltaire en littérature démontreront que la justesse de l’expression est le fruit d’un long travail de retour sur le matériau que l’on sculpte, la langue pour l’auteur, la musique pour l’interprète.
Photo : La Grande Réserve, C.D. Friedrich.
A vrai dire, Lise de la Salle ne démontre aucun désir de plaire, a fortiori de « paraître », ce qui ne la cantonne pas pour autant à une approche ascétique et desséchée. Chacun son domaine, celui de cette jeune pianiste sera celui d’un rapport d’honnêteté et de vérité avec la musique, ce rapport que je qualifiais « d’urgent », de « vital ». C’est ce qui, dans ma perception, la lie avec les chanteurs de l’ensemble Furtuna et heureusement avec bien d’autres musiciens que je découvre ou redécouvre régulièrement. A ce titre, nous écoutions, dans la dernière émission que j’ai enregistrée avec Renaud Machart sur France Musique, « Le Reniement de saint Pierre » de Marc-Antoine Charpentier, et le chœur final de la bouleversante version de William Christie (1985, Harmonia Mundi) a produit sur moi un effet similaire.
Photo : William Christie.
Physiquement, j’ai éprouvé ce que les Allemands qualifieraient d’« Entrüstung », c’est-à-dire le fait de se retrouver non littéralement « désarmé », mais sans prise, parce que dépouillé devant quelque chose de plus haut, de plus vrai, et à la fois de simplement évident. Et c’est si extraordinaire, d’être démuni dans un monde qui prétend régler jusqu’aux émotions…
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Commentaires
2. Le Monday 7 April 2008 14:06, par Pierre
Vos billets sont intéressants mais ils gagneraient à être tronqués et à ne pas brasser trop de sujets en même temps : on se demande parfois où vous voulez en venir (cf. vos billets précédents). Pourquoi ne pas en publier les parties jour après jour ? L'Arpeggiata aurait mérité un sujet à lui seul, Lise de La Salle aussi, etc. Au plaisir de vous lire.
3. Le Tuesday 8 April 2008 21:59, par Anne-Sophie Jacouty
Bonjour, Merci de vos messages... Au deuxième, je répondrai que je ne souhaite pas faire de "chronique", a fortiori thématique (ce blog n'a pas vocation à traiter d'un disque, d'un artiste ou d'un concert), mais de lancer plutôt une réflexion plus large, voire un débat, où les musiciens dont je traite font figure d'exemples. Mes thèses me semblent assez claires même si le propos, c'est vrai !, peut paraître dense : questionnement de la mouvance baroque, de ses causes et de son bien-fondé pour le premier billet, de la superficialité actuelle de l'interprétation dans le deuxième, que je prolonge dans le troisième en ouvrant sur ma conception de la musicalité. L'exemple de l'Arpeggiata ou Lise de la Salle venant conjointement contrebalancer la critique de Diana Damrau, affiner et ouvrir le propos. En effet, la critique seule de Damrau me paraîtrait assez stérile sans un développement plus large. Voilà ce que je peux vous en dire, merci en tout cas de vos commentaires ! ASJ
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1. Le Friday 4 April 2008 13:36, par heloise
Merci pour ce joli texte, on y ressent tout à fait l'émotion ressentie durant ce concert de l'Arpeggiata Bravo aussi pour le travail de recherche iconographique qui accompagne vos textes. Ce texte montre bien l'ambivalence qui peut exister entre l'émotion du disque et celle du concert. Un même programme peut s'averer plat, neutre en concert et divin au disque et vice et versa Cela vous est il déjà arrivé ? Au plaisir de vous lire, Heloïse au plaisir de vous lire