Le cas Marthaler

marthaler.jpgCroyez-le ou pas, mais on trouve beaucoup à admirer chez Marthaler. Sa conviction et son volontarisme, ses partis extrêmes et sa capacité de s’y tenir ; son mépris de l’opinion (c’est en art une vertu) qui est aussi un dédain du public (c’est en communication plus qu’un vice, c’est une faute). Intelligent, cultivé, redoutable analyste, connaisseur imbattable des œuvres qu’il traite, il l’est. On lui reprochera certes une insistance esthète volontiers matraqueuse ; il a ses goûts, et du beau et du laid non disputandum, l’adage nous le dit : mais lui les assène, c’est comme une dame devant vous dans le public qui s’est choucroutée d’un parfum qu’elle aime et qui vous écœurera tout le long de la représentation, ça ne devrait pas être permis dans des lieux collectifs, fermés et publics.

Depuis la dizaine d’années qu’on le fréquente par ses mises en scène on se dit qu’il rabattrait peut-être sur ses idées, mettrait intellectuellement (ou idéologiquement) de l’eau dans son vin ; mais sur ses goûts, son décoratif à lui, son esthétique à lui (qui au fond ne fait qu’un avec sa Weltanschauung [vision du monde], qui semble germée et rancie dans feu l’Allemagne de l’Est) il ne rabattra rien. Et si on insiste, il se mettra plus de parfum, na !

Sa Katja Kabanova à Salzbourg fut un triomphe mérité dans sa sécheresse, son dénuement, sa méchanceté où se montre de l’autodérision (laquelle en retour cache mal pas mal d’autosatisfaction). Dans un cadre plus qu’unifié, corseté, et jusqu’à l’étouffement, une tragédie domestique étouffait en effet ; et la singulièrement forte direction d’acteurs qu’il sait changer (c’est un compliment) en obéissance subjuguée animait ce cadre volontairement misérabiliste de présences suffocantes. Remarquablement (mais faut-il vraiment s’en étonner) le même spectacle présenté quelques années plus tard quasi à l’identique (les chanteurs, le chef) à Paris, mais à Garnier, théâtre à l’italienne qui en tronquait toutes les proportions, ne fit aucun effet. Se peut-il aussi qu’en ce peu d’années la tendance (esthète, dramaturgique) du spectacle se soit éventée ?        

belle-meuniere1.jpgbelle-meuniere2.jpgUne chose qui n’a pas eu à s’éventer, c’est la d’emblée haïssable variation/fantaisie que Marthaler a présentée à Nanterre l’automne 2003, sous le nom de Belle meunière (photos ci-dessus) : Schubert objet de dérision systématique  et sans humour aucun pour laquelle il s’était fait prêter la main par des musiciens considérables ; agencement scénique d’un professionnalisme transcendant (comme tout ce qu’il fait) où perçait, comme une signature jusqu’alors occultée, ou son parfum propre, ressort qui devrait être inconnu pour ne pas dire chassé du théâtre, la haine. Haine du sujet qu’on traite. Haine de ceux à qui on le montre, à qui on cache qu’on les traite comme bétail digne seulement de digérer en affectant ostensiblement de les traiter par leurs seconds degrés, donc leur intelligence.

noces-de-figaro.jpgHaine de Schubert. Mais n’y avait-il pas haine de Mozart, de ce que nous sommes assez vils et dédaignables, nous autres le public, pour reconnaître comme une grâce chez Mozart dans ses Noces de Figaro (photo ci-contre) ? Et c’était à Salzbourg !! Mais il est vrai qu’il faut sauver, laver (et par le feu au besoin) cette Babylone, cette Ninive du luxe et du mercantilisme sinon du stupre, d’être devenue ville Karajan après avoir été ville Mozart. On ne l’a pas envoyé dire à Gérard Mortier dès cette première saison à Salzbourg : on détestait, on refusait ce spectacle où Mozart semble par plaisir sali et avili, brutalisé aussi (mais tout cela, au nom du non disputandum on n’en disputera pas) mais par-dessus le marché arrangé, complété. Paris largement plus tard n’a pas aimé Mozart traité de la sorte, et les formidables (une fois de plus), acteurs/chanteurs qui, en effet doivent quelque chose de leur aplomb scénique à Marthaler, n’ont pas suffi à faire oublier le magasin, les wc, l’accessoire (et inutile, et arbitraire) omniprésent, et la laideur voulue, comme une déclaration de haine .

traviata.jpgQue dire de la Traviata (photo ci-contre) que Paris a vue ensuite ? Brillante certes, et professionnelle, et construite par un maître scénographe. Pas ressemblante certes, mais qui ose encore s’en soucier? Toutefois des lézardes d’un autre type s’y faisaient jour, une façon de se réfugier, un escapisme dans le clin d’œil au show-biz le plus superficiel, avec une Violetta Edith Piaf ou Judy Garland, ce qui est, pardon, assez platement et misérablement tendance. C’est là que vous en êtes réduits, ô nos maîtres à penser ?

ariane-barbe-bleue.jpgOublions une Ariane et Barbe-Bleue (photo ci-contre) de misère réfugiée, elle, dans du cache-misère (de l’imperméable, de l’impersonnel, des cloisons). Elle n’était du Marthaler que par contagion, imprégnation, délégation. Mais pas moins pénible pour autant.

woozzeck.jpgOn mettait de vrais espoirs dans Wozzeck (photo ci-contre). On aime Wozzeck, on connaît un peu, on en a bien vu quinze différents, on en prenait joyeusement un de plus en se disant : ça, il ne peut pas le rater ; ça, forcément, il aime, et il va être obligé de montrer comment il aime. A Mozart et da Ponte il peut mettre ses fringues à lui (n’oublions pas le parfum). A Berg et Büchner il ne peut pas. Ni ajouter. Ni retrancher. Ni adjoindre un récitativiste. C’est son sacré à lui, forcément. Et on en profitera.

Oh l’habile homme ! Plutôt que d’avouer qu’il aime, et de devoir montrer comment il fait quand il aime, il a choisi de ne pas montrer du tout. Mais effacer. Escamoter. L’habile variété  d’iconoclaste, le pieux iconoclaste ! Il nous dérobe son Wozzeck dans un nuage de fumée, un lieu unique passe-partout, des passants quelconques (qui ne sont pas des personnages, et ne sont pas quelconques au sens où les héros de Büchner peuvent l’être dits). On ne vous en dit pas plus, on ne peut raconter ce qu’on a vu, puisqu’on n’a rien vu. Et pourtant ils s’y étaient mis à quelques uns : outre la costumière et décoratrice (et maîtresse ès-imaginaire : et même pour Ariane déléguée générale) et le dramaturge de rigueur (dont on ne voit pas bien ce qu’il a fait ici. Peut-être simplement il émarge ? J’émarge donc je suis) on trouve, cités au générique, un co-metteur en scène et un collaborateur aux mouvements, plus le co-décorateur et la collaboratrice aux costumes. Ce qui en fait, du monde, pour un spectacle de 100 minutes qui refuse d’être un spectacle – et qui y réussit pleinement, sans parvenir Dieu merci à faire disparaître complètement le considérable chef-d’œuvre qu’est Wozzeck. Il ne disparaît pas. Mais ne paraît pas non plus. Ô théâtre !


posté le Lundi 21 avril 2008 à 15:32.

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Commentaires

1. Le Mercredi 23 avril 2008 17:34, par Denis Bournerias

Je souscris totalement à l'analyse concernant Wozzeck : moi aussi, je me disais : celui-là, il ne peut pas le rater !! Eh bien si : je suis sorti de la représentation totalement furieux, superbe prestation vocale et orchestrale, et parfaite arnaque sur le plan scénique. J'étais avec des amis qui découvraient l'œuvre : ils n'y ont évidemment rien compris. Heureusement, on peut se consoler en regardant la superbe m e s de Chéreau qui vient de sortir en DVD.

2. Le Lundi 19 mai 2008 20:25, par robert

Vous n'avez peut-être pas vu le Tristan de Bayreuth ? Bien plus que pour Les Noces (pour lesquelles on peut toujours estimer que Marthaler a servi le côté folle journée), la "haine" du Suisse atteint là son climax ! Haine de Wagner, bien sûr, du public wagnérien il va de soi, mais surtout haine de l'amour, notion romantique désuète pour Marthaler qui ne retient que des amants ennemis (le filtre les trompe sur la vraie nature de leurs rapports). Cependant, en dépit - ou à cause - d'une interprétation qui s'oppose aussi frontalement aux intentions du compositeur, on reste assez fasciné par le propos (nous annonce-t-on la "mort de l'amour" ?) et par le travail théâtral, pourtant appliqué à ridiculiser les personnages. Comment peut-on se faire manipuler à ce point comme spectateur ? Ce qui rejoint votre article.

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Auteur :
André Tubeuf

Biographie de l'Auteur :
Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique : sur les compositeurs (Mozart, chemins et chants ; Richard Strauss ou Le voyageur et son ombre, chez Actes Sud), sur la voix (Le Chant retrouvé, chez Fayard), sur les interprètes (Claudio Arrau, chez Nil), et d´une grande anthologie (L´Offrande musicale, dans la collection “ Bouquins ” de Robert Laffont).

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