Sophie Koch a chanté

Et Paris qui s’étonnait. « Mais qui est-ce ? Elle vient d’où ? Pourquoi on nous la cache ? » On ne vous l’a pas cachée tant que ça, amis parisiens. Elle était dans l’Ariadne auf Naxos mis en scène par sire Pelly à Garnier, voici quelques saisons, mais sans doute vous n’y alliez que pour la Zerbinetta du jour. Est-ce que ça vous intéressait seulement (le programme le disait) qu’elle l’ait fait déjà avec Colin Davis, à Dresde ? Mais qui à Paris sait où est Dresde, et qu’on a de bonnes raisons d’y savoir son Strauss mieux qu’ailleurs ? Elle était aussi dans l’Heure espagnole, signée du même Pelly au même Garnier, Concepcion joyeusement allumée dans le bric-à-brac de Torquemada, mais qui remarque les chanteurs quand le metteur en scène est à ce point roi ?

Générosité absolue

Donc, ce 11 février au Théâtre Marigny, elle chantait pour l’association Coline en Ré et les enfants des hôpitaux de Kaboul. Générosité du cœur. Et générosité du programme. De quoi faire sourciller, certes, ceux pour qui l’idéal c’est quelques petits Berg (les Altenberg par exemple), trois Duparc (ou Fauré), quatre Strauss (ou Brahms), enfin Falla (ou Granados), comme les internationales qui essayent le genre noble, le récital. C’est tout sauf un liederabend qu’a offert Sophie Koch, quoique son allemand chanté (deux Schubert et deux Strauss) soit presque meilleur que son français chanté !! C’est un panorama de ce qu’elle sait faire, une sorte d’autoportrait de son aujourd’hui. Avec piano évidemment (l’excellente Sophie Raynaud qui est chef de chant à Vienne, pas moins). Et en panachant librement. De l’opéra : « Nobles seigneurs » des Huguenots, Dorabella, Chérubin de La Périchole (deux airs), Marguerite de La Damnation, Carmen (deux airs), « La pitoyable aventure » de l’Heure espagnole. Et de la mélodie : Berlioz encore (Villanelle et Spectre de la Rose, celui-ci suspendu, timbré et allégé de façon exquise, sans être porté par le cothurne orchestral), Phidylé (le plus difficile sans doute des Duparc, culminant ici avec une récompense de l’attente passionnée, extasiée, qui suggère dans l’aigu des perspectives et des possibilités qui pourraient bien être illimitées), des Poulenc qui ont de l’esprit, donc de la sobriété (ou pour mieux dire : de la réticence, cela même à quoi n’arrivera guère une Américaine dans Poulenc, même surdouée). Tout cela franc, envoyé, sans façons, aussi naturel que peut l’être du chant bien chanté. Ce qu’on mettra hors pair, ce qui ouvre vraiment des horizons ? La fin de Phidylé, tout Cäcilie de Strauss, d’une hardiesse vocale de grand soprano dramatique à l’aise dans ses élans : ce que notre Sophie est peut-être bien en train de devenir, mais lentement, lentement, lentement (on espère).

Bientôt Isolde?

Elle arrivait de Vienne et Munich, où ses partenaires dans Werther ont été Villazon ici, là Alvarez. La dernière fois que nous l’avions entendue, nous pour qui la France ne se limite pas à Paris, c’était dans le Roi d’Ys à Toulouse, en octobre dernier. Sa Margared avalait les obstacles, et il y en a dans ce rôle à part, qui naguère terrifiait une Rita Gorr elle-même. Et on se disait alors que seule la couleur mezzo indubitable de son timbre, sa richesse sanguine, retenaient encore sa voix de s’électrifier, incandescente et d’une toute autre couleur dans l’aigu, carrément soprano. Ce qu’un rôle intégral ne montre pas toujours clairement, un air isolé, une mélodie le révèle. Ainsi, toute la fin de « D’amour l’ardente flamme », avec des allègements, une chaleur émaciée dans sa lumière. Et le Duparc et le Strauss qu’on a dits. Et on se prend à penser : ce qui vient, ce n’est plus forcément la Brangäne attendue, c’est la couleur (et la violence, et la tenue en même temps) d’une Isolde (un jour) que je devine là. Mais pour ça, si ça doit venir, on a le temps.

Ascensionnelle

On a dit Toulouse. Mais c’est qu’on l’y a beaucoup entendue, à Toulouse, elle vit à côté, avec son mari et sa petite fille, et certes ce n’est pas Nicolas Joël qui aurait laissé passer un oiseau de cette qualité, ou ignoré ce que son temps de formation à Dresde a fait mûrir, et aiguillé sur le bon chemin, le meilleur possible. En une saison, elle y a incarné Dorabella (qu’on a vue aussi à Salzbourg, avec Philippe Jordan, autre astre montant, et vrai astre), Mignon, où elle succédait (avec une fibre naturelle plus tendue, plus tragique) à l’élégie plus blonde de Susan Graham, mais aussi le Néron de l’Incoronazione, personnage hardi, autoritaire, maniant presque la cravache, parfait en travesti. Ah les Hosenrölle, comme disent les Allemands, les rôles à culotte ! C’est Oktavian, Le chevalier à la rose, qu’elle va nous offrir ce printemps à Toulouse. Son temps vocalisant et davantage mutin, la Rosine obligée des premières années, c’est derrière elle à présent. Elle pourra y revenir, comme Christa Ludwig revenait à sa Cenerentola, pour vérifier qu’on peut toujours. Mais ce sont des dimensions vocales plus directes, plus exposées qui, inéluctablement, attendent celle qui est aujourd’hui, loin encore de ses 40 ans, la chanteuse française la mieux préparée, et la plus ascensionnelle.


posté le Jeudi 14 février 2008 à 18:23.

4 commentaires aucun rétrolien

Billets de ce blog en relation avec cet article

  • Aucun billet en relation avec cet article.

Commentaires

1. Le Vendredi 15 février 2008 23:29, par Umberto

Merci monsieur Tubeuf. Oui, vous avez raison, Sophie Koch est bien connue et très aimée à Toulouse. Ses prises de rôle si divers ont été de magnifiques réussites sans faux pas. Sa Margared a été un moment de théâtre en musique incroyable. Son Oktavian qui a triomphé à Vienne va nous faire chavirer j'en suis certain. Merci pour votre oeil et votre oreille. Mais laissons-lui le temps pour Isolde tout de même.

2. Le Dimanche 17 février 2008 18:11, par Abel

Cher André Tubeuf, A juste raison, vous ouvrez votre texte en critiquant cet establishment qui a presque ignoré Sophie Koch ces dernières années, ou en tout cas qui n'a pas réellement pris la mesure de son talent, c'est-à-dire ne lui a pas tout à fait donné la place qu'elle méritait dans le chant français. Il est vrai qu'elle n'est pas la plus glamour (du moins n'est-ce pas la carte qu'elle a voulu jouer, ce dont on peut lui savoir gré), il est vrai qu'aucune réputation ne la précède (en dehors de celle que suscite son chant, qui malgré sa beauté, précisément, fut semble-t-il insuffisant à ameuter les faiseurs d'opinion), il est vrai qu'elle n'a gravit les échelons que lentement depuis ses débuts (mais avec quelle sureté). Mais, cher André Tubeuf, qui faites mine de vous offusquer de cette relative mais bien injuste ignorance dont Sophie Koch fut la victime, n'êtes-vous pas de ceux qui regardaient ailleurs que vers elle lorsqu'il aurait pu s'agir, pendant ces années, de pointer vers elle le projecteur discret (pour ne pas l'éblouir) qu'elle aurait mérité (pour l'encourager et lui être reconnaissant de ce qu'elle promettait, et déjà, de ce qu'elle offrait) ? Abel

3. Le Mercredi 20 février 2008 14:44, par Henri

Cher Monsieur, Merci mille fois pour ce magnifique témoignage. J'étais aussi présent à ce récital et je dois dire que malgré mes 40 ans de fréquentation des scènes lyriques j'ai eu un véritable choc!!! Non pas que Sophie Koch m'était iconnue, j'ai eu la chance de l'écouter assez souvent. Ce programme était vraiment gonflé, passez-moi l'expression, mais comment ne pas s'extasier devant cette maîtrise du souffle, ce phrasé et ce legato si bien soutenus, cette musicalité quasi instinctive pour appréhender ces différents univers, et en même temps cette pudeur palpable très émouvante. Allier tous ces compositeurs n'était pas chose aisée. Pour moi aussi, il y a chez cette femme un vrai Sopran II mais ô combien prudent! Je crois aussi que les moments fantastiques furent cette somptueuse Marguerite, ce Cäcilie époustouflant et cette Phidylé... Tout m'a boulversé et pourtant quelle simplicité... Votre hommage l'honore et, venant de vous, cela ne peut être qu'une promesse de bonheur!

4. Le Jeudi 1 mai 2008 16:23, par jocelyn

peut être bien... mais personnellement, je trouve que son disque Strauss avec Philippe Entremont est simplement et purement décevant ! Fort heureusement, il n'y a pas l'oeil... mais j'ai mal à l'oreille !

Poster un commentaire :



Auteur :
André Tubeuf

Biographie de l'Auteur :
Né à Smyrne en 1930, André Tubeuf collabore aux magazines Le Point et Classica-Répertoire. Il est l´auteur de romans et de nombreux ouvrages sur la musique : sur les compositeurs (Mozart, chemins et chants ; Richard Strauss ou Le voyageur et son ombre, chez Actes Sud), sur la voix (Le Chant retrouvé, chez Fayard), sur les interprètes (Claudio Arrau, chez Nil), et d´une grande anthologie (L´Offrande musicale, dans la collection “ Bouquins ” de Robert Laffont).

février 2008
L Ma Me J V S D
« jan   mar »
 123
45678910
11121314151617
18192021222324
2526272829